Accueil > Société | Par Jean-Claude Oliva | 1er mars 2000

Les débuts de l’humanité

Quand la recherche des origines de l’humanité interroge la différence entre humain et animal.

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Michel Sakka est chirurgien, anatomiste et anthropologue. Des réflexions issues de cette triple expérience, de ses travaux spécialisés ainsi que de ses précédents ouvrages grand public, les Origines de l’Homme, un autre regard (Editions Messidor, 1991) et Histoire de l’anatomie humaine (Que sais-je ? PUF, 1997), sont désormais disponibles avec Homme, société, évolution, une publication qui remet en perspective l’ensemble.

Comment arrêter d’avoir une vieille idée peut être le début de l’innovation

Avec de multiples définitions, d’une précision toute chirurgicale, cet ouvrage peut servir de manuel à qui voudrait approfondir ses connaissances concernant les origines de l’Homme ou simplement lire d’autres auteurs sur le sujet. Une seconde entrée est l’histoire des idées. Michel Sakka plonge avec bonheur dans les conceptions d’hier pour mieux expliquer l’enjeu de certains débats actuels qui pourraient paraître bien obscurs aux néophytes. Ainsi (p. 29 et suivantes) du finalisme d’hier qui met en évidence celui d’aujourd’hui.

Pour Aristote, si la nature "a fait des fesses charnues à l’homme", c’est parce qu’il "est le seul des animaux qui se tienne droit". Le but, la finalité, explique telle ou telle particularité physique. Selon Michel Sakka, cette façon de raisonner a encore cours aujourd’hui, par exemple, dans l’expression suivante : "la station debout, chez l’Homme, a libéré la main POUR le travail". Cette critique permet du coup de voir autrement les choses : et si c’était les activités manuelles qui, devenues prédominantes, avaient entraîné l’acquisition de la permanence du comportement érigé ? Cela semble donner raison à Edwin Land, l’inventeur de l’appareil photo instantané, pour lequel "innover, ce n’est pas avoir une nouvelle idée, mais arrêter d’avoir une vieille idée". On l’aura compris, ce qui importe avant tout à Michel Sakka, c’est d’éclairer les grandes interrogations actuelles sur l’être humain, ses origines comme son devenir. C’est aussi le principal intérêt de l’ouvrage qui est divisé en trois parties : les origines de l’humanité, les comportements animaux, l’évolution.

Dans la première partie sur les origines de l’humanité, Michel Sakka établit une distinction fondamentale entre Homo et Homme. C’est-à-dire qu’il distingue la quête des origines biologiques de l’Homme (les origines du genre Homo) à laquelle se livrent les paléontologistes, d’une recherche des origines de l’humanité, dite encore origines de l’Homme, qui englobe tout le processus évolutif qui conduit de l’animal préhumain à l’humanité, processus indissociablement biologique, social et culturel. Querelle de jésuites ? Non, nous allons le voir, il s’agit d’un sujet sérieux.

La recherche de l’origine du genre Homo fait appel à la biologie et la morphologie. Il s’agit de la découverte d’ossements fossiles, que l’on jugera selon leur ressemblance anatomique plus ou moins proches de l’espèce humaine. Anatomiste, Michel Sakka montre en connaissance de cause, les limites de cette conception et met en garde contre des déductions mécaniquement tirées de telle ou telle forme osseuse, par exemple en ce qui concerne la bipédie. Faisant référence à ses propres travaux en "morphologie évolutive", il plaide pour "une relative dissociation dans le temps au cours de l’évolution entre le processus de la forme et celui de la fonction, l’intervalle les séparant correspondant à l’adaptation".

Pour une "relative dissociation entre l’évolution anatomique et l’évolution sociale"

Mais surtout il plaide pour "une relative dissociation entre l’évolution anatomique et l’évolution sociale et culturelle" : on ne peut plus attribuer une culture à un type de genre Homo ou à une paléoespèce particulière. Dès 1983 dans une table ronde du CNRS, il soulignait : "La dissociation relative des processus morphologiques et des processus culturels amène à ne pas rechercher une correspondance stricte entre les espèces ou les types anatomiques d’une part et les cultures ou les industries d’autre part, et cela d’autant plus qu’on s’éloigne davantage des origines au cours de l’hominisation."

Une idée qui a fait son chemin depuis. Par exemple, dans les Derniers Néandertaliens (la Maison des Roches éditeur, avril 1999, 130p, 98F), Dominique Baffier montre que les récentes découvertes mettent à mal la thèse traditionnelle selon laquelle "l’évolution des cultures paléolithiques est considérée comme strictement dépendante de celle des types d’humains". Des ossements attribués à des Homo sapiens sapiens ont été retrouvés dans un contexte moustérien (une culture autrefois exclusivement associée à l’Homme de Néandertal) et vice versa, des Néandertaliens ont pu être associés à des couches dont l’industrie présente de nombreux traits du paléolithique supérieur (période à laquelle les Néandertaliens ont disparu). Pour Dominique Baffier "il n’est plus possible de faire correspondre un type d’homme particulier à un développement technologique donné".

Le naturel comme prétexte d’un rapprochement dangereux entre comportement humain et animal

Autre exemple, la découverte de véritables chantiers d’outils associés à des Australopithèques par Hélène Roche a fait éclater la conception longtemps admise séparant l’Homo habilis, fabricant d’outils et les Australopithèques, considérés comme des préhumains incapables de se servir d’outils car morphologiquement plus éloignés de notre anatomie. Si les Australopithèques ont fabriqué des outils, c’est que soit les Australopithèques et les Homo habilis sont deux paléoespèces humaines soit qu’elles ne forment qu’une seule et même paléoespèce !

Effectivement les choses ne sont plus si simples. Et les caractères directs (formes des os) ne sont pas suffisants. D’une façon complémentaire, Michel Sakka y ajoute la prise en compte de caractères indirects : la vie en société, la vie culturelle naissante, le travail, le langage, etc. Bref l’ensemble des propriétés humaines. Bien entendu, ces différentes notions sont discutables et discutées. Elles appellent des définitions rigoureuses que Michel Sakka ne se prive pas de donner. Surtout elles amènent à s’interroger fortement sur la différence entre "le stade humain et le stade animal préhumain"."N’y a-t-il pas un étrange paradoxe à refuser au Zinjanthrope (un Australopithèque) les caractères humains qu’on s’efforce d’attribuer au chimpanzé ?" Comment expliquer qu’un courant d’opinion important tend actuellement à rapprocher voire à confondre homme et animal ?

L’interrogation est honnête, n’épargnant pas la part de tatônnements et de doutes sincères. C’est le fil rouge de la seconde partie de l’ouvrage Comportements animaux où Michel Sakka montre l’antinomie des deux termes de l’expression "sociétés animales". Critiquant l’éthologie contemporaine, il souligne que, toujours invoqué, "le caractère social n’est jamais défini". Un reproche récurrent concernant l’utilisation abusive de termes comme société, outil, voire organisation : "tout se passe comme s’il suffisait d’être en nombre et d’être différencié pour mériter le qualicatif de social". Pour Michel Sakka l’hominisation des animaux conduit à l’animalisation de l’homme. Il met en garde contre le danger de légitimer "sous prétexte qu’ils seraient « naturels », des comportements de dominance, de défense du territoire, de hiérarchisation du groupe (...) avec un chef à sa tête, l’agressivité considérée comme un avantage", c’est-à-dire un anti-humanisme.

Michel Sakka considère qu’"à la logique interne prédominante dans l’animal, se substitue chez les êtres humains une logique externe évolutive qui fait partie du « propre de l’homme »". Il s’appuye notamment sur les travaux d’Alain Prochiantz qui dévoilent la part liée à l’environnement dans la construction du cerveau. La dernière partie est consacrée aux débats actuels sur l’évolution. Michel Sakka refuse de se laisser enfermer dans la fausse alternative entre, d’un côté, "créationnisme scientifique" (encore une antinomie !) et de l’autre biologisme réducteur, déterminisme religieux contre déterminisme génétique. n J.-C. O.

Michel Sakka,

Homme, société, évolution,

Editions des archives contemporaines, 238p, 170F.

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