Accueil > Monde | Par | 1er juillet 2004

Les délogés de Malpasso

Maisons écrasées, habitants à la rue... Le saccage à Malpasso montre dans quelle situation de non-droit vivent les migrants haïtiens dans leur propre pays. Attirée par une vie meilleure chez le voisin immédiat, la République dominicaine, le flux de main-d’œuvre bon marché ne dégonfle pas. Par GWÉNAËL LE MORZELLEC

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Malpasso. Ce no man’s land de quelques kilomètres situé entre le poste frontière de Jimani en République dominicaine et Malpasse, le poste frontière en Haïti, porte bien son nom. Depuis 91, suite à leur rapatriement massif de République dominicaine, des Haïtiens s’y sont installés et y travaillent. Devant la grille-frontière et son porche aux créneaux verts, un marché présente noix de coco, bananes, choux, carottes, moutons, sodas, cosmétiques. Les cambistes postés à la grille échangent gourdes, pesos et dollars. Les motos-taxis attendent le client. Beaucoup habitent sur place. Mais, depuis quinze jours, plusieurs centaines d’entre eux sont à la rue. En cette mi-janvier 2003, des bulldozers, sous les ordres de la police locale, ont détruit une cinquantaine d’abris commerciaux et près de quatre cents maisons de tôle et de bois que les rapatriés haïtiens avaient construits.

« Quand on a vu la police on s’est caché », explique Polymène avec lassitude. La commerçante attend le chaland à son étal de cosmétiques dans l’ombre du grand auvent commun. A la différence de nombreux rapatriés, elle n’est pas « allée chercher la vie » en République dominicaine : sans papier d’identité, elle ne tient pas à subir un refoulement. Elle a simplement fui la capitale pour s’installer près de la frontière il y a quatre ans. Ici, les commerçants se fournissent sur le marché de Jimani deux fois par semaine, lorsque la frontière s’ouvre gratuitement, en produits qu’on ne manufacture pas en Haïti. « On peut vendre beaucoup plus rapidement », explique-t-elle assise derrière des boîtes de savons en équilibre, près de deux bouteilles de rhum. A Port-au-Prince elle ne supportait plus l’ambiance du marché où elle travaillait, un des plus grands : « trop de bruit, trop de manifestations, trop d’insécurité. » Pourtant, ici, elle n’échappe ni à la violence, ni à la faiblesse de la gourde, ni à la hausse vertigineuse du prix des carburants et des produits de première nécessité. Ces derniers ont grimpé de 30 à 200 % en quelques semaines ou quelques mois. C’est ce qui la mine : « Il arrive qu’un produit acheté 100 gourdes le matin chez les grossistes atteigne 150 à midi ! »

Lors du saccage, ses confrères ont vu leur marchandise détruite mais n’ont pas porté plainte. Ils n’ont pas voulu affronter « la police et le ministère de l’Intérieur qui ont commis l’action ». Certains ont peur que les autorités ne les tuent. Un plaignant qui brandit un papier de la mairie l’autorisant à avoir une boutique à cet endroit explique très remonté : « J’avais commencé à entreposer du sable pour l’agrandissement de mon épicerie et j’embauchais quatre personnes. C’est un effort énorme de création d’emploi maintenant anéanti ! »

On dit que la demande d’une Haïtienne vivant en République dominicaine bien introduite dans la sphère du pouvoir haïtien serait à l’origine de la destruction de ces maisons. « Elle aurait des vues sur cette partie de la frontière », rapportent des observateurs, et souhaiterait y ouvrir des commerces. Quelques jours avant la destruction, elle a même assuré avoir le feu vert d’Aristide, alors président de la République haïtienne. Un bruit dissonant de plus, car le quotidien le Nouvelliste (1) rapportait que les Etats-Unis allaient annuler 12 visas de personnalités haïtiennes proches du pouvoir mouillées dans des trafics de drogue.

Une zone de non-droit

Les Haïtiens sans propriété qui se sont installés à Malpasso gênent. Pourtant la zone frontière, plus active depuis l’embargo de 1992-1994 qui a suivi le coup d’Etat au retour de la démocratie, n’a pas toujours été un lieu économiquement convoité. Un à deux kilomètres de territoire le long de la frontière étaient encore gelés sous la dictature duvaliériste, résultat d’une politique de sécurité en vogue, elle-même issue de plusieurs guerres aux XIXe et XXe siècles, de l’occupation par Haïti, du massacre de 10 000 Haïtiens ordonné par le dictateur dominicain Trujillo en 1937.

A Malpasso, les habitants et les commerçants ont laissé le Groupe d’appui aux rapatriés et aux réfugiés (Garr) poser plainte à leur place. « Huit cent dix personnes se retrouvent aujourd’hui à la rue », dénonce Colette Lespinasse, coordonnatrice du Garr. La plate-forme d’associations et d’ONG sur le problème migratoire alimente depuis plusieurs années un plaidoyer pour améliorer la législation concernant les Haïtiens et leurs conditions de vie. « Si l’Etat a des projets sur cette partie du territoire gelée depuis des années, il suffit de le faire savoir, estime la cooordonnatrice. Mais, on ne peut expulser des gens avec une telle violence et les laisser ainsi. »

Vivre dans les grottes

En tous cas, le hameau n’est plus qu’un souvenir. Au pied du morne aride, des murs de parpaing et de frêles poutres s’inclinent sans plus rien soutenir. Des feux réduisent en charbon le bois récupéré de cette destruction. Il pourra être vendu. Un homme âgé montre sa maison où il continue de dormir. Des murs d’aggloméré bringuebalants et un frigo en guise d’étai.

Autour, la colline d’où les arbres ont été arrachés n’offre plus qu’un paysage minéral. La déforestation, pratiquée par tous pour fabriquer du bois de chauffage, est un fléau qui gangrène Haïti. Au beau milieu du morne, on distingue nettement un sillon plus clair encore. C’est la ligne de la frontière. Régulièrement des braconniers la franchissent pour arracher les arbres. Et risquent les coups de fusil.

Un homme descend du morne. Ses bottes flottent sur ses mollets. « Il était gros et bien portant comme marchand de pois, de charbon et d’huile, disent de lui ses compagnons. A présent, il a tout perdu. Pour faire du charbon, il grappille le bois sur le territoire dominicain, dort dans les grottes, sur la feuille de l’arbre et ne mange pas tous les jours. »

Des lieux d’esclavage

Une vingtaine de délogés a trouvé refuge dans lakay Kongo, la maison des Congos. « Ce grand entrepôt construit en parpaing, servait, il y a quinze ans encore, rappelle Colette Lespinasse, à réunir les Haïtiens pour leur recrutement. Des contrats d’embauche y étaient réalisés pour le compte des propriétaires dominicains de champs de canne à sucre ou d’usines sucrières. Ces emplois saisonniers de braceros, coupeurs de canne, ont pu atteindre le nombre de 23 000 la plus « faste » des années entre 1952 et 1986, sous la dictature de Duvalier père et fils. Cela a été dénoncé par l’Organisation internationale du travail comme trafic de personnes assimilé à l’esclavage. »

Hier lieu de sélection, aujourd’hui refuge, l’entrepôt a été aussi, le 12 janvier 2003, le théâtre d’intimidation et de violence. « Les femmes ont été séparées des hommes, parmi eux, dix-sept personnes ont été choisies, couchées par terre et battues par la police », rapportent les habitants. « Ils ont ensuite été emmenés au commissariat de Ganthier, poursuit Colette Lespinasse qui a recueilli les témoignages, près de Fond Parisien, commune qui était alors également le lieu de graves violences. Quatre d’entre eux ont poursuivi leur route vers Port-au-Prince. Les policiers ont simulé des exécutions et les ont menacés de mort avant de les ramener à Malpasso. »

Les plus fragiles des délogés ont été hébergés dans un modeste centre d’accueil pour rapatriés à une dizaine de kilomètres. Près du grand lac saumâtre, à l’ombre des bananiers et des cocotiers, on dirait une oasis. Une poignée de mômes joue avec l’eau d’une bassine. Dans la maison, les enfants sont silencieux et le père en larmes. A même le sol, délicatement emmailloté dans un grand foulard, le corps du petit dernier, né il y a trois jours, gît sans vie. « C’est peut-être une maladie de Dieu. Je lui ai donné à boire le jus du riz et il s’agrippait le corps. Je n’avais pas assez d’argent pour aller chez le médecin », explique la mère debout sur le perron, apparemment calme. Récente rapatriée, elle travaillait dans les champs dominicains près de Batey Limon. C’est le quatrième nourrisson qu’elle met au monde sans parvenir à le garder en vie. G. L. M.

Epilogue

A ce jour, le Garr ainsi que l’association Food for the poors sont venus en aide aux personnes délogées. Depuis le 15 janvier 2004, des maisons ont été construites à Fonbaya, village proche de Fond Parisien, pour loger 115 familles. On a observé un ralentissement des rapatriments depuis la chute d’Aristide grâce à la pression des ONG. Cependant, rien n’a fondamentalement changé. (Source : Bruno Deceukelier, responsable des assistances légales du Garr.)

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