Accueil > Monde | Par Karine Gantin | 1er mai 2000

Les enfants du modèle ivoirien

Comment parler de démocratie à propos d’un pays qui se relève à peine d’un coup d’Etat, et dont la date même des prochaines élections reste incertaine ?

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Les Ivoiriens ont beau surnommer le nouveau chef de l’Etat, le général Robert Gueï, "Papa Noël" ; le régime précédent, parfaitement immobile et corrompu, avait beau mener le pays sur la voie d’un appauvrissement croissant et peut-être même vers la guerre civile, la chute du président Bédié lors du coup d’Etat du 24 décembre dernier n’avait décidément rien qui évoque la démocratie. Quand bien même la société ivoirienne s’était vivement manifestée par des mouvements politiques et sociaux au cours des derniers mois de 1999 (défilés en faveur de l’opposant Alassane Ouattara, grèves massives d’étudiants, boycott des livraisons de cacao par les planteurs en colère), ce n’est pas cette société, demeurée passive dans le coup d’Etat, mais seulement une poignée de soldats mutins, qui a renversé le régime.

L’"onction française" à un régime politique africain "fréquentable"

Cependant, les espoirs démocratiques largement exprimés depuis Noël en Côte d’Ivoire et, plus discrètement, à l’étranger, n’apparaissent pas infondés. D’abord, le gouvernement provisoire, composé à la fois de militaires et de membres des deux anciennes principales oppositions, l’opposition progressiste du Front populaire ivoirien (FPI) et du Rassemblement des républicains (RDR), fonctionne efficacement, travaillant notamment à la rédaction d’une nouvelle constitution et d’une loi électorale transparente. Ensuite, le Comité de Salut public mis en place par les militaires ne fut jamais isolé politiquement, : mais, au contraire, au coeur d’un réseau de connexions, de plus en plus dense, le reliant d’emblée aux différentes sphères politiques, ethniques, sociales. Enfin, après la lente dérive xénophobe des derniers mois, orchestrée par l’ex-président Bédié, la population ivoirienne se trouve à nouveau rassemblée dans une perspective pluriethnique.

Le "modèle ivoirien" était pourtant une vieille marotte des politiques français préoccupés de questions africaines. La formule entendait un régime politique africain particulièrement stable : républicain depuis 1958, indépendant depuis 1960, multipartite depuis 1990, : sans coup d’Etat, sans histoire, "fréquentable". D’autant plus digne de louanges que ce "modèle ivoirien" était aussi un modèle économique : prospère, basé sur un capitalisme ouvert aux capitaux étrangers et sur un Etat qui se préoccupait d’aménager des infrastructures de qualité. Comment ne pas se fier à un tel modèle, mis en place de surcroît par un ancien ministre de Charles de Gaulle, le premier président de la République ivoirienne, Félix Houphouët-Boigny ? Mais voilà, le prétendu modèle ivoirien menaçait déjà depuis longtemps de rompre.

D’abord, le "miracle" économique, appuyé notamment sur la production de cacao, d’hévéa, d’ananas et de café, a pris fin dès le tournant des années 80. Depuis plus de quinze ans, le pays s’enfonce dans le marasme des créances publi-ques, de la chute des cours des matières premières, de l’appauvrissement des campagnes et du chômage. La corruption généralisée d’un système administratif ultra-clientéliste en devenait d’autant plus sensible. Aussi, FMI et Banque mondiale, arguant des nécessités de la "bonne gouvernance", ont imposé au cours des années 90 des mesures de libéralisation rapides et drastiques au sein des différentes filières agricoles, ainsi que des privatisations massives. Pendant ce temps, la population africaine non ivoirienne, qui représente environ un tiers de la population totale, a été progressivement désignée comme bouc émissaire de façon opportuniste par le pouvoir. Bédié, en promouvant notamment le fumeux concept "d’ivoirité" ainsi qu’un Code de la nationalité dont l’application s’avérait pour le moins épineuse, faisait coup double : il tentait de justifier à bon compte la crise économique, évinçant par la même occasion son principal opposant pour la prochaine élection présidentielle, le libéral Alassane Ouattara. De démocratie, il n’en était que de façade. Et qu’importait l’émancipation croissante de la société ivoirienne, puisque l’onction française semblait acquise au régime, : troupes militaires à l’appui.

Un coup d’Etat qui précipite les changements en cours

Le coup d’Etat a mis en lumière les contradictions de la société ivoirienne, qui à la fois s’est laissée enfermer par Bédié dans la crise politique de façon passive, fataliste et se montre aujourd’hui prête à appuyer activement le changement. "Ce coup d’Etat marque une formidable rupture" analyse Harris Memel-Fotê, anthropologue ivoirien et membre de la direction du FPI. "Après une liesse populaire générale, ce sont toutes les organisations syndicales, religieuses, partisanes qui se sont ralliées, activement, au nouveau pouvoir : en faisant pression pour un retour rapide à la légalité démocratique, et en annonçant qu’elles demeureraient critiques et vigilantes. Pas question de courtiser les militaires au pouvoir !" Et de fait, le ballet fut surprenant : le général Gueï reçut jour après jour tous les corps constitués de la société civile, leur expliquant sa démarche. En retour, chacun exprima certes son ralliement, mais aussi ses critiques, ses attentes et ses propositions. "Les changements étaient déjà dans la société civile", poursuit le vieux Memel-Fotê. "Le coup d’Etat a précipité, au sens chimique, un changement déjà en cours."

Une vision pluraliste de la société et de la politique ivoirienne

L’heure, cependant, est à la libération des paroles, à l’instar des deux chaînes de télévision nationale, qui, surveillées par les soldats... offrent pour la première fois une vision pluraliste de la société et de la politique ivoirienne ! "Aujourd’hui, avec le nouveau climat politique, les gens commencent à comprendre ce que signifie le droit, cette notion encore largement incomprise en Afrique" s’enthousiasme de son côté Bernarbé Glan, un jeune responsable de la Ligue ivoirienne des droits de l’Homme (LIDHO) dans la ville de Bouaké : "Depuis le coup d’Etat, les Ivoiriens font soudain davantage appel à nous pour que nous les aidions dans toutes sortes de litiges, notamment avec l’administration. Par ailleurs, dans les villages environnants, les demandes adressées à la LIDHO pour la création de sections locales se multiplient. Les gens se sentent libérés d’un poids. Bien sûr, les habitants n’obtiendront pas tout de suite gain de cause : l’administration ici est toute-puissante. Mon souhait aujourd’hui, c’est d’assister enfin à des procès équitables, et que la justice soit désormais débarrassée des pressions de l’Etat. Il y a un réel espoir, même si je sais que tout sera toujours un éternel recommencement."

L’avenir de la démocratie ivoirienne passe-t-il aujourd’hui, semble t-il vraiment, par le dépassement de la donne ethnique (après des années de favoritisme envers l’ethnie Baoulé) et par le dépassement d’une culture passéiste ? Le coup d’Etat a révélé un autre trait de maturité de la société ivoirienne : les Ivoiriens, quoique plutôt reconnaissants et bienveillants envers leur "Papa Noël", demeurent à ce jour avant tout attentifs au jeu des grands partis politiques, alors même que le nouvel homme fort du pays est suspecté de vouloir se présenter lui aussi aux prochaines élections présidentielles, en jouant la carte de l’homme providentiel. Le multipartisme instauré par Houphouët-Boigny en 1990, malgré ses déboires, a bel et bien fait son chemin dans les esprits. Quant aux divisions ethniques, malgré certaines tentatives électoralistes récentes du FPI et du RDR, elles semblent écartées avec soulagement par les Ivoiriens. Et elles le resteront certainement si la situation économique ne s’aggrave pas encore.

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