Accueil > Culture | Chronique par Thomas Bauder | 24 octobre 2012

Les héro(ïne)s de la République

Un collège, une classe de quatrième, une caméra. Avec ces quelques éléments la documentariste Clara Bouffartigue signe Tempête sous un crâne, un film à la tonalité juste sur la réalité du métier d’enseignant. Un documentaire vivifiant.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

C’est le genre de documentaire surprenant, qu’on aimerait voir plus souvent, sur grands écrans, comme dans la petite lucarne. Surprenant parce qu’il ne respecte pas le code en vigueur selon lequel les protagonistes d’un film doivent obligatoirement être traités comme des personnages à enjeux pour recueillir l’attention du spectateur. Ici, au sein du collège Joséphine Baker de Saint Ouen point d’enjeux narratifs individuels, mais une double mission, collective : transmettre le savoir, permettre aux élèves d’exprimer leurs capacités, leurs intelligences. Surprenant aussi par le regard porté sur le collège en tant que bâtiment autonome, doté de sa propre énergie, de sa propre inertie, un bel et grand paquebot qui, grâce à l’ensemble d’un corps éducatif en éveil constant, tient son cap, au gré de la météo fluctuante des élèves qu’il accueille.


A ce titre la séquence d’ouverture offre un témoignage assez précis du niveau de houle que l’on peut trouver dans une classe du second degré. Soit Alice, professeur de français qui tente de mener à bon port son cours sur Victor Hugo tandis qu’un nombre assez élevé d’élèves fait eau de toutes parts. Ce que donne à voir cette scène inaugurale, c’est le dépassement de fait de la notion de discipline telle que ceux qui sont sortis du système scolaire depuis vingt ans l’envisagent encore. Pas de violence ici, mais un maelström de préoccupations et d’activités diverses qu’il faut réussir à canaliser autant que faire se peut pour parvenir à recentrer la classe sur le sujet principal, à savoir l’étude des Misérables. Il ne faut pas dix minutes au spectateur pour se trouver ahuri face à cette situation, aussi lessivé que si l’on s’était pris une déferlante en pleine face, admiratif enfin devant l’alternance de contrôle, de lâcher prise, d’autorité et d’humour que la prof met en œuvre pour parvenir à ses fins.

Bis repetita durant le cours d’arts plastiques. Cette fois ci c’est Isabelle qui est à la manœuvre, dans les mêmes conditions, c’est à dire force 5 à force 6 avec mer agitée. En bonne matelote de l’enseignement cette dernière navigue peinarde, prenant garde, sans en avoir trop l’air, à ne pas s’échouer sur les récifs testostéronés des éléments perturbateurs de la classe. On se rend compte alors que depuis le début du film, le bruit n’a pas cessé un instant. Brouhahas et vacarmes résonnants, s’amplifiant dans les couloirs du collège flambant neuf jusqu’au réfectoire. L’intelligence de la construction des moments de vie par la réalisatrice, qui a longtemps manié les ciseaux virtuels des bans de montage avant de passer à la réalisation, apparaît alors pendant le cours suivant qui bénéficie d’une torpeur qu’on ne peut s’empêcher de comprendre autrement que comme digestive. A ce moment là peut être, quelque chose rentre dans ces crânes en état de tempête perpétuelle : pourquoi pas la valeur politique du texte hugolien…

Ce qui frappe tout au long du film, c’est l’apparente disparition de la caméra au milieu de ces scènes de classe, comme si Clara Bouffartigue s’était littéralement fondue dans le décor. Certes on peut envisager que les moments durant lesquels les élèves s’adressent directement à la caméra n’ont pas été montés. Il n’empêche que la réalisatrice n’a pas utilisé le dispositif classique de ce genre de document audiovisuel. Sans ingénieur du son lors du tournage, mais avec une installation sonore fixe permettant de s’en dispenser, Clara Bouffartigue a attendu deux mois avant de prendre une première image, grâce à un petit appareil photo numérique, puis un temps plus long encore pour amener une mini caméra avec elle et commencer à tourner véritablement. Pas mal auraient craqué avant, pas cette enfant de l’éducation nationale dont le projet était clair : rendre hommage aux personnels de l’EN. En insérant le duo de profs dans le collectif de l’équipe pédagogique elle évite les écueils et de la fiction d’Entre les Murs, qui tenait du face à face entre le prof et ses élèves, mais aussi celui de la nostalgie rurale à l’œuvre dans l’autre grand docu du genre pédagogique, Etre et Avoir.

Alors que l’année et le film touchent ensemble à leurs fins, un constat s’impose celui d’une double mission accomplie. Celle des professeurs vis à vis de leurs élèves de quatrième C d’un collège en zone d’éducation prioritaire, celle de la documentariste vis à vis du public auquel elle s’adresse, sans en rajouter des louches, à bonne distance entre l’affirmation subjective de son regard admiratif pour ceux qui font vivre l’idéal du système scolaire français et la description factuelle de l’intelligence humaine nécessaire à la bonne marche de ce dernier. Contrairement à ce que François Ozon faisait dire à Fabrice Luchini dans son dernier film, les barbares ne sont pas dans nos classes, simplement parce que des profs comme Alice et Isabelle continuent de croire à leur mission d’enseignement. Jusqu’à quand ?

Tempête sous un crâne, documentaire de Clara Bouffartigue. Avec Isabelle Soubaigné. Sortie en salles le 24 octobre 2012.

On vous recommande aussi le film Amour, de Michael Haneke.

Tempête sous un crâne, documentaire de Clara Bouffartigue. Avec Isabelle Soubaigné. Sortie en salles le 24 octobre 2012.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?