Accueil > Monde | Par Jean-Yves Martin | 1er novembre 1999

Les idées neuves des paysans brésiliens

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LecturesQuelle est l’originalité du Mouvement des sans-terre (MST) du Brésil ? S’il fallait des preuves de sa modernité, le rôle des femmes et la place des jeunes dans le mouvement en témoignent. Son action militante contribue à une redéfinition de l’identité paysanne brésilienne, et en fait le cas le plus remarquable en Amérique latine, sinon au monde, d’un mouvement socio-territorial efficace dans l’ensemble de la société pour l’émergence d’une nouvelle citoyenneté populaire. Il est même l’artisan d’un rapprochement des mouvements sociaux populaires et des partis de l’opposition de gauche, que traduit la Marche pour le Brésil.

Les caractéristiques essentielles de l’action du MST dans sa lutte populaire pour la terre depuis une quinzaine d’années, peuvent être présentées ainsi : "action directe" dans l’occupation, sous forme de campements (acampamentos), des terres de grandes fazendas qui ne remplissent pas leur fonction sociale ; résistance résolue pendant les conflits sociaux découlant de ces occupations ; organisation et gestion coopératives des installations de réforme agraire (assentamentos) officiellement réalisées par la suite ; refus déterminé de toute médiation politique ou sociale (ONG, intellectuels, pastorales religieuses, etc.) dans la discussion et le règlement des conflits sociaux, les travailleurs ruraux sans terre ayant à débattre, décider et défendre leurs intérêts par eux-mêmes ; occupations des sièges de l’INCRA [Institut national pour la colonisation et de réforme agraire], des mairies ou des banques, en cas de non-respect des engagements pris par les gouvernements, aussi bien fédéral que des états fédérés ; solidarité du MST avec les autres mouvements sociaux et syndicats démocratiques et populaires dans la réalisation de leurs objectifs ; contribution active à la formation d’une opinion publique nationale et internationale favorable à la redistribution des terres comme exigence de démocratisation des relations sociales et de la propriété de la terre dans les campagnes. C’est sur ces bases que "le MST est devenu une référence nationale et internationale de gestion démocratique de masse dans le domaine des mouvements sociaux".

Or, depuis environ un an, le gouvernement Cardoso tente de changer fondamentalement la donne de la Réforme agraire, pour retirer au MST toute possibilité de poursuivre la mise en oeuvre de ses orientations stratégiques originales. Il le fait autour des thèmes démagogiques de "Nouveau monde rural" (Novo Mundo Rural) et de "Banque de la terre" [Banco da terra].

Ces mécanismes nouveaux comportent quatre orientations principales : la substitution à l’expropriation des fazendas de la vente de terres par des prêts à faible intérêt octroyés aux paysans par la Banque de la terre, programme que soutient activement la Banque Mondiale ; le démantèlement de l’INCRA, organisme fédéral, pour ouvrir la voie à la décentralisation des responsabilités de la Réforme agraire aux gouvernements locaux et aux communes ; suspension des crédits de l’Etat destinés aux programmes d’aide aux plus pauvres (PROCERA) ; la mise en place d’une politique nouvelle dans les assentamentos, où les familles paysannes devront se contenter, une bonne fois pour toutes, d’un crédit unique de 1 800 dollars avec lequel elles devront faire face aux dépenses de cadastre, de construction des routes et de leur maison. "

Bref, le gouvernement désengage l’Etat de sa responsabilité en matière de réforme agraire et transfère au marché l’avenir des millions de sans-terre du pays." Pour Frei Betto, l’un des fondateurs de la Théologie de la Libération, le gouvernement "crée la Banque de la terre pour éviter les expropriations et favoriser les fazendeiros qui font de la terre un bon négoce ; et il lance le programme Nouveau monde rural pour tenter de camoufler sa décision de ne plus promouvoir la Réforme agraire".

Quelles conclusions faut-il donc en tirer ? La députée fédérale Lucie Choinacki (PT), membre du Forum de la terre, répond ainsi au Journal des sans-terre :

J.S.T. : Qu’est-ce que le gouvernement Cardoso veut faire de la Réforme agraire en implantant la Banque de la terre ?

L.C. : Sa stratégie vise deux objectifs. Primo, en finir une fois pour toutes avec la Réforme agraire et passer la main aux communes et aux Etats fédérés dans la conduite de la politique foncière. Secundo, déstabiliser le MST.

J.S.T. : Que signifie la Banque de la terre pour les travailleurs ruraux ?

L.C. : La Banque de la terre, dans sa conception de libre marché, met fin à la timide politique foncière du gouvernement, celle des expropriations et des programmes d’aide à la production. Elle peut être vue comme la Banque des "maîtres de la terre". C’est le plus grand crime contre la Réforme agraire".

Dans un milieu rural plutôt "macho", les préjugés courants se retrouvent dans les organisations paysannes. Sous la pression d’une participation active des femmes, le MST prend en considération ces questions. Si les femmes jouent un rôle essentiel dans la première phase d’action : celle de l’occupation sous la forme d’un acampamento : ensuite, dans l’assentamento, elles tendent souvent à revenir au rôle traditionnel qui consiste à s’occuper de la maison, des enfants, des petits animaux domestiques. Mais les femmes du mouvement ont rapidement perçu que d’autres rôles leur revenaient dans la lutte. D’ores et déjà, un certain nombre de changements se perçoivent dont l’augmentation du nombre de femmes dans les instances de décision : 6 femmes siègent actuellement dans la direction nationale du mouvement, aux côtés de 15 hommes. Quand il y a une plus large présence de femmes dans les organisations les décisions sont alors orientées vers tout ce qui peut améliorer la vie quotidienne : électricité, laveries, réfectoires collectifs, crèches. Dans toutes les réunions du MST les questions d’égalité des sexes ou spécifiquement féminines viennent régulièrement en discussion, de manière transversale. Dans tous les séminaires ou cycles de cours nationaux, on installe une garderie d’enfants pour faciliter la participation féminine. Et tout le débat sur les méthodes de la lutte vise à une plus large participation des femmes aux actions.

Modernité : la preuve par les femmes et les jeunes

De nombreux jeunes participent au MST. Ils s’y organisent de manière spécifique, notamment par la réalisation de réunions et rencontres. Ils assument des tâches de responsabilité et des activités multiples, se formant dans la lutte. Une bonne partie de la base militante du mouvement est ainsi très jeune. Une étude a analysé les motivations de ces jeunes, de 15 à 24 ans, à partir d’une enquête dans un assentamento à Sumaré (Campinas-SP).

Elle souligne que si "certains de ces jeunes ne possèdent qu’une conscience fragmentée, caractérisée par des perceptions établies à partir d’un univers social réduit à la routine de la vie quotidienne", ils font cependant preuve de fierté à l’égard de leur condition de sans-terre. Ils "s’approprient le statut d’assentado et comprennent que la meilleure contribution à la cause est que l’assentamento fasse des progrès". Le MST développe leur formation et est attentif à la constitution de directions incluant des jeunes. Ils sont les garants de la continuité de la lutte pour la réforme agraire. Une rencontre nationale de 1 200 jeunes de 22 Etats vient d’avoir lieu, du 2 au 12 juillet 1999, à Sao Paulo, avec des cours sur la "Réalité brésilienne pour les jeunes du milieu rural".

Ils ont débattu de valeurs des solidarité de défense de la vie et d’indignation face à la misère et l’injustice. "Si le gouvernement fédéral veut nous isoler et nous détruire, la société, quant à elle, veut débattre du problème de la terre, de la réforme agraire. Elle comprend notre lutte contre l’exclusion et pour la citoyenneté comme juste et légitime."

MST et nouvelle citoyenneté populaire

Le sociologue américain J. Petras a souligné les caractéristiques des nouveaux mouvements paysans d’Amérique latine, dont le MST constitue le modèle. Ils ne sont pas comparables à ceux du passé et il faut, à leur propos, abandonner toute idée reçue sur les paysans locaux, traditionnels, illettrés, s’accrochant, sans véritable espoir, à leur bout de terre. Ces nouveaux mouvements paysans sont avertis que la redistribution de la terre ne peut réussir qu’avec des crédits, de l’assistance technique et des marchés protégés. Ils ont un agenda national et ne sont pas concernés que par les seuls enjeux ruraux. Ils sont donc plutôt des mouvements socio-politiques luttant contre les politiques néo-libérales de privatisation, de déréglementation et du "tout à l’exportation". Ils savent que des alliances politiques avec certaines classes urbaines sont nécessaires. Ils agissent donc dans le sens de l’émergence d’une nouvelle citoyenneté populaire.

Pour L.Boff, l’un des fondateurs de la Théologie de la libération, "la citoyenneté doit commencer par la base sociale et avoir une dimension populaire comme cela se réalise dans les innombrables mouvements sociaux et associations communautaires où les exclus construisent un nouveau type de citoyenneté et de démocratie participative". La pleine citoyenneté ne peut ainsi trouver sa place que dans un projet alternatif de démocratie sociale et populaire où il y a un type de citoyenneté à la fois "politique, économique, participative, solidaire et populaire."

Or : et bien qu’il soit fortement soumis au discrédit officiel et de la répression policière : "le MST échappe, en croissant, à la furie délégitimatrice et destructive du néo-libéralisme. En tant que modèle innovateur pour tous les mouvements sociaux, il s’organise et dispose d’une stratégie qui rend ses adversaires incapables de le mettre en pièces sur le terrain du conflit", estime F. de Oliveira. "Il s’agit d’un long processus de contre-hégémonie pour battre le néo-libéralisme, où se construit une nouvelle alternative."En effet, le MST a été à l’origine de la création, en décembre 98, de la Consulta Popular qui parvient aujourd’hui à rassembler des mouvements sociaux populaires, des formations syndicales (CUT, CONTAG) et les partis politiques d’opposition de gauche (PT, PSB, PCdB, PPS et PSTU).

La grande marche de 1999 "Pour le Brésil" (26 juillet-octobre) n’est, à cet égard, pas comparable à celle de 1997 organisée, à l’époque, par le seul MST et qui s’était achevée, à Brasilia, par la plus grande manifestation jamais réalisée contre le gouvernement Cardoso . Cette fois, "ce n’est pas une marche du MST, mais de tout le mouvement populaire organisé. Elle a des objectifs plus larges. C’est un pas en avant", dit Joao Pedro Stédile, principal coordinateur du MST. Pour un autre dirigeant du mouvement : "en chemin, dans les villes où nous allons passer, dans les lieux et les villages, nous discuterons avec la population tant pour l’alerter sur les risques graves que nous courrons, que pour chercher un projet alternatif capable de remettre le Brésil aux mains des Brésiliens." Or il s’avère à cette occasion, pour le responsable de Consulta Popular, César Benjamin, que "le niveau de la mobilisation est surprenant. Le Brésil est ouvert à la discussion d’une alternative au modèle économique de FHC et du néo-libéralisme. Le principal objectif de la Marche est de montrer l’exemple pour le débat sur cette alternative".

Une fois levée la suspicion d’"archaïsme", ce dont le MST a finalement le plus besoin de notre part ce n’est : suivant certaines ONG : ni de compassion condescendante, ni de paternalisme post-colonial ou néo-libéral. C’est plutôt d’une vraie attention, respectueuse de son originalité de mouvement socio-territorial radical qui agit dans d’énormes difficultés certes, mais avec quelque efficacité, pour une nouvelle citoyenneté populaire au Brésil. Il est alors évident que, plus que de leçons à donner, nous aurions peut-être quelques enseignements à en tirer.

Voir également l’article "Mondialité et identités, reterritorialiser la citoyenneté", à paraître dans le N° 319 de la revue La Pensée.

* Géographe.

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1er décembre 1997
Par Jean-Yves Martin

Amérique du Sud

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  • Extrêmement captivant et belle analyse, je vote pour ! Kenneth, du guide ,pour découvrir rapidement comment se faire de l’argent rapidement et facilement

    KennethL Le 21 mai 2014 à 03:41
  •  
  • Les gens ont souvent la regrettable habitude de juger trop rapidement et à faire des généralités sur ce sujet épineux.
    Un grand bravo pour avoir choisi cet aspect du thème. Bonne fin de journée, bonne continuation.
    Angélina chemise femme originale

    Angélina Le 5 novembre 2014 à 11:46
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