Accueil > Société | Par Jean-Pierre Liautard | 1er février 1997

Les maladies du progrès

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Vers un vaccin contre la brucellose Le progrès scientifique permet de combattre les maladies infectieuses mais il en fait aussi apparaître de nouvelles. Comment le domestiquer ?

Le 14 mai 1796, Edward Jenner injectait à James Phipps, un petit garçon de 8 ans, la lymphe d’une pustule prélevée sur la main de Sarah Nelmes qui possédait une vache du nom de Blossom (fleur) atteinte de la vaccine et qui avait infecté sa propriétaire. La vaccination était née. Pasteur en vaccinant Joseph Meister en 1885 généralisa la méthode. Le 3 septembre 1928, Alexander Fleming remarque qu’un champignon, qui contaminait une boîte de culture bactérienne, éliminait les bactéries. Les antibiotiques étaient découverts.

Ces découvertes ont bouleversé l’évolution de l’humanité. La principale cause de mortalité, les maladies infectieuses, était enfin combattue avec efficacité. Les résultats dépassaient l’espoir, en 1988 l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) déclarait la variole éradiquée, le dernier cas recensé datait de 1977 en Somalie. Ce fléau avait disparu de la planète.

On s’habitue vite au progrès et on généralise facilement. On a cru que les maladies infectieuses disparaîtraient et que seuls le sous-développement et la pauvreté expliquaient les îlots de résistance des virus, des bactéries et des parasites. Les grands organismes de recherche des pays industrialisés délaissaient plus ou moins ouvertement les études sur ce sujet. Les années 70 ont été les années de la victoire contre les maladies infectieuses. En 1972, le grand immunologiste Frank MacFarlane Burnet prévoyait la disparition des maladies infectieuses dans un avenir très proche. Mais il fallut vite déchanter. Le 5 juin 1981, le CDC (Center for Diseases Control) d’Atlanta en Georgie (Etats-Unis), dans son numéro hebdomadaire du MMWR (Morbidity and Mortality Weekly Report), donne la description de cinq cas graves de pneumonie observés entre octobre 1980 et mai 1981. Il s’agit de l’acte de naissance du sida.

En quelques années, on a vu apparaître, avec le sida, la maladie des vaches folles, les fièvres hémorragiques et le virus Ebola et, en regardant de plus près, la maladie du légionnaire et la maladie de Lyme, le cancer du col de l’utérus, les hépatites C,D,E, et la listériose, on note aussi un retour de la tuberculose et du paludisme, et un développement inquiétant des infections nosocomiales (1). Quelle est l’origine de ces nouveaux microbes ? Pourquoi certains que l’on croyait vaincus réapparaissent-ils ? Nous allons analyser quelques-uns de ces cas et montrer que l’homme est toujours à l’origine de l’émergence (ou de la réactivation) de ces nouveaux microbes. En modifiant ses comportements et ses habitudes, l’homme ouvre de nouvelles niches écologiques où s’engouffrent les micro-organismes.

L’Homme à l’origine de l’émergence des nouveaux microbes

Pandémie de sida, hépatite et certains cancers : libération des moeurs, rassemblements humains et progrès de la médecine.

On estime aujourd’hui que plus de 14 millions de personnes dans le monde sont infectées par le VIH. Il faut noter que les trois quarts des personnes atteintes se trouvent dans ce qu’il est convenu d’appeler les pays en voie de développement. L’apparition puis le développement explosif du sida sont liés à quatre phénomènes. Le premier est sociologique. A la suite de la décolonisation en Afrique, la société traditionnelle ayant perdu son rôle de régulation sur les comportements humains, une émigration essentiellement masculine vers les villes a créé de nouvelles formes de relations. Les rassemblements d’hommes seuls ont entraîné le développement d’une prostitution favorisant les MST. Le sida, vraisemblablement circonscrit à quelques tribus, a pu se développer. Le deuxième phénomène social de cette période a été la libération des moeurs hétérosexuelles et homosexuelles, la transmission du virus étant favorisée lors de relations homosexuelles masculines. L’apparition de la pandémie chez les homosexuels américains est certainement due à une prostitution masculine provenant des Caraïbes. Le troisième phénomène est le développement de la pratique des drogues injectables qui permet une transmission efficace du virus au travers des seringues réutilisées. Enfin, le développement de la médecine avec la transfusion a encore été favorable au virus. Quand on examine les principales raisons du développement du sida, on se rend compte que la modification des comportements humains a ouvert de nouvelles voies pour la transmission du virus. Un phénomène doit être souligné. Le sida ne se développe que longtemps après avoir infecté son hôte. Il s’agit d’une adaptation efficace du virus car plus longtemps son hôte sera en " bonne santé ", plus longtemps il pourra transmettre le virus. La libération des moeurs qui a participé au développement du sida (l’usage des préservatifs limitant l’infectiosité) est aussi à l’origine de l’augmentation importante de certaines hépatites (B et C) et du cancer de l’utérus. En effet, un cancer de l’utérus résulte de l’infection par un virus (le papillome) qui est transmis lors des relations sexuelles. Les hommes sont des porteurs généralement sains qui transmettent la maladie à leur(s) partenaire(s).

La maladie vient du frigo, un SF de plus en plus vraisemblable

La maladie du légionnaire et le confort des habitations.

Cette maladie grave est caractérisée par l’infection pulmonaire due à une bactérie appelée légionnelle. L’origine de ce nom provient de la caractérisation de la maladie à la suite d’une réunion de légionnaires au Etats-Unis en 1976. Un grand nombre des personnes ayant participé à cette réunion ont été infectées. On connaît aujourd’hui les mécanismes. Les légionnelles sont des bactéries qui vivent à l’intérieur des amibes. Les amibes se développent dans les appareils de climatisation à eau, communs aux Etats-Unis. Ces amibes protègent les bactéries des changements extérieurs. Quand le climatiseur vaporise de l’eau dans l’air, pour en augmenter l’humidité, il distribue généreusement les légionnelles.

La listériose, la conservation et la préparation des aliments.

La listériose est une maladie qui se développe en raison des progrès liés à l’alimentation. Cette bactérie très commune dans l’environnement ne semble dangereuse pour l’homme que lorsque la quantité de bactéries ingérées est importante. Or, cette bactérie présente la propriété de se multiplier même à faible température, dans le réfrigérateur par exemple. Un aliment contaminé accidentellement va donc permettre le développement de la bactérie qui atteindra des quantités lui permettant d’être infectieux pour l’homme, en particulier les immunodéprimés ou les femmes enceintes. Les réfrigérateurs ont fait reculer les salmonelloses mais ont permis à la listériose de se manifester.

D’une façon analogue, l’évolution de l’élevage est à l’origine de l’apparition de la maladie des vaches folles en 1985 (2). Les progrès qui ont permis d’obtenir des quantités importantes de lait et de viande, par l’ajout de farine de viande dans l’alimentation animale, sont à l’origine de la maladie. Cette maladie qui présente un temps d’incubation important semble avoir été transmise dans quelques cas à l’homme sous forme d’une nouvelle variante de la maladie de Creutzfeld-Jakob (1996).

L’hygiène, un moyen au dessus de tout soupçon

Les anthropozoonoses, les animaux et l’homme.

Il s’agit de maladies transmises à l’homme par les animaux. Dans ce cadre, les nouvelles maladies proviennent de l’augmentation du nombre d’animaux en liberté dans les villes mais aussi dans les campagnes. Ils sont ensuite en contact soit directement avec l’homme soit avec ses animaux de compagnie. Ce dernier cas est représenté par la maladie dite de la griffe du chat qui est due en fait à une bactérie transmise par les puces. Un autre exemple intéressant est l’apparition de la maladie de Lyme en 1975. Il s’agit d’une maladie grave difficile à traiter qui est due à une bactérie : Borrelia burgdorferie. Elle est transmise par les tiques. La diminution des zones d’agriculture a permis le développement des animaux sauvages infectables qui servent de réservoirs à la bactérie. La mode des longues promenades du week-end permet à la tique de rencontrer l’homme et de l’infecter.

Nouvelles niches écologiques et opportunité de transmission.

Il y a toujours eu de " nouvelles maladies " infectieuses. La peste ou le choléra n’existaient pas dans l’Antiquité. Ces maladies sont apparues respectivement au Moyen Age et au siècle dernier. Le développement des maladies infectieuses résulte de trois principales causes, la création de nouvelles niches écologiques (l’eau des climatiseurs, les aliments stockés à 4°C, l’immunosuppression (3), la pauvreté urbaine...), l’augmentation des contacts qui permet au microbe de se propager (augmentation de la population, regroupements importants, pratiques médicales, libération sexuelle, voyages...) et le contact avec les animaux qui servent de réservoir à l’agent infectieux. En outre, les animaux domestiques sont la proie des maladies infectieuses pour des raisons équivalentes à celles qui permettent le développement dans l’espèce humaine. L’augmentation globale de la population humaine permet aux microbes de trouver un hôte avec plus d’efficacité. Les îlots de pauvreté urbaine, où se rassemblent de nombreuses personnes mal soignées, permet aussi à certains microbes, comme Mycobacterium tuberculosis, l’agent de la tuberculose, de se multiplier et d’acquérir des gènes de résistance aux antibiotiques en raison des traitements mal gérés. Ils pourront alors mieux infecter l’ensemble de la population.

Les principes d’adaptation des microbes.

Les microbes ou microrganismes sont très petits, se reproduisent très vite et ont développé des " méthodes de mutations " qui leur permettent de s’adapter très rapidement au moindre changement de leur environnement. Il s’en trouvera toujours quelques-uns pour utiliser les nouvelles possibilités que leur offrent les hommes. En outre, dans la relation entre un parasite et son hôte, la première " intention " du parasite est de se multiplier. Pour cela, il lui faut maintenir son hôte en bonne santé le plus longtemps possible ou faire en sorte qu’il soit excrété en grandes quantités (diarrhées, toux, saignement,...) dans des conditions infectantes. Un développement très lent au début de l’infection, qui préserve ses capacités d’infection, va permettre au parasite d’infecter le plus grand nombre d’individus. En outre, tant qu’il ne sera pas repéré, il va éviter les traitements inventés par la science humaine. Il apparaît donc comme une conséquence inévitable que les maladies à développement lent (sida, MCJ, cancer d’origine infectieuse, hépatite C,...) sont susceptibles d’être de plus en plus nombreuses.

Les moyens de combattre et de prévenir.

Le " chroniqueur matutinal " de France Inter termine chaque jour par ces mots d’une ironie dévastatrice " le progrès fait rage ". Le pessimisme est de règle aujourd’hui, je dirais qu’il est devenu " politiquement correct ". Mais foin de pessimisme, je pense que l’avenir sera le reflet de notre volonté à domestiquer " ce progrès ", à le maintenir au service de l’homme. Dans le cadre qui nous intéresse, la solution paraît à portée de main. En effet, dans nos sociétés, l’augmentation des maladies infectieuses s’accompagne d’une meilleure compréhension et surtout d’un développement de nouvelles méthodes mieux adaptées pour les combattre.à côté des antibiotiques et des antiviraux, les vaccins et la prévention peuvent être encore développés. Il est intéressant de noter que le développement d’un vaccin contre le virus responsable du cancer de l’utérus devrait éliminer ce cancer, comme le vaccin contre l’hépatite B élimine actuellement (au moins en partie) certains cancers du foie. Il faut toutefois noter que la meilleure façon de se protéger des maladies infectieuses sera toujours le développement de ce qu’on appelle, souvent hélas avec condescendance, l’hygiène. Il faudrait en quelque sorte comprendre l’écologie des micro-organismes. L’hygiène devrait alors prendre de nouvelles formes qui résulteront des recherches dans le domaine. Une recherche assez large (sociologique, écologique, épidémiologique, biologique, médicale) dans le domaine des maladies infectieuses devrait apporter les éléments pour réagir avec efficacité face à l’apparition de nouveaux fléaux infectieux. Et ainsi... contrôler les effets du progrès.

* Directeur de l’Unité 431 de l’INSERM (microbiologie et pathologie cellulaire infectieuse).Membre, de 1991 à 1994, de la commission immunologie et immunopathologie de l’INSERM, il fait actuellement partie du comité d’experts sur les encéphalophathies subaiguës spongiformes transmissibles (ESST) et les prions, présidé par Dominique Dorment.

1. Maladies infectieuses qui se développent à l’hôpital et qui concernent environ 20% des personnes traitées.Il s’agit d’une composante importante de la mortalité hospitalière (ndlr).

2. A propos de la vache folle, voir " Enquête sur une molécule au-dessus de tout soupçon " par Jean-Pierre Liautard, dans le no 17 de Regards d’octobre 1996 (ndlr).

3. Suppression des défenses immunitaires de l’organisme ; caractérise le sida mais existe aussi de façon transitoire dans le cas de rougeole, de mononucléose infectieuse, ou de certains soins, greffes, chimiothérapie anticancéreuse, etc.(ndlr).

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