Accueil > Politique | Par Roger Martelli | 1er février 2006

Les néoréacs ou le complexe de l’homme blanc

Alain Finkielkraut, en tenant des propos racistes sur la crise des banlieues, a provoqué une polémique. Est-il un intellectuel isolé ? Un pôle de nouveaux penseurs réactionnaires est-il en train de se constituer ? Enquête sur le paysage intellectuel français.

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Novembre 2005, dans une interview au journal israélien Haaretz, Alain Finkielkraut tient des propos étonnamment racistes sur la crise des banlieues. Traduit, l’article circule sur le Net et le Monde en rend compte dans son édition du 24 novembre. Tempête. Finkielkraut dément les termes de l’interview... et les justifie sur le fond. Les amis du philosophe-publiciste crient au procès. Hélène Carrère d’Encausse y met son poids d’académicienne... et en rajoute : la polygamie des familles immigrées est responsable des troubles en banlieue.

Le tapage médiatique fut un révélateur de l’air du temps. En fait, l’« affaire Finkielkraut » relance la polémique lancée deux ans plus tôt par le livre de Daniel Lindenberg, Le Rappel à l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires. Il englobait dans la même critique des philosophes, des journalistes, des écrivains, Pierre Manent, Pierre-André Taguieff, Michel Houellebecq, Maurice Dantec, Marcel Gauchet, Philippe Muray... et Alain Finkielkraut. Procès de Moscou, cabale des bien-pensants, triomphe des maîtres-censeurs : que n’avait écrit Daniel Lindenberg, « en bon commissaire politique » (Taguieff) ! Rebelote à la fin 2006. Taguieff, dans le Point, vitupère les « prêcheurs néo-gauchistes » et la « gauche bien-pensante » (19 décembre), tandis que Laurent Joffrin, dans le Nouvel Observateur du 1er décembre, dénonce dans les « néoréacs » les « intellos d’une droite nouvelle ».

Galaxie idéologique

Lindenberg avait-il raison d’englober tant de monde sous la même étiquette ? Il y a toujours du risque à dessiner des groupes : les ensembles sont rarement homogènes et le tracé des frontières est malaisé entre les blocs. Les idées s’affrontent, se regroupent. Nul besoin de convoquer l’arsenal de la guerre froide : il n’y a ni camp, ni complot, ni chef d’orchestre. Les murailles n’existent pas ; pourtant, les forces d’agrégation sont réelles. Cette agrégation se fait autour de pôles dont certains sont plus dynamiques que d’autres. Dans le grand remue-méninges actuel, on observe un grand magma central : une « soupe », diraient les astrophysiciens : et quelques pôles possibles de regroupement. Telle est notre galaxie idéologique.

La pensée antitotalitaire

La « soupe primordiale » est le résidu des années 1980-1990, de ces temps où l’on pensait que la fin de l’Union soviétique signait celle de l’Histoire elle-même. La pensée antitotalitaire avait triomphé des rêves, la sagesse du marché avait pris le pas sur le volontarisme politique, les « grands récits » étaient morts, marxisme en tête. Intellectuels de droite et de gauche pouvaient enfin se rassembler. Aron et Sartre s’étaient réconciliés en 1978 ; entre 1985 et 1999, les élites intellectuelles se regroupaient dans la Fondation Saint-Simon, autour de Roger Fauroux, François Furet, Alain Minc et Pierre Rosanvallon : le futur éditeur de Lindenberg... La frontière de la gauche et de la droite s’estompait. L’ère de la pensée réconciliée était advenue. D’aucuns disaient : c’est la « pensée unique ». Libération et le Nouvel Observateur célébraient volontiers un univers soft débarrassé de la vieille utopie.

Le marché et l’ordre

La dissolution par ses fondateurs eux-mêmes de la Fondation Saint-Simon a été le signe d’une inflexion sérieuse, à l’orée du nouveau siècle. La « pensée unique » était en train de se lézarder et les idées d’aller se cliver de part et d’autre de deux axes. La première ligne de fracture a accompagné l’essor du « mouvement social » et de l’altermondialisme. Elle touche au libéralisme : le marché est-il l’alpha et l’oméga de toute vie sociale ? La mondialisation capitaliste est-elle l’horizon ultime de l’humanité ? La seconde fracture concerne l’Etat et la République : face aux désordres du marché, faut-il rétablir l’ordre de l’Etat ? Contre le risque d’éclatement, faut-il convoquer la grande unité qui était l’idéal fondateur de la « tradition républicaine » ? Comment se situer face au marché et à l’ordre : ces deux questions distribuent les systèmes de pensée.

L’existence de deux axes ne simplifie pas la géographie des idées. On peut être contre le libéralisme et rêver d’un ordre républicain. Ainsi, les « altermondialistes » unis contre le libréralisme peuvent se déchirer violemment à propos de la loi sur les signes religieux ou sur la signature de l’appel des « Indigènes de la République » (1). Il n’y a donc pas deux pôles d’agrégation mais quatre : « néoconservateur », « républicain », « antilibéral », « post-républicain ».

1. Publié le 19 janvier 2005, cet appel déclarait entre autres : « La décolonisation de la République reste à l’ordre du jour ! La République de l’Egalité est un mythe. L’Etat et la société doivent opérer un retour critique radical sur leur passé-présent colonial. Il est temps que la France interroge ses Lumières, que l’universalisme égalitaire, affirmé pendant la Révolution française, refoule ce nationalisme arc-bouté au « chauvinisme de l’universel », censé « civiliser » sauvages et sauvageons » . Cf. Regards , avril 2005./

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