Photo extraite du film Disparaissez les ouvriers! consacré à la lutte des Legré-Mante
Accueil > Culture | Par Emmanuel Riondé | 18 avril 2011

Les ouvriers, c’est (pas que) au cinoche

La petite salle du Polygone étoilé accueillait début avril à Marseille une soirée inédite. Avec deux films évoquant, dans des registres très différents, le monde du travail à l’usine. Comment parlent, et de quoi parlent, les ouvriers en France au début du XXIème siècle ?

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Des ouvriers, des vrais, « à l’ancienne ». Avec des gueules et des clopes de prolo, des bleus, des tables en formica à la cantine, des pointeuses, des hangars plein de machines et d’outils. Avec les bruits et les murs de l’usine.
Pour voir tout ça depuis un confortable fauteuil rouge, il fallait être à Marseille le 1er avril dernier. Au programme : Ouvriers de Tamaris de Gilles Remillet et Disparaissez les ouvriers ! de Christine Thépénier et Jean-François Priester. Deux approches radicalement différentes du traitement cinématographique de la question ouvrière.

Gilles Remillet est ethnologue. Entre 2000 et 2002, il a tourné des images dans une fonderie de la région d’Alès, dans le Gard. Résultat, un 52 minutes, Ouvriers de Tamaris, qui laisse un goût de fer dans la bouche. Le film suit la réalisation, du modelage jusqu’à la livraison en passant par la fonderie et l’aciérie, d’une énorme pièce en acier, un “étrier”, commandé par une entreprise de l’industrie automobile. A l’image, des hommes - “ouvriers hautement qualifiés”-, au travail à l’atelier. Beaucoup de gestes. Ceux de la préparation : mesures, annotations, coup de gommes. Ceux, furtifs, de la pause : la gamelle sur un coin de table, le café. Ceux de l’ouvrage : déverser, balayer, fondre... Coups de pelle, faire corps avec la pièce, la positionner, nourrir le feu, fusion rouge du métal. Une érotique sèche du travail à l’usine.

Peu de mots, des injonctions, des consignes. A table, dans la cantine qui semble vide (les équipes tournent et les ateliers sont nombreux), on ne cause guère. On mange. De tous ces silences, le réalisateur dit : “ce sont des éléments de la culture ouvrière : taire le risque, taire le danger et taire la maîtrise.” L’humilité orgueilleuse des ouvriers de Tamaris.
Malgré – ou grâce à - cette économie de discours, le spectateur, lui, est facilement emporté par l’édification savante et besogneuse de cette pièce massive. Elle finit par quitter l’usine, emballée sur le plateau d’un semi-remorque. Ce sont les dernières images de ce film d’anthropologue qui voulait “montrer une énergie” en évitant “deux écueils” : “une vision ouvriériste, l’exaltation du travail ; et l’esthétisation de l’usine”. Pari réussi : au générique, pas une image d’épinal ne flotte dans la tête : que du métal en fusion, des grincements métalliques et, presque, l’odeur de la limaille.

Décor hallucinant

Les ouvriers de Legré-Mante, eux, n’avaient plus de gestes de travail à accomplir quand Christine Thépénier et Jean-François Priester les ont suivi de juillet à décembre 2009 durant leur lutte sur le site de cette usine d’acide tartrique dans les quartiers sud de Marseille. Disparaissez les ouvriers ! est le film d’une occupation. Le 24 juillet 2009, l’entreprise, tenue par la famille Margnat, est mise en liquidation judiciaire et les 48 ouvriers salariés se retrouvent brutalement sans travail. Une douzaine décident d’entrer en lutte sur le site, soutenus par la CGT. C’est avec eux que l’on chemine 75 minutes durant dans le décor hallucinant de cette usine paraissant avoir été abandonnée depuis des décennies alors qu’ils y travaillaient encore quelques semaines avant.

Peu de gestes, donc, si ce n’est ceux du désarroi et de l’impuissance... Mais, contrepoint exact des ouvriers de Tamaris, un flot de parole. Pour raconter ce qui, quasiment du jour au lendemain, est sorti de leur vie : les conditions de travail extrêmement dégradées, le mépris patronal, les manoeuvres de la direction pour débarrasser le site sans perdre l’activité (délocalisée dans le Vaucluse) et réaliser une fructueuse opération immobilière (on est au pied du futur parc des calanques). Des mots pour dire la volonté de se battre, de s’organiser collectivement, de ne pas renoncer. Souvent avec colère ou amertume, parfois avec gravité, parfois avec ironie, les douze de Legré Mante, entre un barbecue, une réunion avec des élus et des séances de tags sur les murs de l’usine, “s’expriment comme les derniers survivants d’un monde que les spéculateurs voudraient voir disparaître” souligne la réalisatrice. De fait, malgré le soleil et la faconde, il y a quelque chose de tragique dans ce film qui recèle des passages émouvants et quelques très beaux plans.

Des ex-salariés de Legré Mante étaient dans la salle le 1er avril pour assister à la projection. Dont l’ancien délégué syndical Martial Eymard, figure centrale du film et de la lutte, qui revoyant toute “cette histoire qui avait impacté [les] familles [des ouvriers]” a assuré que “la page [était] tournée”. Non sans difficultés de réinsertion dans le monde du travail pour certains d’entre eux. “Mon fils, il a complétement changé de métier, il a 40 ans, il retourne à l’école pour passer un CAP de boulanger. Avec ça, il dit qu’au moins, on aura toujours du pain”, a témoigné la mère de l’un des anciens salariés, présente dans le film et dans la salle. La maman d’un ouvrier car Legré-Mante, c’était aussi une ultime survivance, à Marseille, de l’usine au quartier. C’est fini.“On a peu à peu vidé cette ville de sa classe ouvrière” a sobrement conclu un jeune retraité dans la salle.

Ouvriers de Tamaris de Gilles Remillet a été réalisé dans le cadre de sa thèse de doctorat intitulée “ Le travail dans une fonderie gardoise. Une étude d’anthropologie filmique”.
Le film, déjà projeté dans plusieurs festivals, est diffusé par L’Harmattan

Disparaissez les ouvriers ! de Christine Thépénier et Jean-François Priester, réalisé avec le soutien de la Région PACA, en partenariat avec le CNC, n’est pas encore distribué. Il est produit par la société Iskra

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