Accueil > Politique | Par Emmanuelle Cosse | 1er mai 2008

Les partis attirent donc encore les jeunes ?

Le Pen au second tour, la loi Fillon, le référendum sur l’Europe, le kärcher, le CPE... Les jeunes ont connu en six ans une succession de motifs de mobilisation. Des vagues d’adhésions ont parfois suivi. Y resteront-ils pour autant ?

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Hiver 1990, un samedi après-midi, une réunion des membres de la FIDL (1), le syndicat lycéen créé dans le giron de SOS Racisme et de la Gauche socialiste. Depuis le bureau, on aperçoit des manifestants hostiles à la guerre du Golfe. Un vote sur l’entrée en guerre de la France à l’Assemblée nationale doit avoir lieu quelques jours plus tard. Mais les militants de la FIDL sont rivés à leur table, l’ordre du jour ne prévoit aucun point sur la guerre en Irak : le chef tutélaire, Julien Dray, n’a pas encore décidé ce qu’il voterait. Les cadres sont suffisamment fermes pour que personne n’ose contrer l’absence de débats. Une semaine plus tard, quand le chef aura pris sa décision, les mêmes dirigeants pousseront les militants de la FIDL à créer des comités locaux contre la guerre. Un exemple parmi d’autres de ces années où être militant dans un syndicat ou une organisation de jeunesse signifiait aller dans le sens de ses dirigeants, même si on jurait que le mouvement était « autonome ». Ces pratiques, qui sont loin d’avoir disparu, ont été au cœur d’une période où les jeunes ont déserté les partis politiques, les syndicats étudiants pour occuper plutôt l’espace dit du mouvement social. Dix-sept ans plus tard, on retrouve la FIDL en tête des cortèges lycéens mais le paysage a bien changé. A côté d’une présence syndicale plus forte : UNL, UNEF ou SUD :, on note aussi la place prise par les organisations de jeunes : MJCF, JCR, MJS, Jeunes Verts, JRG (2). Cela fait quelques années qu’on les voit aussi plus souvent dans les manifs de sans-papiers ou dans les réquisitions des logements vacants. Les partis politiques attirent donc encore des jeunes ?

DÉMONSTRATION DE FORCE

Les pratiques n’ont guère changé. Les manifestations restent le lieu privilégié pour faire preuve de ses capacités de mobilisation. Chacun y va de ses stickers, banderoles, drapeaux et camion sono. Et il suffit de parler à un membre de la JC pour en savoir un peu plus sur le MJS ou la JCR, et inversement. C’est toujours mieux chez soi. Mais derrière la devanture héritée des pratiques des années 1970 et 1980, on sent des ouvertures dans le discours et une paranoïa moindre envers les autres organisations. Dans le mouvement lycéen du printemps 2008, on croise ainsi Guillaume, 15 ans, au lycée Gustave-Eiffel à Cachan. Il a adhéré au Mouvement des jeunesses communistes fin 2007. « On peut débattre de ses idées politiques, il y a une très bonne ambiance. » Pour lui, être communiste, cela a un sens même si l’image du PCF est très écornée. « C’est être un jeune engagé, montrer qu’on a envie de se battre et de faire de la politique. » L’engagement de Sarah, 17 ans, est aussi assez récent. En seconde générale à Nanterre, elle a rejoint la JCR en décembre dernier. « Je voulais comprendre certaines choses et la présence de militants JCR au lycée a été le déclencheur. Quand on voit que tout va mal, militer, c’est une réponse à comment s’en sortir, à comment ne pas se sentir seul. Cela fait du bien de savoir qu’il y a d’autres politiques possibles. » Alexis Prokopiev, 24 ans, secrétaire fédéral des Jeunes Verts a, lui, fait ses premières expériences à Greenpeace quand il avait 19 ans. « A cette époque, j’avais une image très dégradée de la politique, je voyais cela plutôt comme quelque chose de dangereux et d’élististe. » Mais il y a eu la campagne présidentielle de 2002, les premières distributions de tracts pour Noël Mamère, et surtout le 21 avril. « Tout s’est enclenché. Immédiatement, j’imprimais des tracts et passais mon temps à mobiliser mon lycée. Ensuite, j’ai adhéré chez les Jeunes Verts et les Verts. » Pour les plus âgés d’entre eux, le 21 avril 2002 constitue en effet un moment clé. C’est ce qui a aussi conduit Laurène Pasquier, 23 ans et aujourd’hui secrétaire nationale à la santé du Mouvement des jeunes socialistes, à adhérer en même temps au MJS et au PS. « J’étais très critique sur la gauche plurielle et la manière dont le PS s’était inscrit dans le mouvement social , explique-t-elle. Je le trouvais trop éloigné de la « vraie vie ». Mais j’ai finalement rejoint le PS, car je me suis retrouvée dans l’idéal socialiste. »

« Résistance », entend-on dans les manifs. « Résister », peut-on lire dans les multiples tracts, « Faire de la politique autrement, disent ces jeunes militants. Il y a quinze ans, cela se traduisait par faire de la politique en dehors des partis. Les jeunes des années 2000 ont décidé, au contraire, de les réintégrer. « Cette génération a connu plus de luttes que les précédentes et donc plus de militants politiques , explique Alice Pelletier, trentenaire, entrée à la JCR en 1994 et aujourd’hui membre de la LCR. Ces jeunes ont eu plus de relations avec les partis politiques, ce qui explique qu’ils s’engagent plus. Et comme ils ont fait leurs propres expériences, cela les arme face aux machines que sont les partis. » Karima Delli, 28 ans, aujourd’hui secrétaire fédérale des Jeunes Verts, estime que leur engagement est lié aux défaillances de leurs aînés. « C’est à nous d’essayer de faire autre chose. Notre génération n’a connu que des dirigeants de droite. On tape tout le temps sur la jeunesse, notre génération a un avenir interdit. On est presque obligé de se révolter ! »

ORGANISER, CONTRÔLER, FORMER

Rares sont ceux qui, membres d’une organisation de jeunesse, en critiquent le fonctionnement. Tous disent s’y sentir libres et accepter les règles posées par leurs aînés. Beaucoup aiment à rappeler l’autonomie de leurs organisations, en précisant toujours qu’ici, on est plus autonome que là. Car une des grandes craintes chez les adhérents demeure la manipulation par les tutelles ou l’usage de jeunes comme « chair à canon », dont le parti se sert le temps des campagnes et l’oublie ensuite au gré de ses soubresauts. L’autonomisation du MJS, réalisée en 1994, a permis à ce mouvement de retrouver des forces vives. Aujourd’hui, moins de 50 % de ses adhérents ont leur carte au PS. Idem au Mouvement des jeunes communistes où, après deux décennies d’effondrement, les adhésions sont revenues en avril 2002 et au moment du CPE, sans que les jeunes adhèrent plus au PCF.

Mais autonomes ou pas, la vie du parti déteint toujours sur l’organisation de jeunesse, notamment par le jeu des tendances. Le MJS et la JCR sont traversés par les tendances de leurs partis. Les Jeunes Verts et les JC disent avoir fait le choix de s’en éloigner. « Notre souci, c’est de trouver comment porter les revendications des jeunes et changer leurs vies, explique Cédric Clérin, secrétaire national du Mouvement des jeunesses communistes. Les débats du parti, il faut faire en sorte qu’ils ne se transposent pas dans notre organisation, le parti est fait pour cela. On veut aussi l’éviter car cela écarte les jeunes de la politique. »

Ensuite, ces organisations de jeunesse demeurent un lieu privilégié de formation des futurs cadres des partis. Tout simplement parce qu’arrivés à l’âge adulte, les militants issus de ces organisations ont un temps d’avance important sur leurs camarades. Tous ont à peu près les mêmes méthodes avec leur particularité propre à leurs histoires : lectures, séminaires, réunions thématiques, débats, formation pratique. Et qu’ils en aient 15 ou 25 ans, ces militants disent tous trouver dans ces organisations le moyen d’apprendre et de se faire entendre.

Le risque, c’est d’avoir des processus de formation ennuyeux et dogmatiques qui soient rebutants ou excluants, comme à LO, qui procède par l’élitisme et la cooptation. Au MJS, on dit vouloir préserver les plus jeunes, pour ne pas « cramer » ces forces vives fragiles. A la JC, on dit « prendre les jeunes là où ils sont mais ne pas les laisser là où ils sont ».

Indéniablement, ces organisations sont des sas pour les futurs cadres du parti. Chez les Verts, on y est plutôt opposé. « Notre but n’est pas de former de cadres pour le parti, c’est d’être un lieu de formation à l’écologie politique et aux idées vertes » , rappelle Alexis Prokopiev. « On n’est pas au service d’un leader ou d’un parti , précise Karima Delli. Il n’y a pas d’interface entre la direction des Verts et les jeunes Verts. Surtout, on n’est pas là, comme à l’UMP, pour faire du merchandising et distribuer des tongs sur les plages. »

Demeure la question essentielle de la ligne politique de ces organisations. Le fonctionnement autonome, avec leur propre élaboration de contributions, réflexions, campagnes, serait le gage d’une ligne indépendante de celle du « parti-mère ». Si cela est apparent sur certains sujets, par exemple quand le MJS dénonce la position du PS sur l’immigration, la proximité paraît néanmoins toujours forte entre les organisations de jeunesse et leurs

tutelles idéologiques. Surtout il est difficile de mesurer si, finalement, ces organisations arrivent à peser sur les orientations de leur parti.

ET LES MOUVEMENTS SOCIAUX ?

Chez ces jeunes, le rejet ou la méfiance envers les partis politiques semble moins forte (même si les succès du Modem ou de la LCR peuvent aussi s’expliquer par cela). Surtout, il ne paraît plus contradictoire chez ces jeunes gens de cumuler un engagement dans le mouvement social et au sein de partis politiques. On est loin du débat sur l’autonomie des mouvements sociaux, qui occupa l’espace militant entre 1995 et 2002. Ainsi pour Alexis Prokopiev, c’est l’engagement dans un parti qui permettra de faire de « l’écologie concrète » . « Evidemment, il est nécessaire que des mouvements comme Greenpeace existent. Mais pour imposer le tri sélectif, encourager les nouveaux modes de production d’énergie, etc., il faut des lois et on ne peut le faire qu’en faisant de la politique. » On n’est guère étonné de voir ces doubles engagements chez les Jeunes Verts, où nombre de leurs aînés justifient justement l’appartenance aux mouvements sociaux et alternatifs. Cela est plus singulier au MJS si l’on regarde la longue incompréhension des socialistes avec ces mouvements. Mais, pour Laurène Pasquier, « au contraire, c’est cela qui nous permet de faire de la politique autrement » . Tous d’ailleurs évoquent de nouvelles pratiques tout en ignorant qu’ils utilisent le répertoire d’actions et de visibilités créées dans les années 1990 avec les mouvements des sans.

Reste à voir sur le long terme ce que produiront ces engagements dans des mouvements beaucoup moins marqués idéologiquement. On trouve ainsi des membres du MJS, des Jeunes Verts, de la JCR dans Jeudi-Noir. Ainsi que Quitterie Delmas, du Modem, qui les soutient depuis longtemps. « On doit dépasser nos appartenances et nos sensibilités , souligne-t-elle. Cela participera aux grandes recompositions politiques, qui permettront justement de construire une alternative. C’est cela qu’il faut réussir à transformer. »

À LA RECHERCHE DU JEUNE PRÉCAIRE

Si des évolutions structurelles et idéologiques sont indéniables en leur sein, les organisations de jeunesse sont néanmoins traversées aujourd’hui par des questionnements fondamentaux. Notamment la difficulté à imposer la parité et une diversité parmi leurs militants. Karima Delli est ainsi restée chez les Jeunes Verts parce cette organisation a une direction paritaire (un homme, une femme) et parce que le parti les Verts est « plus féminisé et plus métissé qu’ailleurs » . Pour Alexis Prokopiev, c’est un point essentiel. « Quand on habite un quartier défavorisé, comme ce fut mon cas, et qu’on connaît d’autres facteurs de discriminations, comme son nom, le nom de son école ou de son quartier, on a du mal à se dire : « Tiens, je vais faire de la politique. » Il y existe une autocensure assez forte. » Au MJS, la présidence de Razzye Hammadi en 2004-2006 a donné une plus grande visibilité aux minorités visibles et a permis au MJS de mieux s’implanter dans les quartiers populaires. Aux MJC et JCR, on cherche aussi indéniablement à diversifier sa base militante. L’autre enjeu, c’est de toucher le jeune travailleur, et pas seulement des étudiants, « même si de fait, beaucoup d’entre eux sont les deux » , précise Laurène Pasquier. Jeune travailleur, justement, Julien, 20 ans, il l’est. Il est géomètre et travaille dans le 93. Il s’est engagé à la JCR à 17ans et demi et a rejoint la LCR depuis huit mois. « Je m’intéressais à la politique depuis longtemps, mais je discutais surtout avec mes profs. Je m’étais demandé alors où aller entre le PCF, LO et la LCR. Ensuite, j’ai senti l’importance de m’engager car aux JCR, il y a beaucoup de jeunes étudiants et peu de jeunes travailleurs ou d’élèves des lycées professionnels. Notre présence, elle pousse aussi l’organisation à faire des choses envers nous. » Julien a récemment adhéré à la CGT. « Il y a un petit choc des cultures, c’est vrai. Mais j’ai fait le choix d’aller dans un syndicat majoritaire pour pouvoir peser sur nos conditions de travail. » La JCR essaie de tracter massivement là où on peut justement trouver les jeunes travailleurs, dans les centres de formation d’apprentis ou les salons d’apprentissage principalement, l’accès aux entreprises étant bien plus compliqué.

Plus autonomes, défendant souvent une ligne et des revendications qui leur sont propres, les organisations de jeunesses ont retrouvé un certain dynamisme. Mais le défi qui leur est posé, ainsi qu’aux partis auxquels elles sont reliées, c’est d’arriver à retenir les forces militantes jeunes et de les inscrire dans la recomposition générale de leurs partis. De ce point de vue-là, 2008 : l’année de tous les congrès à gauche : constitue une occasion en or, mais il n’est pas certain que les dirigeants soient prêts à la saisir.

Emmanuelle Cosse

1.Fédération indépendante et démocratique lycéenne.

2.Dans l’ordre : Mouvement jeunes communistes de France, Jeunesses communistes et révolutionnaires, Mouvement des jeunes socialistes, Jeunes radicaux de gauche.

Paru dans Regards , numéro spécial, mai 2008

Adhésion, le flou des chiffres

Le plus grand flou règne autour des chiffres d’adhérents dans les organisations de jeunesse. Ces dernières avancent souvent des campagnes de réadhésion en cours pour livrer des fourchettes larges. Le MJCF dit avoir entre 10 000 et 12 000 adhérents, le MJS en annonce 6 000 sur son site Internet et les Jeunes Verts estiment tourner autour de 300 à 400. Quant à la JCR, difficile d’obtenir plus de précisions que « un ou deux milliers ». On trouve aussi, à gauche, les Jeunes radicaux de gauche (JRG). Plus à droite, les jeunes démocrates du Modem, qui ne sont pas encore organisés en tant que tels, constitueraient un tiers du Modem. Quant aux Jeunes populaires (JUMP), leur site Internet annonce 45 000 adhérents’ La plupart de ces organisations de jeunesse fixent une limite d’âge autour de 29-30 ans et l’adhésion n’entraîne pas une adhésion automatique au parti référent, excepté à droite.

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