Accueil > Société | Par Marion Rousset | 1er décembre 2007

Les riches veulent leur part du ghetto. Entretien avec Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot*

Pionniers dans l’étude de la bourgeoisie, les sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot continuent leurs investigations avec Les Ghettos du gotha, où ils entrent dans les espaces altiers de l’aristocratie de l’argent. Aux sources du mécanisme dominant-dominé, visite guidée.

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Les sociologues Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon ont pénétré dans les ghettos du gotha, ces espaces protégés que la bourgeoisie défend bec et ongles. Ils y ont passé du temps, se sont fait inviter à déjeuner, ont appris à mieux connaître leurs habitants fortunés. En appréhendant les arcanes du pouvoir de façon concrète, par le biais de ses réseaux et de ses cercles, leur enquête donne du sens au capital et autres gros mots, abstraits et coupables, qui sont devenus des slogans. Sous leur plume, la domination s’incarne. « Communautarisme », « ghettos », mais aussi « collectivisme » et « militantisme » : loin de désigner les quartiers et les populations défavorisés, ce vocabulaire est ici détourné de son usage habituel, et purgé des clichés qui peuvent en découler. Il regagne ainsi en pertinence. Moins mystérieux, moins écrasant, le fonctionnement des hautes sphères de la société est du coup désacralisé, plus facile à appréhender. Si Les Ghettos du gotha présente une réalité complexe, il brise aussi le sentiment d’impuissance face à un pouvoir méconnu, invisible, désincarné. Les Pinçon-Charlot viennent de prendre leur retraite du CNRS. Ils en profitent pour revenir sur leur cheminement solitaire. Désolés de ne pas avoir fait école, ils expliquent la difficulté à pénétrer au sein des grandes familles quand on n’en est pas issu, donnant à lire la part d’ombre du travail sociologique. Marion Rousset

En quoi la grande bourgeoisie constitue-t-elle une classe sociale, et même « la réalisation la plus achevée » de cette notion ?

Monique Pinçon-Charlot. La grande bourgeoisie est peut-être la seule classe au sens marxiste du terme. C’est une classe en soi, qui partage des conditions et des lieux de vie, une sociabilité commune. C’est aussi une classe pour soi, mobilisée pour sa reproduction, pour le maintien des avantages acquis et la transmission des positions dominantes au sein de la confrérie des grandes familles. Les gros patrimoines, forts de millions, voire de milliards d’euros, portent en eux-mêmes les germes de la nécessité de transmettre. Il leur faut donc réussir à fabriquer des héritiers aptes à capter l’héritage, à travers une éducation et une socialisation spécifiques. Pour éviter les mésalliances, il existe le système des rallyes. Ces soirées dansantes entre semblables viennent pallier la disparition des mariages arrangés. Cette classe existe en tant que telle car elle fonctionne sur tous les fronts, dans tous les instants, sur le mode de la cooptation. C’est elle qui décide qui fait partie du groupe, qui est un bon voisin, qui peut prétendre adhérer à tel cercle ou être invité à tel dîner. Elle est extrêmement active, performante, consciente, exigeante.

Qui fait partie de ce groupe ? Quelles sont ses frontières ?

Michel Pinçon. Il a la particularité de définir lui-même ses frontières grâce à un processus rigoureux de cooptation qui se manifeste dans les cercles, les dîners, les rallyes. Il comprend des fractions de classes différentes, comme les nobles et les bourgeois. Pour entrer dans les ghettos du gotha, les nouveaux riches doivent montrer patte blanche. Ne sont intégrés que ceux qui sont capables, en deux ou trois générations, de constituer une dynastie et d’allier à la richesse économique de la richesse sociale et culturelle. Cet anoblissement ne concerne jamais un individu, mais toujours une famille. Bernard Arnault et François Pinault (1) sont deux cas exemplaires d’une intégration réussie. L’expression « aristocratie de l’argent » que nous employons pour désigner cette classe sociale nous permet de casser les catégories usuelles comme celles des cadres supérieurs ou des patrons du commerce et de l’industrie élaborées par l’Insee. Si elles sont utiles, elles ne permettent pas de cerner cette haute société.

Quel enseignement peut-on tirer de l’étude des lieux protégés que vous étudiez, les « ghettos du gotha » ?

M.P.-C. Le pouvoir de l’argent est aussi un pouvoir sur l’espace et le temps. Les dominants habitent les beaux espaces, amples et lumineux, pleins de verdure, d’histoire et de culture. Le patrimoine, c’est eux. C’est ainsi qu’ils transforment naturellement leurs intérêts particuliers en intérêts universels. Qui serait d’accord pour construire un hôpital au cœur de la place de la Concorde ? Les grandes fortunes, dans la préservation de leurs espaces, démontrent leur efficacité. Neuilly, commune très agréable à vivre, est traversée par la grande avenue Charles-de-Gaulle, véritable autoroute urbaine où circulent chaque jour 160 000 véhicules au grand dam des habitants qui se sont mobilisés. Nicolas Sarkozy, maire de cette ville pendant presque vingt ans et président du conseil général des Hauts-de-Seine jusqu’en juillet 2007, suit ce dossier de très près. Il réclame l’enfouissement de cette route nationale 13, rebaptisée ainsi pour signifier que c’est à l’Etat de payer, et non à la ville. Nanterre est également traversée par des autoroutes et de grandes nationales, à l’instar de Bagnolet, Les Lilas, Bourg-la-Reine... Mais cette avenue est un axe historique du pouvoir et de la richesse qui prend naissance dans les frondaisons du jardin des Tuileries et se poursuit jusque dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye. De plus, Neuilly est située exactement entre l’Arc de Triomphe et l’Arche de la Défense. Au nom de la légitimité culturelle et historique, il est présenté comme normal que les contribuables déboursent un milliard d’euros pour cette opération. L’exemple de l’autoroute A86 formant un superpériphérique autour de Paris est aussi éloquent. Si elle saigne à vif Nanterre, elle n’affecte pas Rueil-Malmaison : un énorme tunnel d’une longueur de 22,5 kilomètres, allant jusqu’à Jouy-en-Josas, va être construit. Les beaux espaces de l’Ouest seront totalement préservés. Quand il y a de l’argent, on peut déployer une technologie époustouflante pour tout enterrer dans de très bonnes conditions.

Nicolas Sarkozy est-il un représentant de cette population ?

M.P. C’est un porte-parole. Au second tour de l’élection présidentielle, il a obtenu 87 % des voix à Neuilly. Un score plus élevé que dans les beaux quartiers de Paris. Les résultats sont là, clairs et sans ambiguïté. Ses électeurs ont d’ailleurs été récompensés immédiatement par le paquet fiscal. Reste à savoir comment va être perçue sa façon de se mettre en avant. La personnalité démonstrative de Sarkozy tranche sur la réserve de bon ton dans la grande bourgeoisie. Il donne à voir ses vacances, ses liens avec les plus gros capitaines d’industrie, son goût pour la richesse. Jusqu’à présent, la grande bourgeoisie valorise la discrétion. Le pouvoir, pour fonctionner, doit être méconnu : « Pour vivre heureux, vivons cachés. »

Vous mettez en garde le lecteur à plusieurs reprises contre la théorie du complot. Que vous inspire ce mode d’explication ?

M.P.-C. C’est une explication facile. Devant un Nicolas Sarkozy omniprésent, les fonds de pension américains et les organigrammes abstraits, il est aisé d’imaginer une conspiration. C’est cela, la théorie du complot : désigner nommément des individus qui développeraient une stratégie consciente d’enrichissement personnel et de mépris vis-à-vis du reste de la société. La métaphore de la toile d’araignée est une image plus adéquate pour montrer le fonctionnement de l’oligarchie financière. Celle-ci tisse, en effet, des réseaux sans fin, inextricablement imbriqués, qui font son efficacité : familles, cercles, conseils d’administration, rallyes, associations, œuvres de bénévolat, mécénat... Cette liste pourrait se décliner à l’infini. Les dîners, par exemple, sont toujours très peu intimes. Dans n’importe quel riche appartement ou hôtel particulier, il y a plusieurs salons et les fauteuils se comptent par dizaines. Tout est conçu pour faciliter la sociabilité. Dans ce contexte, la solidarité va de soi. Grâce au système de cooptation, on est garanti de rendre service à un autre soi-même, sans même avoir besoin de le connaître. On ne peut pas se tromper. Du coup, tout se fait dans la rapidité et la confiance.

Sous couvert d’individualisme, vous montrez que la grande bourgeoisie est en réalité collectiviste...

M.P. Nous avons écrit que cette population avance sous le masque de l’individualisme et du mérite personnel, alors que, soucieuse de transmettre des avantages acquis, elle défend discrètement des intérêts collectifs. Mais il faut se méfier de ne pas lui prêter du coup une stratégie de cachottière. Il aurait peut-être mieux valu écrire : « Tout se passe comme si elle avançait masquée. » Car la grande bourgeoisie n’est pas au cœur d’un complot machiavélique, elle agit ainsi de façon « spontanée », en raison même de son mode d’éducation.

A contre-pied des idées reçues, vous évoquez même le « militantisme » de ce milieu...

M.P.-C. Ils seraient prêts à se cadenasser entre deux éoliennes ! En défendant l’environnement et le patrimoine, les monuments historiques et les lieux de mémoire, ils protègent aussi leurs espaces. Leur militantisme est d’une efficacité extraordinaire. Il se traduit par des réunions, des coups de téléphone, du lobbying. Il a même été inscrit dans un arrêté ministériel qui réunit les présidents d’une dizaine d’associations une fois tous les six mois avec le ministre de la Culture. Ce ne sont pas les enseignants, les chercheurs, les employés, le personnel de service, les ouvriers qui font les lois. Ce sont eux.

Vous racontez que « pénétrer dans un cercle, c’est partir en voyage, dans une contrée peuplée par une seule ethnie : tout le monde se ressemble ». Cette ressemblance, comme au sein d’une même famille liée par la naissance, est-elle spécifique à cette classe sociale ?

M.P. On ne cesse de parler de « ghetto », de « communautarisme », à propos des banlieues défavorisées. Or, les vrais ghettos, je ne les connais que dorés, dans les beaux quartiers. Neuilly, la Villa Montmorency, tous les endroits que nous avons étudiés, sont peuplés par une communauté de gens de même naissance. Autrefois, le « sang bleu » désignait la noblesse. L’expression vient d’Espagne. Le pauvre paysan travaillant sous le soleil dur de l’Andalousie était tout bronzé, alors que l’aristocratie espagnole se devait d’avoir la peau très blanche qui laissait voir en transparence des veines bleutées. Cette image renvoie à la naturalisation des privilèges. Pour qu’ils soient une arme de pouvoir, il faut qu’ils soient incorporés, qu’ils deviennent corps. Il suffit de se promener à Neuilly ou dans le nord du 16e arrondissement, à Paris, pour ne croiser que des corps fins et redressés, des ports de tête altiers, des vêtements élégants et traditionnels. Il existe une véritable somatisation des rapports sociaux qui permet aux bourgeois de se reconnaître entre eux, immédiatement, et de passer de la domination économique à la domination symbolique. L’apport de Bourdieu par rapport à Marx est d’avoir montré que, pour qu’il y ait exploitation sans révolution, les dominés doivent accepter la légitimité des dominants. Cela passe par le corps, la culture, une façon de parler, une courtoisie de tous les instants, une politesse extrême qui désarme n’importe quel adversaire.

Quel est l’héritage de Bourdieu ?

M.P. Il nous a donné toutes les clés pour enquêter sur la grande bourgeoisie. Lui-même avait fourni un travail impressionnant sur les patrons, mais sans faire d’entretiens. Il n’a pas rencontré Guy de Rothschild ou Roger Martin, préférant utiliser la presse. Lorsqu’il disait qu’il n’aurait recueilli que de la langue de bois, il était dans l’autojustification. Bourdieu a préparé le terrain mais il a sous-estimé l’influence des cercles. Nous nous sommes fait inviter, nous avons déjeuné dans les cercles, nous avons saisi le fonctionnement des réseaux par des conversations, des contacts.

Est-il difficile de s’introduire dans ces lieux protégés ?

M.P.-C. Les barrières ne sont pas nécessairement matérielles, mais il existe des barrières symboliques bien plus efficaces. Tout est fait pour que les chercheurs, passant de séminaires en colloques, travaillent sur les dominés plutôt que sur la richesse. Les sociologues sont un peu au carrefour du christianisme et du marxisme, tous deux en perte de vitesse. La religion catholique condamnait le prêt d’argent en dehors du travail pour des raisons morales et la théorie marxiste a considéré que toute richesse devait être le fruit du travail. Pour des tas d’autres raisons, les chercheurs au CNRS préfèrent mille fois baisser la tête que la lever. Lorsqu’ils font des entretiens dans des HLM, ils sentent qu’ils n’ont pas trop mal réussi alors que dans les salons de 100 m2 avenue Foch, ils se sentent mal à l’aise. Avec Michel, nous avons mauvais caractère. Nous trouvions anormal de laisser à l’abri de l’investigation sociologique tout un pan de la société. Donc en 1986, nous avons décidé de travailler ensemble sur les grandes fortunes. Nous avons été aidés par un de nos collègues, Paul Rendu, qui était issu de ce milieu et qui nous a ouvert les portes de la bourgeoisie de Neuilly. Et puis j’ai retrouvé une femme que j’avais connue. Ayant épousé un noble, elle nous a ouvert les portes de la noblesse parisienne.

Est-ce important d’avoir des clés comme celles-ci ?

M.P. Au départ, ça l’est. Sauf si vous avez du capital social derrière vous. Le fait que nous soyons un couple uni depuis longtemps a été décisif : nous formions nous-même une petite famille, or celle-ci est au cœur du dispositif de la reproduction des positions dominantes. Nous avons construit notre propos dans un va-et-vient constant avec le milieu auprès duquel nous avons enquêté. Cela n’a pas toujours été facile et nous avons même éprouvé de la souffrance parfois dans ce travail de terrain.

« Souffrance » est un mot fort...

M.P.-C. Cette souffrance, Michel l’a ressentie plus violemment que moi. Nous ne sommes jamais comme des poissons dans l’eau, ni l’un ni l’autre, dans aucune situation. Nous avons toujours été, pour des raisons totalement différentes, dans le mal-être. Lorsque nous entrons dans les demeures des grands bourgeois, nous sommes pris d’un sentiment d’infériorité. Ce sont des gens qui vous désarment. Ils sont d’une politesse exquise, tout de suite ils vous font un compliment. Je me sentais soudain petite, mal habillée, avec des mains de travailleuse et l’impression que mon corps ne correspondait pas au corps dominant dans ce milieu. Michel, lui, avait le sentiment de mal s’exprimer, il a grandi dans un minuscule trois-pièces où son corps n’était jamais mis en scène, on ne le voyait jamais en entier tellement les meubles prenaient toute la place dans l’appartement.

L’idée du déclin de la grande bourgeoisie est assez répandue. A quoi tient-elle ?

M.P. Nos collègues pensaient que nous nous trompions d’objet quand nous avons commencé. C’était le regard intéressé de sociologues incapables de travailler sur ce milieu. Aujourd’hui, nous avons le triomphe modeste, mais l’élection de Nicolas Sarkozy nous a donné raison. Les grandes familles qui forment l’oligarchie financière sont propriétaires de nombreux journaux et des principales entreprises industrielles et bancaires. Pourtant, même un parti comme le PCF préfère parler du grand capital, ou autrefois du capitalisme monopoliste d’Etat, que d’appréhender ce réseau constitué par l’aristocratie de l’argent. Décrire une classe mobilisée, en chair et en os, dans laquelle évoluent des personnes sympathiques, c’est dur et désenchanteur.

La publication de ce livre coïncide avec votre départ à la retraite. L’occasion de montrer les ressorts de votre travail de sociologue...

M.P.-C. Cette enquête a la particularité d’avoir été entièrement filmée. Si nous avons accepté d’être suivis en permanence par une équipe de France 3, malgré la lourdeur du dispositif, c’est parce que nous partions à la retraite. Nous regrettons de ne pas avoir fait école, que peu d’étudiants ne se soient mis sur nos brisées. Des études existent sur les cadres supérieurs ou sur les dirigeants d’entreprises, mais la grande bourgeoisie reste très peu explorée. Peut-être ce film permettra-t-il de désamorcer la violence symbolique inhérente aux recherches sur cette classe sociale. Entretien réalisé par Marion Rousset

*Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon , Les ghettos du gotha, comment la bourgeoisie défend ses espaces. Seuil, 2007, 19 e

Paru dans Regards n°46, Décembre 2008

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