Photo Bernard Hasquenoph
Accueil > Culture | Par Bernard Hasquenoph | 4 octobre 2012

Les Roms au Grand Palais

Ici on brûle leur camp, là on les empêche de s’installer. Le Grand Palais, à Paris, leur ouvre les portes le temps d’une exposition. Regards d’artistes sur un peuple nomade qui fascine depuis des siècles, « Bohèmes », en filigrane, nous parle d’aujourd’hui.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Si vous voulez en savoir plus sur les Tsiganes, Bohémiens, Manouches, Romanichels, Gypsies ou Gitans, passez votre chemin car cette exposition aborde moins leur réalité historique que l’image, bonne ou mauvaise, à laquelle nous autres, Gadjé, les associons depuis la Renaissance. Première oeuvre, premier cliché : un splendide dessin de Léonard de Vinci représente « un homme trompé par des Tsiganes » aux mines patibulaires. S’en suivent tous les stéréotypes qui collent à ceux qu’on crut longtemps « égyptiens » : le voleur, le musicien, la cartomancienne...

Au XVIIe siècle, le peintre, sous le charme, les représente errant sur les routes, vivant en osmose avec la nature, campant dans les bois ou au milieu de ruines, prémices des terrains vagues où ils sont parfois relégués aujourd’hui... Le commissaire de l’exposition, Sylvain Amic, dans une passionnante interview reproduite dans le dossier de presse explique le rejet que provoquent ces populations par leur refus supposé de la sédentarité, fondement de notre ordre social, leur nomadisme éveillant « en nous un vieux désir atavique insatisfait ». Mais si les Roms voyagent, ce n’est pas toujours par goût, c’est aussi qu’ils sont chassés de partout. Depuis toujours. Ainsi, apprend-t-on que Louis XIV qui se costume en bohémien dans un ballet, ordonne leur répression. Sans grand effet. Puis la figure érotisée de la danseuse à demi nue apparaît, fantasme du mâle dominant. Le personnage de Carmen en est un avatar.

Dans les années 1840, les jeunes artistes montant font des Roms un peuple de la liberté. Gustave Courbet voit en eux un modèle de rébellion : « Dans notre société si bien civilisée, il faut que je mène une vie de sauvage ; il faut que je m’affranchisse même des gouvernements. Le peuple jouit de mes sympathies ; il faut que je m’adresse à lui directement, que j’en tire ma science, et qu’il me fasse vivre. Pour cela je viens donc de débuter dans la grande vie vagabonde et indépendante du bohémien ». Ainsi se forge le mythe de l’artiste marginal, à la pauvreté presque nécessaire et aux amours libres. C’est la seconde partie, très théâtralisée, de l’exposition. La face sombre de cette « vie de bohème » est un certain dandysme du désespoir, allant parfois jusqu’au suicide. On pense bien sûr à Vincent Van Gogh, l’artiste maudit par excellence, dont on présente ici une extraordinaire paire de godillots usés, sujet unique d’un tableau, symbole de l’errance. Revendiqué en littérature de Baudelaire à Rimbaud, le concept perdure jusqu’à nous, commercialisé et vidé de son caractère politique. Les « bourgeois-bohème » en sont une caricature.

Le poétique voyage dans l’imaginaire des artistes est rompu par un brutal retour à la réalité. La fin de l’exposition évoque la politique nazie d’extermination dont furent victimes les Roms, frères en horreur des Juifs avec lesquels ils partagent bien des clichés. On arrive devant un dernier mur de portraits, ceux de Tsiganes, accrochés en 1937, à Munich, dans la terrible exposition sur l’« Art dégénéré ». Sont ainsi unis dans une même réprobation, leur auteur, artiste moderne honni, et les Roms. 600 000 d’entre eux périront dans les camps de concentration. Au bout de la stigmatisation, la mort. Comme un rappel qui résonne singulièrement aujourd’hui.

Bohèmes, Galeries nationales du Grand Palais, Paris. Jusqu’au 14 janvier 2013 : www.rmn.fr

Visite guidée 360° de l’exposition : www.grandpalais.fr

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?