Accueil > N° 4 - novembre 2010 | Par Clémentine Autain | 17 novembre 2010

Les visages de la révolte (4) - Jeunes et retraites : histoire d’un rendez-vous honoré

Atones les Français ? Face à un gouvernement inflexible, ils ont battu le pavé. Dans les entreprises et dans la rue, nous leur avons donné la parole. Le sentiment d’injustice et l’exaspération ont dépassé le seul enjeu des retraites

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Au coeur du mouvement social, en quelques jours, la donne a changé dans le débat sur les retraites. Et l’exécutif a senti le vent tourner en voyant les cortèges se rajeunir. Personne ne l’avait imaginé et pourtant les jeunes sont sortis dans la rue. Pourquoi  ?

L’irruption juvénile dans le mouvement social n’a rien d’anormal. Pourquoi une réforme ? Par qui est-elle menée ? Pour quels bénéficiaires ? Et avec quel contenu ? En creusant les réponses à ces quatre questions, les nouvelles générations apparaissent tantôt comme les grands absents (version optimiste) tantôt comme les dindons de la farce (version pessimiste). Leur présence dans les cortèges serait donc le signe de leur clairvoyance. Ce début de réponse appelle quelques compléments.

Le sentiment d’être les exclus de cette réforme est la première raison à leur révolte. Comme lors des précédents épisodes de 1995 et 2003, les discussions ont été l’apanage de quinquas et sexagénaires avec pour objectif l’équilibre du régime, sa poursuite à l’identique et pas ou peu de réflexion sur l’évolution du travail ou le développement de ressources nouvelles.

De cela découle une deuxième raison à la mobilisation des jeunes : le sentiment que la réforme ne résout rien, puisque leur retraite n’est pas garantie. En effet, aucune des mesures annoncées ne se projette aussi loin (à l’horizon 2050 pour celles et ceux qui ont 20 ans aujourd’hui). Les auteurs de la réforme sont pris à leur propre jeu. Répétant l’impérieuse nécessitée de sauver le système par répartition pour les nouvelles générations mais n’apportant aucune preuve à leurs propos, ils ont perdu toute crédibilité et on favorisé la volonté du statu quo des plus jeunes.

Désarçonnés, les leaders de la majorité ont alors contre-attaqué sur le supposé conservatisme des jeunes. Un débat récurrent depuis que ces derniers manifestent contre tout ce qui vise à les considérer comme des citoyens de seconde zone : le Contrat d’insertion professionnelle (CIP) en 1993 et le Contrat première embauche (CPE) en 2006 en ont fait l’expérience.

Augmentation de la pauvreté

Une troisième raison pourrait venir de la généralisation du sentiment d’être maltraités. Si pendant longtemps leur taux de chômage très élevé et la multiplication des stages, intérim et CDD ont fait figure de bizutage classique, l’augmentation importante de la pauvreté chez les jeunes (encore illustrée par une enquête du Secours Populaire en septembre) commence à interpeller. Venant après le débat sur l’interdiction des stages longs sans contrepartie financière, cette question vient rappeler que 20 ans n’est sans doute pas le plus bel âge de la vie.

Longtemps, les pouvoirs publics ont laissé aux familles le soin de subvenir aux besoins de leurs enfants adultes. Pire, ils ont empilé de multiples dispositifs toujours moins favorables que le droit commun pour tenter de les insérer dans l’emploi sans leur garantir un niveau honnête de ressources. Si le RSA vient de s’entrouvrir aux moins de 25 ans, c’est dans des conditions très restrictives. Et ce n’est pas la récente tribune du ministre en charge de la jeunesse, le centriste Marc-Philippe Daubresse, dans Le Monde intitulée « Qu’on cesse de parler de génération précaire ou sacrifiée ! » qui va arranger les choses.

Mais pour comprendre la montée en puissance des jeunes, il faut revenir au CPE. Au coeur de cette victoire : la seule du mouvement social depuis de nombreuses années :, le temps et l’action progressive des organisations de jeunesse.

Alors que fin janvier 2006, l’ensemble des médias et une bonne partie de la classe politique pensait que l’affaire était pliée, les jeunes ont retourné l’opinion et fait renoncer le gouvernement. Cette victoire fut celle du temps nécessaire à l’explication, à la prise de conscience et à la propagation du soulèvement. Car ce que n’ont plus les plus âgés : ou de moins en moins en cas de mobilisation : reste la force des plus jeunes : le temps. La victoire en 2006 fut à ce prix. La mobilisation de 2010 marche sur ses traces.

Capacité de mobilisation

Après de longs mois passés dans l’ombre, le collectif La retraite, une affaire de jeunes ! rassemble désormais une galaxie d’organisations (1).

Mais il faut remonter au 15 février 2008 pour trouver les prémices de cette mobilisation, lorsqu’à l’initiative de la CGT, de l’Unef et de la JOC, 200 jeunes débattent des retraites. Au printemps suivant, 18 organisations signent un communiqué appelant à «  la prise en compte des années d’étude et de la période d’insertion des jeunes dans le calcul des retraites afin de pouvoir à (leur) tour bénéficier d’un système de retraite solidaire  ». Tout en rappelant que «  le gouvernement ne peut aborder le débat sur les retraites sans l’avis des générations directement concernées  ».

Mois après mois se vérifie une spécificité française : la capacité de mobilisation de ces organisations de jeunes est inversement proportionnelle à leur nombre de membres. Si on ajoute à cela le fait que le dernier grand mouvement de jeunes date de quatre ans : soit le cycle d’un passage au lycée ou à l’université : et qu’une bonne part de la socialisation politique juvénile se fait par les manifestations, vous avez tous les ingrédients pour que les jeunes soient dans la rue. Le gouvernement l’a très rapidement compris, c’est pour cela qu’il a tant souhaité accélérer le vote et attendu avec impatience que les vacances de la Toussaint stoppent le mouvement.

Clémentine Autain et Mikaël Garnier-Lavalley ( co-auteurs de

Salauds de jeunes , Robert Laffont, 2006)

 [1]

Anne Muxel : « La jeunesse exprime son angoisse face à l’avenir  »

« Cette mobilisation est un prolongement des précédentes puisque la jeunesse scolarisée (et non la jeunesse au travail) fait entendre depuis vingt ans’ à chaque réforme sur l’éducation ou l’emploi ? une préoccupation légitime sur la place qu’on lui réserve, la qualité de sa vie à venir. Il y a aussi une opposition forte de cette jeunesse à la droite et à Nicolas Sarkozy. Cela peut représenter un souci supplémentaire pour le gouvernement qui n’aime pas voir les jeunes dans la rue. L’énergie, la disponibilité de la jeunesse scolarisée la rendent difficile à recadrer. Sa mobilisation est imprévisible car plus spontanée et radicale. Cette forte mobilisation est l’expression d’un malaise diffus de jeunes qui ne sont pas particulièrement politisés ou engagés mais expriment là leur angoisse face à l’avenir. Ils sont aussi solidaires de leurs parents, directement touchés par la réforme. Et quand la jeunesse descend dans la rue, comme en 2003 contre la guerre en Irak, c’est aussi toujours impulsé par des valeurs démocratiques et universalistes : paix, solidarité, justice ? »

Propos recueillis par Jon Elizalde

Anne Muxel est sociologue, directrice de recherches au Cevipof, auteure de Avoir 20 ans en politique , éd. Seuil .

Notes

[1(1) 22 organisations de jeunesse de partis politiques, de syndicats, etc. http://retraites-jeunes.net

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