Accueil > Société | Par Marion Rousset | 19 janvier 2012

Lilian Thuram : « On ne naît pas raciste, on le devient »

Lilian Thuram, ancienne star du foot international et président de
la Fondation éducation contre le racisme, poursuit aujourd’hui son
travail pédagogique au musée du Quai Branly, comme commissaire
de l’exposition « Exhibitions. L’invention du sauvage ».

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Regards.fr : Exhibitions » met en lumière
le phénomène des « zoos humains
 ». L’histoire du colonialisme
permet-elle, selon vous,
d’expliquer la persistance de
préjugés racistes dans la société contemporaine ?

Lilian Thuram : Personne ne peut nier le lien entre le passé et le
présent. Lorsque j’ai lu le livre de Pascal Blanchard
sur les zoos humains, il y a une dizaine
d’années, cela m’a réconforté. J’ai alors compris
comment le racisme scientifique des XVIIIe
et XIXe siècles s’était propagé dans les sociétés.
C’est important de faire connaître cette histoire
car elle permet de saisir pourquoi certains préjugés
continuent de traverser nos sociétés. Il
y a deux ans, nous sommes venus, Pascal et
moi, voir Stéphane Martin, le président du Quai
Branly, pour lui proposer de monter une exposition.
Il a été tout de suite d’accord. Ce que je
ne voulais pas, c’est que certains visiteurs se
retrouvent en proie à un sentiment de culpabilité
ou de mauvaise conscience et que d’autres se
laissent aller à une forme de victimisation. Il faut
prendre du recul pour appréhender la manière
dont, petit à petit, notre culture s’est imprégnée
de préjugés négatifs sur l’Autre. Nous sommes
partis du voyage dans les Amériques de Christophe
Colomb qui ramène des Amérindiens à
la cour d’Espagne. Très rapidement, en 1550
et 1551, la controverse de Valladolid met en
doute l’humanité des Amérindiens. L’exposition
montre que ce que l’on croit naturel – le fait
d’avoir des préjugés – relève au contraire d’une
construction intellectuelle qu’il est donc possible
de déconstruire.

Regards.fr : Comment s’explique le succès de ces
« zoos » qui au cours du XIXe siècle deviennent
un loisir de masse ?

Lilian Thuram : À l’époque, l’idéologie distinguant les races supérieures
des races inférieures était développée
dans des écoles d’anthropologie financées par
les États, en Allemagne, aux États-Unis, en Italie,
en France… Avec la remise en cause de la
religion, le nouvel ordre du monde était donné
par la science. Nous évoquons le rôle joué par
des scientifiques comme Gobineau, Cuvier ou
d’autres, qui ont mis en place une hiérarchie
entre les prétendues « races », suivant un dégradé
de couleurs. Les Noirs représentaient le
chaînon manquant entre le singe et l’homme.
Toute la société participait de cette idéologie.
Jules Ferry, par exemple, explique que la race
supérieure a des droits sur les races inférieures.
Ce discours se retrouve partout, dans les livres
d’école comme sur les affiches placardées sur
les murs des villes. C’est ainsi qu’il put pénétrer
les esprits et laisser des séquelles jusqu’à
aujourd’hui. Certes, l’apartheid se passait en Afrique du Sud, mais il était cautionné par
les autres pays. La fin de la colonisation, elle,
remonte aux années 1960. Quant au nazisme
durant la Seconde Guerre mondiale, il reposait
sur cette même idéologie, avec en plus
l’introduction d’une hiérarchie au sein même
de la « race » blanche. Questionner le passé,
se questionner, permet de comprendre pourquoi
de tels clivages liés à la couleur de la peau
continuent d’exister.

Regards.fr : À la fin du parcours, un film montre
les résonances contemporaines de
l’idée d’« anormalité ». S’y croisent des
questions de couleur, de sexe, de religion…

Lilian Thuram : Dans l’exposition, on voit les gens exhibés, mais
on entend très rarement leur parole. C’était important
de finir en donnant la parole à ceux qui,
dans nos sociétés, sont vus comme n’étant dans
la norme. J’apprécie le propos de cette jeune
fille voilée qui explique devant la caméra qu’étant
elle-même stigmatisée comme musulmane, elle
ne peut pas stigmatiser les homosexuels. On a
tendance à voir en l’Autre un être inférieur car
cela nous rassure. Qu’il y ait des personnes
dans des enclos et d’autres à l’extérieur, cela
construit notre propre identité. Quand ceux qui
sont dehors pensent à ceux qui sont à l’intérieur
comme à des sauvages, ils se confortent dans
l’idée qu’ils sont eux-mêmes civilisés et supérieurs.
Ces barrières sont encore présentes au
niveau mental.

Regards.fr : En 2010, vous avez signé un appel dans
Le Monde qui évoquait « nos grands-parents
et nos arrière-grands-parents » qui
« ont partagé la boue des tranchées puis
le combat contre la barbarie nazie et les
conflits pour les indépendances ». Vous
sentez-vous appartenir à une génération
postcoloniale ?

Lilian Thuram : Nous sommes le résultat de ce qui est arrivé par
le passé. Souvent, on me demande pourquoi je
m’intéresse à l’esclavage, je trouve cette question
assez surprenante. La majorité des gens ne
font pas le rapprochement avec le fait que je suis
Antillais, que mon grand-père est né en 1908
et que l’abolition de l’esclavage date de 1848.
Si je me questionne sur l’esclavage, c’est pour
me comprendre, pour comprendre ma famille et
la société dans laquelle j’ai grandi. Mais il faut
bien se rendre compte que nous sommes tous
stigmatisés, par-delà les questions de couleurs,
je pourrais en effet aussi parler de Bécassine
en Bretagne. Il est donc préférable pour tout le
monde que la société soit plus juste.

Regards.fr : Votre arrivée en région parisienne, après
une enfance à Pointe-à-Pitre, est-elle fondatrice
de votre engagement contre le racisme ?

Lilian Thuram : Je suis arrivé à neuf ans et je suis soudain devenu
noir, avec tous les stigmates qui accompagnent
cette couleur de peau. On m’appelait
la « noiraude », c’était le nom d’une vache
noire et stupide dans un dessin animé qui
mettait aussi en scène une vache blanche et
intelligente. Ça m’attristait même si j’étais heureux
d’être là : j’étais venu à Paris pour vivre
avec ma maman qui était partie y travailler un an auparavant. Et puis j’ai eu beaucoup de chance
car à l’âge que j’avais, on ne pouvait plus mettre
en doute mon identité. J’étais né aux Antilles,
donc j’étais Français. Si on me disait le contraire,
je ne comprenais pas. Un enfant né ici auquel on
tient ce discours dès sa petite enfance peut être
déstabilisé. On garde toujours des traces de la
stigmatisation, surtout si cela vous arrive très
jeune. Dans mon cas, ce qui reste, ce sont les
questions que cette situation a déclenché chez
moi. Mais on ne prend pas la mesure de ce que
peuvent provoquer en termes de violences les
stigmatisations chez les enfants trop petits pour
posséder les bonnes réponses.

Regards.fr : Vous avez de bons souvenirs de l’école ?

Lilian Thuram : Oui plutôt… Quand j’étais aux Antilles, c’était un
moyen de s’élever socialement et quand je suis
arrivé en région parisienne, c’est devenu un lieu
d’amusement avec les copains ! On n’explique
pas pourquoi l’école, on dit que c’est pour trouver
un bon métier, mais ce n’est pas ça ! Après le
bac, j’ai fait un BTS par correspondance que je
n’ai pas terminé car je suis devenu joueur de foot
professionnel. Et après j’ai compris l’importance
de l’éducation…

Regards.fr : Qu’en est-il de l’univers du football que
vous connaissez bien ?

Lilian Thuram : Lorsque je jouais au foot en Italie, des supporters
faisaient le bruit du singe chaque fois que
des Noirs touchaient la balle. Pourquoi ? Parce
que ces derniers étaient considérés autrefois
comme le chaînon manquant ! J’avais de la compassion
pour ces supporters car je comprenais
le mécanisme qui les avait amenés à ça. On ne
naît pas raciste, on le devient…

Regards.fr : N’y a-t-il pas une responsabilité au plus
haut niveau de l’État dans les mécanismes
que vous décrivez ?

Lilian Thuram : De la période de l’esclavage à aujourd’hui,
en passant par la colonisation, l’idéologie
dominante a toujours été portée par le politique,
que ce soit par l’État ou par les intellectuels.
Autrefois, Victor Hugo disait que l’homme blanc a fait du Noir un homme. Or il est très
compliqué de ne pas être conditionné par les
discours venus d’en haut. C’est pourquoi je
ne porte pas de jugement sur les visiteurs des
zoos humains, aujourd’hui une majorité de gens
se presseraient au Jardin d’acclimatation si on
leur disait qu’on peut y voir des petits hommes
verts !

Regards.fr : Comment avez-vous vécu les débats sur
l’« identité nationale » et l’escalade du
discours xénophobe porté par Hortefeux,
Besson et Guéant ?

Lilian Thuram : Ce discours conditionne les gens à se désolidariser
les uns des autres. Les barrières qui
séparent ceux qui sont à l’intérieur de l’enclos
de ceux qui sont à l’extérieur ne disparaîtront
pas facilement. Car à force de répéter qu’il
existe des « nous » et des « eux », cela finit par
rentrer dans les têtes. Ce conditionnement
passe aussi par le vocabulaire : il y a les sanspapiers
et les avec-papiers, on parle de « minorités
visibles » pour les personnes non blanches
et de « majorité invisible » pour les Blancs. Moi,
je ne fais partie d’aucune minorité visible, je
suis Français. Je ne suis pas de la majorité mais
de la grande majorité. Je ne me détermine pas
par ma couleur peau et je ne laisse personne
me déterminer ainsi. Chacun de nous doit sortir
des prisons dans lesquelles l’histoire l’a enfermé
et dans lesquelles nous nous enfermons.

Regards.fr : Vous avez publié un livre intitulé
Mes Étoiles noires. Pouvez-vous citer
quelques-unes de ces rencontres rêvées
qui vous ont fait cheminer ?

Lilian Thuram : Fanon, parce que c’est l’anniversaire de sa mort.
Il explique que l’histoire du monde appartient à
tous les hommes, quelle que soit leur couleur.
Je citerais aussi Lucy, car son existence prouve
que nous faisons partie de la même espèce
d’Homo sapiens. Le premier but de Mes Étoiles
noires, c’était de contrer la vision que la société
renvoie de la population noire, l’histoire de
celle-ci semble toujours commencer et finir par
l’esclavage. Je voulais enrichir nos imaginaires.

A lire

Mes Étoiles noires. De Lucy à
Barack Obama

de Lilian Thuram et
Bernard Fillaire

éd. Philippe Rey, 400 p., 18 €.

A voir

« Exhibitions. L’invention du
sauvage »

jusqu’au 3 juin

musée
du Quai Branly, 37, quai Branly,
Paris-7e.

Portfolio

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