Accueil > Société | Par Cécile Babin | 1er avril 2006

Lobbies ça fait un tabac

Voici le consommateur qui, ciblé par le marketing éthique qui accompagne le commerce équitable, reprend possession de lui-même par le plaisir, mais aussi par sa dignité retrouvée.

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En France, ceux qui veulent brider les voitures au nom des victimes absurdes de l’insécurité routière et des dégâts de la pollution sont souvent les mêmes qui, au nom de la liberté, s’indignent du harcèlement que représentent les mises en garde de santé inscrits sur les paquets de cigarettes ou de la restriction de l’espace autorisé aux fumeurs dans les lieux collectifs. Mais quelle différence de principe entre un individu à 160 km/h sur l’autoroute et un autre qui allume sa quatrième clope à l’issue d’un déjeuner au restaurant ? Ils invoqueront tous deux leur bon plaisir et leur responsabilité individuelle, sauf qu’on n’accordera pas à leur défense la même légitimité. Pourtant, le tabagisme passif fait des ravages.

Pourquoi bénéficie-t-il d’une telle indulgence ? Pourquoi, alors que ses effets dévastateurs sont scientifiquement mis en évidence, les citoyens les plus informés consentent-ils à rester cool, demeurant du reste plus attachés à prévenir la stigmatisation des fumeurs que les maladies qu’ils encourent et font encourir autour d’eux ? Probablement pour la même raison qu’il y a quarante ou cinquante ans, nul n’aurait fait entendre à un fumeur qu’il y laisserait sa vie (et c’est pourtant le cas d’un consommateur sur deux), la raison pour laquelle fumer passe pour un geste des plus glamour, sexy, viril ou décontracté, la raison pour laquelle des cigarettes moins nocives n’ont jamais été produites : la force du lobbying.

Car fumer en soi n’est rien. Surtout au début, avant que le système nerveux ne s’imprègne des mille et une substances devant faire du quidam un fidèle consommateur de plus. Fumer, au début, ne répond à aucun besoin, ne présente ni plaisir ni intérêt. Tout l’attrait des cigarettes est à trouver dans les modes d’emploi délivrés au cinéma, à la télévision ou dans la presse depuis des décennies par les industriels du tabac qui ont su très rapidement s’allier, organiser la désinformation et user de tous les moyens du marketing et du lobbying pour développer leur business.

C’est ce qu’illustre le film documentaire de Nadia Collot : Tabac, la conspiration. Son enquête rassemble nombre de preuves à charge et d’exemples du cynisme qui a fait le succès de la filière. Des réclames en noir et blanc où une voix off à l’ancienne explique avec l’intonation pédagogique et enthousiaste de l’époque « Vous vous sentez mieux, votre toux disparaît ». La preuve que Philipp Morris ajoute de l’ammoniaque dans ses cigarettes afin d’augmenter l’effet de la nicotine. La précipitation des concurrents pour faire de même lorsqu’ils se rendent compte du procédé, convenant qu’à l’évidence, des cigarettes plus nocives c’est une fidélisation client accrue et un gâteau de plus en plus gros à se partager. Le retard de dix ans de la mise sur le marché de Nicorette, ce substitut à la nicotine qui prend souvent la forme d’un chewing-gum. Les 500 000 dollars perçus pas Sylvester Stallone pour fumer pendant cinq rôles. Le jeu d’influence, en France, via les Verts et des syndicats pour déclencher des menaces de grèves et revoir à la baisse les pénalités prévues par la loi Evin.

Cessons de ressasser le passé, ce qui est mis en place en ce moment est bien plus passionnant. Pendant que les Européens achètent de moins en moins de cigarettes, ces messieurs des majors se creusent la tête au-dessus de leur planisphère pour trouver des terres prometteuses, rencontrer des populations plus accueillantes. Ainsi le Niger est-il devenu la plaque tournante de la contrebande organisée en Afrique. La preuve que, quand on perçoit le fort potentiel du continent noir, on sait se mettre à sa portée : les cigarettes y coûtent souvent moins cher que l’eau. Le temps que la nicotine et ses adjuvants fassent leur effet. Ensuite, les pouvoirs se laisseront sans doute convaincre de la manne que représenteront une production et une distribution locales plus transparentes. En attendant, les camions remplis de cartouches qui partent d’Agadez pour planquer leurs stocks à la frontière libyenne où elles attendent leur passeur dans des entrepôts secrets sont quand même escortés par... les douanes.

Au bout de ce déploiement de moyens, de ce bel effort réalisé pour assurer l’accès à la cigarette des populations les plus démunies, il y a le couronnement : le lancement d’une marque dédiée aux cibles locales. Ainsi est née Visa. Pas la carte bleue. Pas le papier pour aller se trouver un avenir plein de promesses dans un pays riche. Visa, la marque de cigarettes pour les jeunes Nigériens.

/Tabac, la conspiration, un film de Nadia Collot au cinéma le 5 avril 2006/

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