Accueil > Culture | Par Marion Rousset | 6 juin 2012

Luc Dardenne, « Sortir de la solitude et vivre sans Dieu »

Célébrés à moult reprises par le festival de Cannes, les frères
Dardenne ont réalisé plusieurs films qui font date dans l’histoire du
cinéma. L’indissoluble duo conserve pourtant une sincère modestie.
L’un d’eux, Luc, publie un ouvrage qui sonde les relations humaines.

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Regards.fr : Sur l’affaire humaine est un
livre philosophique qui interroge
la peur de mourir. L’écriture
est-elle un geste plus
solitaire que le cinéma ?

Luc Dardenne : Non. Pour nos films, nous sommes deux, mais la
solitude est là aussi. Les moments où je peux me
reposer sur mon frère sont rares et brefs et les
moments où il peut se reposer sur moi sont également
rares et brefs. Quand nous n’arrivons pas à
trouver la place de la caméra, chacun ressent de
l’angoisse. Dans mon livre, j’ai mis en ordre des
notes que j’avais prises en écrivant le scénario du
Gamin au vélo. Je voulais vraiment comprendre
ce que cherchait cet enfant, ce qui lui manquait
et en quoi une femme, Samantha, pouvait le sauver,
le transformer, lui donner une enfance. J’en
suis arrivé à l’idée qu’il avait peur de mourir. Lui,
qui allait devenir violent, détruire et se détruire, se
vivait comme quelqu’un qui va mourir, qui n’a plus
aucune issue, qui ne peut plus aimer la vie. Puis
ce livre est devenu une réflexion sur la solitude
et la mort de Dieu, sur la façon de sortir de cette
solitude et de vivre sans Dieu. Se penser comme
solitude face à sa mort est une façon de ne pas
avoir accepté la mort de Dieu, de ne pas arriver
à en faire le deuil en serrant la main d’autrui,
en vivant à plusieurs.

Regards.fr : Emmanuel Lévinas tient une place à part
dans cette galaxie de penseurs qui nourrissent
votre filmographie. Comment
l’avez-vous rencontré ?

Luc Dardenne : J’ai suivi un de ses deux derniers cours de la Sorbonne
sur le temps et la mort, qu’il était venu donner
à Louvain en 1978. Et je l’ai rencontré à Paris
pour un film que je préparais avec mon frère sur le
philosophe Ernst Bloch, Enquête sur le corps de
Prométhée
, dans lequel il devait intervenir. Lévinas
est le philosophe que j’ai lu, que je lis le plus,
et qui m’a le plus impressionné – au sens où l’on
impressionne une plaque sensible. C’est à partir
de lui que j’essaie de penser. Nous parlons beaucoup
de Lévinas avec Jean-Pierre, nous commentons
longuement certaines phrases de ses livres,
il influence notre cinéma. À la fin du Fils, quand
Olivier Gourmet s’apprête à tuer le garçon qui a
assassiné son fils, il voit son regard. La caméra est
en plongée, dans la position du père, au-dessus
de l’adolescent. Face à ces yeux-là, près du sol,
le spectateur perçoit que c’est peut-être ça qui a
empêché le meurtre. Chez Lévinas, autrui m’interdit
de le tuer et m’oblige à la responsabilité pour
lui. Le meurtre est là, en même temps que son
interdiction. Quand autrui vous a capté, il vous
possède, il n’y a pas moyen de s’en défaire. Dans
Le silence de Lorna, celle-ci ne sait pas que le fait d’avoir écouté la demande de Claudie, le
drogué, la conduira à trahir son futur époux et ses
comparses les gangsters. Ce qui me contraint à
la responsabilité est plus fort que ma volonté,
autrui est une loi pour moi. La question que je
pose dans mon livre est de savoir si cette loi
peut m’obliger si je n’ai pas, enfant, été aimé
infiniment, absolument, par un autre être humain.
N’a-t-il pas fallu qu’un autre apaise par
son amour infini ma peur de mourir, ma peur
du dehors, de l’autre ? Nous naissons inachevés,
fragiles, il faut comme un sas d’amour infini
de la mère, du père ou d’un autre, qui apaise
notre peur de mourir et nous permet d’adhérer
à la vie, de ne plus fuir le dehors, de ne plus
nécessairement haïr l’autre.

Regards.fr : Peut-on dire qu’avec Le Gamin au vélo,
vous êtes passés de la question du traumatisme
à sa résolution ?

Luc Dardenne : Il y a toujours dans nos films un moment où la
tension, la possibilité du meurtre, disparaît. Rosetta
se bat contre la forteresse que la société
est devenue pour elle. Voulant avoir sa place,
elle s’enferme elle-même. N’étant plus capable
d’un geste de solidarité, d’amitié, elle ne peut
pas comprendre qu’on veuille l’aider. C’est un
personnage brechtien, un peu comme Mère
Courage qui place mal son courage et perd tous
ses enfants à force d’entêtement. Il est facile de
se transformer en guerrier dans nos sociétés où
la concurrence, notamment pour le travail, est
toujours plus grande. Mais à la fin, Rosetta se
laisse relever par Riquet, après être tombée en
pleurs sur sa bombonne de gaz. Elle cesse de
percevoir l’autre comme un ennemi et accepte de
voir en Riquet non plus un concurrent, qu’elle a
dénoncé pour avoir sa place, mais un ami. Elle
s’ouvre enfin au désir d’être avec un autre. Dans
Le Fils, le père de l’enfant assassiné ne pardonne
pas à l’adolescent meurtrier, mais il ne le tue pas.
Il accepte de lui apprendre son métier, de ramener
ce gamin violent à la vie. Les gens font la paix
dans nos films. Le Gamin au vélo, c’est un peu
la même chose. Samantha, une coiffeuse, réussit
à pacifier le garçon qui était prêt à tuer avec une
batte de baseball. Elle prend sa violence sur elle
et parvient à dissoudre sa peur de mourir. C’est
vrai qu’en écrivant le scénario, j’ai dit à mon frère :
« Je me demande si on n’entre pas dans notre
chambre secrète…
 »

Regards.fr : Pourquoi avoir choisi une image maternelle
comme figure de consolation ?

Luc Dardenne : On avait pensé à un « Samantho », qui aurait
été un gars de la cité, mais on n’a pas osé, on
n’a pas été convaincus. Je crois qu’un homme
peut jouer le rôle de « mère » et qu’une femme
peut jouer le rôle de « père ». Mais ma génération
à moi, qui suis né en 1954, vit dans l’idée
d’une différence des sexes qui importe. Je sais
qu’un couple homosexuel – homme ou femme
– peut éduquer des enfants et que ces enfants
peuvent peut-être aimer un homme comme
ils aiment une femme. Je ne voudrais pas
affirmer que seule une femme est capable
d’être aimée et d’aimer comme une « mère ».
Je ne sais pas, c’est une question ouverte
par notre époque.

Regards.fr : Vous estimez que la naissance de l’enfant
réveille aujourd’hui chez l’adulte la peur de mourir. Est-ce symptomatique de
nos sociétés ?

Luc Dardenne : J’essaie de guetter des signes. Or je sens que
la naissance d’un enfant, même si elle a toujours
été l’objet de sentiments ambivalents,
annonce moins la vie aujourd’hui que la mort.
Éduquer un enfant, c’est pouvoir mourir pour
lui, lui donner une partie de sa vie, se consacrer
à lui, accepter de vieillir. Dans nos sociétés,
on a peur du temps, on investit le maximum
dans l’instant présent, dans le corps qui est la
chose la plus temporelle qui soit et que l’on
tente d’éterniser par tous les moyens. Dans ce
contexte, l’enfant n’est pas le bienvenu, c’est
un obstacle au désir de ne pas mourir, nous le
regardons comme un rival dans notre course
contre le temps.

Regards.fr : Depuis La Promesse, vous réalisez un
film tous les trois ans. Dans une interview,
vous déclarez :
« On n’est pas des
génies, on est lents… » Pourquoi une
telle modestie ?

Luc Dardenne : C’est la modestie de l’artisan ! Il faut du temps
pour faire les choses. À chaque fois, on recommence
à zéro. Créer une relation entre la caméra
et le récit, le rythme d’une scène, d’une
démarche, c’est long.

Regards.fr : Comment travaillez-vous avec votre frère ?

Luc Dardenne : On établit ensemble les grandes étapes du récit,
on discute beaucoup du personnage principal,
puis je me réfugie dans mon bureau pour écrire
une première version. Et comme écrire, c’est
changer, on retravaille constamment par téléphone.
On a besoin d’être deux, peut-être parce
qu’être cinéaste en Belgique, ça n’allait pas de
soi quand nous avons commencé à faire des
films documentaires dans les années 1970. Et
puis nous n’étions pas passés par une école de
cinéma et nous travaillions avec de la vidéo, engin
méprisé par les professionnels du cinéma.

Regards.fr : Êtes-vous cinéphile ?

Luc Dardenne : On est cinéphile quand on a commencé à voir des
films tous les jours dès quatorze ans, que les films
peuvent s’accumuler et ressortir au fil de croisements
et autres rapprochements. Je n’ai pas ce
long savoir. Je n’allais pas au cinéma, sinon au
cinéclub du collège, je n’avais pas de télévision,
à part celle des voisins. J’ai commencé à essayer
de rattraper mon retard à partir de trente ans en
allant tous les jours voir trois ou quatre films à la
cinémathèque de Bruxelles.

Regards.fr : Votre livre parle très peu de politique. La
question de la démocratie est présente,
mais elle apparaît conditionnée par la
nature des relations humaines.

Luc Dardenne : La démocratie est le seul système politique qui
n’est pas fondé sur la peur, qui a fait le deuil de
toutes les formes d’absolu, d’éternité, qui permet
aux individus de se reconnaître libres et égaux et
d’augmenter cette liberté et cette égalité. Cela ne
se peut qu’avec des individus qui acceptent leur
mortalité, qui ne cherchent plus de consolation
dans une forme d’éternité religieuse ou profane
et qui sont liés entre eux par une profonde sympathie,
à la fois comme souffrance pour l’autre
qui souffre et comme joie d’être vivant. D’être
vivant en relation avec d’autres vivants. Cette
sympathie, il me semble qu’elle provient de notre première relation avec l’autre humain qui nous aima
au point d’apaiser notre peur de mourir, de nous
donner ce que Jean Améry appelle « la confiance
dans le monde ». Certes, la démocratie est critiquable,
des populations comme les Roms sont
stigmatisées en Italie, en Hongrie, dans la bouche
de Nicolas Sarkozy… Mais si l’égalité est encore
loin d’être acquise, ce régime est le seul à ne pas
être fondé sur la peur et le mensonge. Il permet
les critiques réelles.

Regards.fr : Vous prônez, à la fin du livre, une esthétique
qui soit une sorte d’éthique de la
« faiblesse
partagée… »

Luc Dardenne : J’essaie de suggérer, en pensant à notre film
Le Gamin au vélo, que l’art exprime à la fois la
souffrance humaine et la joie d’être vivant. Face à
certains films, certaines oeuvres d’art, on accède
à un moment de faiblesse partagée, vidé de
toute force, de toute puissance, à une humanité
première où l’on partage la souffrance et la joie
d’un autrui fictif.

A lire

Sur l’affaire humaine

de Luc Dardenne

éd. Seuil, 208p., 18 €.

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