Accueil > Politique | Par Roger Martelli | 10 mai 2011

Mai 1981, le prix d’un paradoxe

L’union de la gauche permit à François
Mitterrand d’accéder à la présidence.
L’équilibre entre discours radical
et clins d’oeil au réalisme ne tiendra
pourtant pas au-delà de l’année 1981.

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22 mai 1981… Installé à l’Elysée depuis la
veille, le nouveau président de la République
reçoit son vieil ami et adversaire, le gaulliste
« historique » Jacques Chaban-Delmas. François
Mitterrand est sûr de lui. « Tu voulais transformer,
améliorer, changer la société
, explique-t-il à
son interlocuteur. Moi je ne veux pas changer la
société, je veux changer de société
. »

Le 10 mai, les électeurs français ont mis fin à
vingt-trois années de pouvoir continu de la droite
française. Rien de surprenant, si l’on songe que
la France sociale et culturelle a basculé en un
quart de siècle. Les bases sociologiques traditionnelles
de la droite (ruraux, classes moyennes
indépendantes, personnes âgées…) ont été
érodées par l’urbanisation, la salarisation, la
féminisation et par le baby boom. Quant aux
valeurs du vieux « parti de l’ordre », elles ont été
contestées par le mouvement d’acculturation et
de libéralisation morale dont l’effervescence de
Mai 68 a montré l’ampleur. Ajoutons-y la dynamique
de « l’union de la gauche » depuis 1972 et
l’usure d’un pouvoir qui n’a pas su juguler la crise
économique… Quand, en juin 1981, la gauche
obtient son score législatif le plus élevé depuis
1946 (55,6 % des suffrages exprimés), le doute
n’est plus permis : on va « changer la vie » [1].

A contre-courant

On ne s’aperçoit guère, alors, que la France est
à contre-courant des évolutions enregistrées ailleurs
dans le monde occidental. En mai 1979,
Margaret Thatcher a étrillé les travaillistes anglais
 ; en novembre 1980, le républicain Ronald
Reagan est devenu le 40e président des Etats-
Unis. Avec eux s’enclenche le processus de la
« révolution conservatrice ». Dès le milieu des
années 1970, en fait, les sociétés industrielles
occidentales ont connu un puissant déplacement
intellectuel et politique. Le compromis social
qui, depuis les années 1940, fondait « l’Etatprovidence
 » est bousculé par la crise. Le triptyque
consommation, sécurité de l’emploi et
interventionnisme keynésien vacille et se délite,
pan par pan. Tandis qu’une « nouvelle droite »
combative se déploie dans la presse et l’édition,
la pensée dominante se polarise sur les items de
la « déréglementation » et de la « privatisation ».
« L’Etat n’est pas la solution, mais le problème »,
aime à répéter Ronald Reagan.

Dans le même temps, le monde du « socialisme
réel » s’enfonce dans une crise profonde dont
dossier faire tomber la statue il ne se relèvera pas. L’URSS de Léonid Brejnev
pensait que sa puissance internationale lui
ferait faire l’économie de la réforme d’un système
essoufflé. La nomenklatura tablait sur la
détente des relations internationales ; elle sera
hors d’état de faire face à la nouvelle « guerre
fraîche » (1975-1985) et à la course à l’armement
technologique. Tandis que les Soviétiques
s’enlisent dans la « glaciation » et que les Chinois
peinent à sortir du « maoïsme » [2], la Pologne de
Lech Walesa et de Solidarnosc donne en 1980
le signal d’un nouveau choc, après l’écrasement
du « printemps de Prague » en 1968.

Crise du soviétisme classique, épuisement des
enthousiasmes pour les guérillas tiers-mondistes
de la décennie précédente, échec de « l’eurocommunisme
 » en Europe occidentale : l’alternative
révolutionnaire qui a dominé le XXe siècle
semble bien mal en point. Significativement, en
France, la victoire de la gauche coïncide avec
le recul spectaculaire du Parti communiste.
Les communistes ont dominé la gauche française
de 1944 à 1978 ; aux législatives de 1978,
le Parti socialiste est parvenu à les dépasser ; il
creuse l’écart avec eux à la présidentielle et aux
législatives de 1981. Le PCF ne reprendra plus
la main.

Un keynésianisme radicalisé

En 1981, le Parti socialiste de François Mitterrand
est l’un des plus à gauche de la socialdémocratie
européenne. Les 110 propositions
du candidat, fussent-elles en retrait, sont dans la
lignée du programme commun signé en 1972 :
elles sont nourries d’un keynésianisme radicalisé
par la pression croissante du monde salarial
(la conflictualité des années 1960-1970 est
à la hausse) et par l’influence idéologique d’un
PCF sérieusement relooké. L’esprit de ce keynésianisme
est pris à contre-pied par l’évolution
internationale de la « contre-révolution libérale »
et de la « mondialisation ».

Le PS étant devenu le parti dominant de la
gauche, l’essentiel dépend désormais de ses
évolutions internes. Depuis que Mitterrand en a
pris les rênes, en 1971 à Epinay, les socialistes
ont balancé entre le discours classiquement
anticapitaliste de la gauche du parti (Jean-Pierre
Chevènement, Jean Poperen) et les appels de
la « seconde gauche » à rompre avec la tradition
étatiste et à admettre les vertus d’une « rigueur »
gouvernementale que Rocard appelle de ses
voeux depuis octobre 1978. Jusqu’en 1981, le numéro
un, qui ne veut pas se laisser déborder par
le remuant allié communiste, essaie de maintenir
l’équilibre entre discours radical et clins d’oeil au
réalisme. Au sommet du parti, pas question de
s’aligner sur la social-démocratie allemande et
sur sa révision doctrinale de Bad Godesberg en
1959 (« Autant de marché que possible, autant
d’Etat que nécessaire
. »).

L’équilibre ne tiendra pas au-delà de l’année
1981. Après une courte phase redistributive
(1981-1982), le ministre de l’Economie,
Jacques Delors, s’engage en juin 1982 dans une
politique de rigueur budgétaire dont les maîtres
mots sont l’équilibre de la monnaie et la réduction
du déficit. Tenue par Pierre Mauroy pour une
« parenthèse », cette politique se confirme à l’été
1984, avec le nouveau gouvernement (sans les
communistes) de Laurent Fabius.

La soumission des entreprises publiques à la
rentabilité, la libéralisation des marchés financiers,
l’assouplissement du droit du travail (au
nom des vertus de la « négociation ») et la promotion
ouverte de l’entreprise et de l’entrepreneur
 [3] deviennent des composantes structurelles
de la gestion gouvernementale socialiste,
confirmées un peu plus avec l’Acte unique européen
de 1986.

Déséquilibre à gauche

Le socialisme de gouvernement n’est pas sorti
de cette logique. Elle a connu d’incontestables
ajustements : la « société d’économie mixte » prônée
par Mitterrand en 1984 n’a pas la même tonalité
que le très jospinien « oui à l’économie de
marché, non à la société de marché
 » de 1997.
Dans les mots, le Parti socialiste a récusé le
« social-libéralisme » de son homologue britannique.
Le « blairisme » n’a certes plus la côte
dans le monde social-démocrate. Ce n’est pas
pour autant que la social-démocratie européenne
a repris sa marche vers la gauche.

Depuis 1981, bien des choses ont changé. Les
mobilisations à droite et à gauche sont devenues
incertaines et versatiles. La crise et les dérèglements
financiers ont mis du plomb dans l’aile du
« néolibéralisme » pur. Après la phase de tassement
de la combativité salariale (1978-1993),
le « mouvement social » reprit du poil de la bête.
« L’indignation » est à l’ordre du jour. Pourtant,
quelque chose n’a pas changé : le déséquilibre
à gauche persiste, et donne une place centrale
à un PS que la faiblesse politique de la gauche
de gauche pousse à regarder plus au centre de
l’échiquier politique.

Pour une large part, nous n’avons pas fini de
payer les paradoxes d’une victoire prometteuse,
en ce soir si lointain du 10 mai 1981.

Notes

[1Titre du programme de gouvernement des socialistes en
janvier 1972, base des négociations avec les communistes.

[2Mao est mort en 1976, mais son successeur Deng
Xiaoping n’est définitivement conforté qu’à la fin 1981.

[3C’est l’époque du « phénomène Tapie », façonné par
Mitterrand lui-même.

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