Accueil > Culture | Par Muriel Steinmetz | 1er juin 2000

Mais qui est Lou Andreas-Salomé ?

Lou Andreas-Salomé fut romancière , nouvelliste, essayiste, psychanalyste. Amoureuse, égérie. Les passions qu’elle a déchaînées ne l’ont pas brûlée. Ce printemps, trois ouvrages tentent de la cerner.

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Une biographie éclairée due à Stéphane Michaud, Lou Andreas-Salomé l’alliée de la vie (1), nourrie d’archives inédites, tient la dragée haute à celles, moins récentes de Peters et de Livingstone. Un récit d’elle, longtemps tenu dans l’ombre, Jutta (2), vient de sortir en France, damant le pion à nos voisins allemands. Le philosophe Jean-Pierre Faye, dans Nietzsche et Salomé, la philosophie dangereuse (3) lève le voile sur sa belle figure dans ses rapports avec l’apôtre moustachu de Dionysos. Enfin, on vient de rééditer A l’Ecole de Freud (4), le journal qu’elle tînt en 1912 et 1913, lorsqu’elle assistait à Vienne, aux séances du mercredi de l’inventeur (5) de l’inconscient. Elle avait la vie de son côté. Elle eut de la chance mais aussi de l’énergie à revendre. Jamais femme n’eut autant de partenaires de tête à une telle hauteur : Nietzsche, Rilke, Freud, mais aussi Andreas (qui fut son mari), Rée, Wedekind, Schnitzler, Hofmannsthal... Eloquent tableau de chasse. Elle les a inspirés, envoûtés, éveillés et rendus à eux-mêmes. L’oeuvre qu’elle laisse, (Journal, Mémoires, récits, nouvelles, articles de presse, Lettre ouverte à Freud, contributions à la psychanalyse naissante, un essai sur Nietzsche) retient sans doute moins que les riches relations qu’elle noua avec tant de grands noms de son temps... Lou fut une sourcière au jugement infaillible. De grands yeux bleus affamés, une lourde chevelure blonde nouée en tresse, le front vaste et buté, la bouche charnue au dessin parfait, cette femme de haut rang naquît à Saint-Pétersbourg, le 12 février 1861, au lendemain même de l’émancipation des serfs. Sa mère, Louise Wilm, issue des hautes sphères de la noblesse danoise, reçoit les félicitations du tsar, tout comme son père, Gustav von Salomé, Allemand des pays Baltes, descendant de huguenots d’Avignon, général de l’armée russe et conseiller secret du souverain à la cour impériale.

Les passions qu’elle a déchaînées ne la brûleront pas. Elles consumeront ses partenaires. Cette solitaire, défricheuse d’êtres et de lieux : elle aura des amis partout dans le monde : voyageuse impénitente, randonneuse aguerrie a l’âme fière et la gaieté chevillée au corps. "C’est un buisson ardent" disait Rilke. Elle aiguise tôt son esprit aux questions religieuses. Toute petite, elle secoue son Dieu d’enfance comme une enseigne sculptée par elle, avant de l’étrangler. Elle tente de cacher aux yeux de ses parents, très pieux, la mort de ce Dieu. Cette perte de la foi est presque contemporaine de la mort du père. La fillette protégée, la dernière et la seule fille d’une fratrie de cinq garçons traverse donc cette première crise, précoce et salutaire. De cette douleur initiale Hendrik Gillot l’aide à sortir. C’est un prédicateur hollandais très libéral. D’emblée séduit par cette intrépide demoiselle "au charme masculin" qu’il rêve de modeler à sa guise, il la forme aux philosophies de Kant et de Spinoza, lui révèle les moralistes français (elle les "pratique si familièrement, dit Michaud, qu’elle en éblouira plus tard Nietzsche et Rée") mais aussi Rousseau, Kierkegaard. Il l’initie également à la poésie. Ils étudient de concert l’histoire des religions, l’Islam, l’hindouisme. Lou dévore. Freud, plus tard, évoquant cette faim de savoir, estimera qu’elle absorbe à ce point les idées d’autrui qu’elles en sont comme digérées par elle. C’est Gillot qui la baptise Lou. Amoureux d’elle, il veut divorcer pour l’épouser. Le charme est rompu. Lou s’enfuit.

En septembre 1880, elle s’établit à Zurich, entre à l’université où elle suit les cours de logique, d’histoire des religions et de métaphysique. Elève surdouée mais à la santé chancelante, elle doit partir en cure à Rome en avril. Elle est aussitôt introduite dans un cercle d’intellectuels brillants, d’artistes et d’écrivains tenu par Malwida von Meysenbug, l’une des premières disciples de Wagner, amie de Nietzsche et de Rée. Ces derniers, très liés, tous deux rudoyés par la vie, découvrent l’exceptionnelle gamine. "De quelles étoiles sommes-nous tombés pour nous rencontrer ?" lui écrit un Nietzsche ébloui, au printemps 1882. L’auteur génial de la Naissance de la tragédie, en congé de l’Université de Bâle, alors boudé par le public qui l’avait idolâtré mais ne supporte pas qu’il se soit détourné de Wagner, est un grand malade : sujet à d’insupportables migraines, malvoyant, mordu par d’horribles crampes d’estomac, il erre de Nice à Gênes, de Rapallo à Rome, de Sorrente à Messine, à la recherche d’un climat sain.

Cette solitaire défricheuse d’êtres et de lieux

Lou Andreas-Salomé, jeune créature tout à fait étonnante, dont Freud, des années plus tard, louera "l’intelligence redoutable", et qui repoussera la demande en mariage de Rée, devient, le temps d’un séjour de trois semaines à Tautenburg, la disciple fervente de Nietzsche qui n’en peut mais. Des entretiens en tête à tête, réglés par le philosophe, ouvrent à Lou les portes de la mort de la métaphysique, les énergies réinvesties dans l’Homme et non plus dans la morale et dans la religion. Nietzsche rêve de transmettre les conséquences ultimes de sa philosophie. A raison de dix heures par jour, les deux nouveaux amis dissertent avec une énergie sauvage. Le foulard rouge jeté sur la lampe à la nuit tombée assure à la scène son caractère méphistophélique. Nietzsche dira de Lou qu’"elle a la perspicacité de l’aigle et le courage du lion, même si elle demeure une jeune fille enfant". Après cette édifiante rencontre qui s’achèvera par une rupture, Nietzsche introduit Lou à Bayreuth où elle choque par son audace et la liberté de sa mise. A commencer par Elisabeth, soeur de Nietzsche, falsificatrice acharnée de ses oeuvres (sa compréhension très eugéniste de la Volonté de puissance), future adepte des thèses nationalistes et racistes du nazisme. Un projet de vie commune avec Nietzsche et Rée, : une troïka : fait long feu. Nietzsche, bon prince, s’adapte aux désirs changeants de Lou en quête d’une cité, Vienne, Paris ou Munich où tous trois s’abriter. Cette valse-hésitation finit tout de même par alarmer le philosophe. Lou n’est pas capable de le suivre sur ses hauteurs.

L’amour se change en amertume. Le chamois des cimes n’est plus à ses yeux qu’un vulgaire chat doublé d’une enfant immature, figée dans la caricature du culte du moi. Nietzsche, déçu, se voit floué. Le voilà taquiné par des envies de suicide, sauvé in extremis par l’opium. Une fois passée l’épreuve du désenchantement, il est mûr pour Ainsi parlait Zarathoustra, dont il rédige en février 1883 la première partie en seulement dix jours. La fulgurance de sa prose y touche à la poésie. Lou et Nietzsche ne se reverront plus. Des années plus tard, Lou écrira son Friedrich Nietzsche à travers ses oeuvres, (1894), ouvrage qui aborde la philosophie de Nietzsche par le biais de l’enracinement biographique. Le discernement exceptionnel de Nietzsche, le soupçon natif de l’immoraliste qui pointe déjà, sa manière d’envisager la religion comme un facteur d’avilissement de l’homme, la puissance de feu de son appel à "philosopher à coup de marteau", son génie, enfin, pour sonder le tréfonds des êtres, serviront de sûr terreau au travail de psychologue dont Lou se fera une spécialité et constitueront de solides assises à sa pratique de la psychanalyse.

"Embrasser dans son ensemble cet étrange objet qu’est une vie"

A 26 ans, elle rencontre Friedrich Carl Andreas qui en a 41. Ils se marient. Elle obtient de lui qu’ils n’aient pas d’enfants. De nombreuses rencontres ponctuent cette période. Le couple marque un net intérêt pour le théâtre en Allemagne mais aussi en France où André Antoine invente la mise en scène moderne. En avril 1897, alors âgée de 36 ans, Lou fait la connaissance du poète Rilke, de quatorze ans son cadet. Elle se fait la mère amante de ce grand cyclothymique. Elle le rebaptise Rainer en lieu et place de René, le guide sur le chemin du dépouillement de l’écriture. Elle sera tout pour lui. Freud dira comme "une mère et une muse attentive". Cette passion dure trois ans. Lou organise la rupture, "arrachée, lui dit-elle, à cette réalité de tes débuts qui nous avaient fait apparaître comme tirés d’une même matière". Lors du voyage en Russie entrepris en commun, "tout est devenu pathologique". Malgré la séparation, ils resteront proches de loin, ainsi qu’en témoigne l’ampleur de leur correspondance.

Le dernier grand homme de Lou, Sigmund Freud, ressortit à l’évidence à la figure du père. Elle le connaît en 1911, lors du Troisième congrès international de psychanalyse de Weimar. La femme de lettres dont il sera épris (sans jamais franchir la limite des convenances), lui écrira : "Ma vie était en attente de la psychanalyse depuis que j’ai quitté l’enfance". Elle est rapidement acceptée dans le premier cercle des pionniers aux côtés de Rank et Ferenczi. Elle devient l’amie intime d’Anna, fille du maître qu’il a lui-même psychanalysée. Lou enrichit la théorie de ses propres analyses et se révèle fine praticienne. Freud écoute ses observations sur le monde féminin, même si un désaccord tacite survient à propos de la religion, qu’il place au registre des illusions quand Lou reverse la perte de Dieu au crédit des énergies vitales. La "compreneuse par excellence" (Freud), vivra en dernière instance une relation triangulaire avec Freud, alors atteint d’un cancer de la mâchoire et avec Anna, si inhibée devant les hommes et si attachée à un père qui le lui rend trop. Le 5 janvier 1937, Lou Andrea-Salomé meurt dans son lit. De tous les éloges funèbres, celui de Freud sera le plus éclatant. Il loue la discrétion dans le travail d’une "personnalité demeurée dans l’ombre, d’une modestie peu commune". Dans ses Mémoires, qu’elle voulut posthumes, elle écrivait : "Plus je me rapproche du terme de mon existence, plus il me devient possible d’embrasser dans son ensemble cet étrange objet qu’est une vie ... Dans une certaine mesure je tiendrai compte de la chronologie ; mais c’est autour de certains thèmes que j’organiserai mes souvenirs." Pudique, Lou le fut au point d’opérer un tri sévère dans ses archives, miroir sélectif, hautement narcissique, où toute émotion brute était biffée.

1. Stéphane Michaud, Lou Andrea-Salomé. L’alliée de la vie, Le Seuil, 396 pages, 145 F.

2. Jutta édité et traduit de l’allemand par Stéphane Michaud, Le Seuil, 200 pages, 128 F.

3. Jean-Pierre Faye, Nietzsche et Salomé. La philosophie dangereuse, Grasset, 300 pages, 128 F.

4. A l’Ecole de Freud. Journal d’une année, 1912-1913, Mercure de France, 94 pages, 22 F.

5. Au sens archéologique du terme.

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  • il existe un joli spectacle sur Lou Salomé créé par la Compagnie de l’Ovale, écrit et composé, notamment, par Thierry Romanens et, en partie, interprété par Pascal Rinaldi dont Qu’on peut trouver sur le net très facilement.

    Leo Artaud Le 11 septembre 2015 à 04:39
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