Accueil > Monde | Par Karine Gantin | 1er novembre 1999

Mais qui sont les électeurs du PDS ?

Tranches d’âge, catégorie socio-professionnelle : des critères insuffisants pour analyser un vote qui reflète des aspects complexes de l’Allemagne d’aujourd’hui.

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Une jeune et brillante députée aux cheveux roux, un punk, punk, un sympathisant chrétien ouest-berlinois, un alternatif de l’Ouest émigré à Berlin-est, un couple de vieux militants, quelques fous déguisés en cow-boy ou en général soviétique, un jeune assistant parlementaire petit-fils d’un professeur en droit est-allemand, quelques féministes et "alternatifs", et bien d’autres encore... Sous la grande tente dressée sur l’Alexanderplatz, ce dimanche 10 octobre 1999 à Berlin-est, les militants du PDS venus passer là leur soirée électorale font certainement, les uns et les autres, des rêves plus dissemblables que jamais.

L’évolution à marche forcée depuis dix ans du "parti du socialisme démocratique" le PDS, né de la dissolution de l’ancien parti d’Etat est-allemand en décembre 1999 et contraint de trouver rapidement sa place dans le nouveau système socio-économique et politique de l’Ouest, a produit, au fil des ans, un assemblage de plus en plus hétéroclite de députés, militants, électeurs et sympathisants, ce que certains détracteurs du PDS au Bundestag ont appelé "les troupes bigarrées de Gysi"... L’amertume des Allemands de l’Est alimente encore massivement le vote en faveur du PDS. Car l’Allemagne est loin d’en avoir fini avec sa réunification. Les anciens citoyens de la RDA continuent de se débattre dans les difficultés économiques et sociales dramatiques du chômage et des petits boulots subventionnés, tandis que leurs valeurs les plus chères, celles d’abord de solidarité avant celles de liberté, au contraire des Allemands de l’Ouest, demeurent malmenées, voire ridiculisées.

Le succès : au-delà d’une nostalgie de la RDA et de l’anti-libéralisme...

Quant à leur aspiration plus large à une reconnaissance de leur apport en propre à une identité allemande commune, elle est passée à la trappe de la réussite économique et de l’anticommunisme ouest-allemands. Aujourd’hui, il devient pourtant de plus en plus difficile de prétendre résumer le PDS à une nostalgie de la RDA ou à une hostile protestation contre le libéralisme de Bonn. Les bons résultats du parti aux dernières élections régionales dans divers Länder allemands ont incité les analystes à réviser leur copie. Le PDS n’a-t-il pas conforté, avec des scores de 20 à 40 % à l’est (plus de 50 % dans certains quartiers berlinois), sa position de second parti dominant derrière la conservatrice CDU, laissant parfois loin derrière lui, à la troisième place, un SPD social-démocrate très affaibli par l’impopularité du chancelier Gerhard Schröder ? Dans les Länder de l’Ouest également, le PDS a fait impression, multipliant environ par deux ses scores des dernières législatives de 1998. Il y reste cependant en deçà de la barre des 5 %, seuil nécessaire à une représentation dans les parlements régionaux.

... le travail acharné du parti sur son passé, son image, son programme

Les raisons du vote PDS peuvent se trouver dans le travail acharné du parti sur son passé, son image, son programme. Mais elles racontent avant tout, désormais un peu plus encore qu’avant, divers aspects de l’Allemagne d’aujourd’hui : les difficultés et frustrations des "Ossis" (surnom des Allemands de l’Est), qu’ils soient ouvriers, chômeurs ou petites PME et professions libérales ; les déceptions politiques de nombreux membres des Verts et des sociaux-démocrates confrontés aux positions néo-libérales des responsables de leurs partis, et qui trouvent dans le PDS un nouveau terrain d’accueil, du moins pour les plus "gauchistes" d’entre eux, - les autres se réfugiant plus volontiers dans l’abstention ; les espoirs de jeunes étudiants ouest-allemands, pour lesquels le PDS est avant tout le parti le plus à gauche au sein du Bundestag, défendant des valeurs de justice sociale et de pacifisme ; les aspirations des jeunes citadins immigrés à la nouvelle capitale berlinoise, voulant voir dans le PDS un parti original, proche des mouvements "alternatifs", d’apparence moderne ; la séduction exercée par la personnalité charismatique de Gregor Gysi, le chef de la fraction parlementaire du PDS et grand ténor du parti...

La plupart des électeurs, fatalement, se trouvent en définitive dans une relation exigeante mais insatisfaite au PDS, certains redoutant sa "sociale-démocratisation" croissante ou bien un oubli de son ancrage à l’est, d’autres désirant le voir s’orienter davantage au contraire vers la prise de responsabilité politique à travers toute l’Allemagne...

L’électorat du PDS est plutôt jeune. Aux législatives de 1994, , les jeunes ont voté (d’après les politologues berlinois) en faveur du PDS à 5,1 % pour les 18-25 ans, et à 5,5 % pour les 25-34 ans, contre un taux national de 4,4 % (5% en 1998). Pour Dietmar Bartsch, secrétaire général du PDS, cette différence d’âge entre des militants PDS de l’Est ayant dépassé, à près de 70 %, l’âge de la retraite, et des électeurs plutôt jeunes, est un problème difficile à résoudre, d’autant que cet électorat jeune est a priori fort instable, : non acquis.

Trois générations : confluences et controverses

Les analyses des votes de septembre-octobre confirment ses craintes : le vote jeune en faveur du PDS a largement marqué le pas, se déportant cette fois vers la CDU ! Même examiné par catégorie sociale, l’électorat du PDS n’est pas homogène non plus. Certes, ouvriers et chômeurs de l’Est reportent plutôt leurs voix sur la CDU ou le PDS, tandis que les fonctionnaires et employés votent plus volontiers pour le SPD.

Mais ces électorats sont eux-mêmes très volatiles encore, faute d’ancrage encore de nouvelles traditions politiques dans l’ex-RDA : voilà à peine dix ans que le système des partis ouest-allemands s’est implanté. Un même électeur se retrouve ainsi parfois à voter très différemment d’une élection à l’autre, selon son attirance pour les candidats, le programme ou la représentation qu’il se fait de ses intérêts du moment. La juxtaposition de tant de gens différents ne va pas toujours sans conflit. Le samedi 9 octobre dernier, veille des élections berlinoises, la "Plate-forme communiste", aile gauche du PDS, avait organisé une manifestation pour le jubilé de la création de la RDA, il y a 50 ans. Le mot d’ordre, difficile à suivre : ne pas s’enfermer dans la seule nostalgie. Dehors, à l’entrée du bâtiment, de jeunes employés politiques et élus du PDS manifestèrent contre la commémoration à l’aide de pancartes explicites : "Nous voulon s la liberté de la presse, pas un organe central", "Nous voulons des manifestations de rue libres, pas des marches forcées"...

A l’intérieur, pendant ce temps, de très vieux militants peinaient à gravir les marches de l’amphithéâtre, où quelques morceaux révolu tionnaires espagnols, chantés par un guitariste chilien venu se réfugier autrefois en RDA, allaient tout à l’heure faire trembler leurs âmes, un peu avant qu’un récital de textes de Brecht ne clôture la manifestation en beauté. "Qu’on soit pour ou contre, de l’Est ou de l’Ouest, c’est d’abord selon son âge qu’on a telle ou telle perception du PDS !", tente de résumer un jeune militant de 35 ans, actif au sein des mouvements alternatifs en faveur des immigrés. Il a établi sa théorie : "Les plus âgés se réfugient, par leur soutien au PDS, dans la référence au passé politique et à l’identité est-allemande. Ma génération, intermédiaire, accorde quant à elle pour moitié de l’importance au passé, et pour moitié s’intéresse au programme et à l’avenir du parti. Les plus jeunes, eux, ne s’intéressent qu’au programme et aux exigences de modernité du PDS." Or, si le parti réussit à survivre à ses contradictions, ce seront ces jeunes-là les électeurs de demain... Les deux Allemagnes se seront-elles entre-temps réconciliées ?

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