Accueil > Monde | Par Elisabeth Cosimi | 22 septembre 2010

Malalai Joya « Le peuple afghan est pris en otage »

Malalai Joya, exclue du parlement afghan en 2007, est une figure de la scène politique nationale. Alors que le pays élisait ses députés le 18 septembre, elle dénonce les arrangements de Karzaï avec les talibans, appelle au départ des troupes alliées et regrette l’absence de soutien aux démocrates.

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Pour quelles raisons avez-vous décidé de ne pas vous présenter aux élections législatives du 18 septembre ?

Depuis les dernières présidentielles, les Afghans ont adopté un dicton : « L’important n’est pas celui qui vote, l’important c’est celui qui compte. » Cela prévaut toujours en Afghanistan et malgré les efforts entrepris par la communauté internationale pour éviter les fraudes, il est inutile de nourrir de faux espoirs. Le nouveau président de la Commission électorale indépendante est un responsable religieux allié au mouvement de l’Alliance du nord. En raison de ma position très critique vis-à-vis du commandant Massoud et de ses successeurs, je n’ai aucune chance de gagner.

Je garde des contacts étroits avec les activistes qui me soutiennent. Je rencontre les gens chez eux, ils m’invitent dans leur maison afin que je puisse continuer mon travail, car je ne peux pas avoir de bureau ou de siège officiel. Je dois assurer moi-même ma sécurité. Mes positions n’ont pas changé. Et si j’ai perdu la tribune du parlement, en retour, j’ai gagné de nombreux soutiens, y compris le soutien de la rue.

La jirga de la paix (1) tenue début juin à Kaboul a permis d’engager officiellement des négociations avec les talibans. Est-ce une bonne solution ?

Ayant été chassée du parlement en 2007, je n’étais pas autorisée à y assister. La sénatrice de la province de Farah, Belqis Roshan était présente. Le dernier jour, elle a voulu prendre la parole et demander si le peuple pardonnait aux chefs de guerre présents leurs crimes et leurs erreurs passées. Le président Karzaï ne l’a pas laissée parler. En fait, au nom de la paix, Karzaï s’est servi de cette assemblée pour faciliter l’entrée de nouveaux chefs talibans au sein du gouvernement.

Des figures importantes de l’islamisme radical occupent déjà des sièges d’élus. Comme le mollah Abdul Salam Rocketti, aujourd’hui membre du parlement qui a été un commandant taliban. Ou Mohammad Hasan Rahmani, ancien gouverneur de la province de Kandahar sous le régime taliban, et aujourd’hui sénateur. En tout, depuis cinq ans, 34 membres du parlement sont des sympathisants proches du fondamentaliste Gulbuddin Hekmatyar. Par le passé, les Américains ont eux-mêmes renforcé les talibans avant de vouloir les éliminer. Aujourd’hui, ils leur tendent à nouveau la main.

Mais cette fois, la communauté internationale s’est servie de Karzaï pour aller plus loin dans les négociations puisque certains responsables d’actes terroristes ont été retirés de la liste noire établie par l’Otan et les Etats-Unis.

En quoi le retrait des troupes américaines améliorera-t-il la situation du peuple afghan ?

Mon peuple est pris en otage entre deux ennemis très puissants. Ceux venus du ciel qui, sous prétexte d’éradiquer les talibans, bombardent chaque jour de nombreux civils. Et ceux agissant sur le terrain, les talibans et les seigneurs de la guerre, qui continuent à terroriser le peuple (2).

Les Afghans dépérissent et nous n’attendons plus rien de bon des alliés et des Etats-Unis. Ils compliquent nos luttes et ne font que renforcer l’esprit de résistance. Si les troupes étrangères partent, nous nous retrouverons face à un seul ennemi et, pour ma part, je préfère qu’il en soit ainsi.

Existe-t-il aujourd’hui une alternative politique à la situation qui prévaut au sommet de l’Etat afghan ?

Théoriquement, une alternative est possible puisque il existe d’authentiques démocrates. Mais ils n’ont aucun soutien et doivent mener leurs activités dans l’ombre. Ils sont exclus de tous les débats publics, ce qui limite leurs chances d’être entendus. Beaucoup d’Afghans, par exemple, pensent que je vis à l’étranger et cette rumeur découle de la propagande des médias nationaux. Il y a en Afghanistan plus de 20 chaînes de télé. Une seule est publique, toutes les autres sont privées et appartiennent à de hauts membres du gouvernement : le général Dostom, récemment rétabli chef d’état-major de l’armée afghane alors que la communauté internationale l’a reconnu responsable de massacres sanglants et arbitraires ; Yunus Qanuni, président de l’assemblée nationale ; le maréchal Fahim ; Ismaël Khan... Tous ces chefs de guerre ont chacun leur propre chaîne de télé.

Face à cela, les démocrates doivent dès à présent s’unir, sans quoi ils risquent de disparaître de la scène politique. Quelques-uns parmi eux vont rester dans le nouveau parlement. Mais ils y serviront malgré eux à justifier le show démocratique d’une instance qui va rester dominée par la corruption et le népotisme.

Propos recueillis à Kaboul par Elisabeth Cosimi

 [1](2) Selon un rapport de la Mission d’assistance des nations-unies en Afghanistan (Manua) du 10 août, le conflit a fait 3 268 victimes civiles (morts et blessés) au cours des six premiers mois de 2010. Les « éléments ntigouvernementaux » seraient responsables de 2 477 d’entre elles (en hausse de 53%) et les forces gouvernementales de 386 (en baisse de 30%).

La voix rebelle du parlement afghan

Née en 1978 en Afghanistan, Malalai Joya a passé une partie de sa jeunesse réfugiée au Pakistan. Rentrée dans sa province natale de Farah, proche de la frontière iranienne, sous les talibans, elle s’y est occupée d’un dispensaire et de l’organisation de cours clandestins d’alphabétisation pour les femmes.

En 2005, elle devient la plus jeune députée au parlement afghan. Depuis ses débuts en politique, elle ne cesse de dénoncer la politique des chefs de guerre, leurs activités de trafiquants de drogue et de militants islamistes bafouant les droits humains en général et ceux des femmes en particulier.

Véritable passionaria de la scène politique afghane, cette démocrate est connue et appréciée pour son franc-parler, tant chez les paysans et les étudiants que chez les vieux chefs pachtounes. Le 21 mai 2007, la Chambre basse du parlement afghan finit par l’expulser pour les propos qu’elle avait tenus la veille à la télévision, comparant le parlement à une étable mal tenue : « Dans une étable, il y a des vaches qui donnent du lait et des ânes qui portent des fardeaux. Mais eux, ils sont pires que des vaches et des ânes, ils sont comme des dragons. »

Soutenue par de nombreuses organisations de défense des droits de l’homme en Europe et au Canada, Malalai Joya, que la BBC a surnommé « la femme la plus courageuse d’Afghanistan », appelle la société civile internationale à faire pression sur les gouvernements pour exiger le retrait des troupes étrangères présentes dans son pays.

A lire : son autobiographie, Au nom de mon peuple, Une femme afghane contre les seigneurs de la guerre, de Malalai Joya, presse de la Cité, 2010, 20,5 ?

« Les agressions envers les femmes ne cessent d’augmenter »

Malalai Joya dirige l’association OPAWC (Organization of promoting afghan women’s capabilities) qui prodigue aux femmes afghanes de l’aide dans les domaines de la santé, de l’éducation et de la formation professionnelle en vue de leur faire acquérir plus d’autonomie économique. Considérant que « l’éducation des femmes est la clef de leur émancipation » , Malalai Joya déplore l’absence de volonté politique dans un pays où la situation qui leur est aite reste désastreuse.

«  Les agressions envers les femmes ne cessent d’augmenter , raconte-t-elle. Et ces agressions sont exercées par des groupes d’individus influents dans leur province et intouchables. L’impunité reste le principal problème. Le cas de Sarah illustre bien le statut de la femme en Afghanistan : cette jeune fille a été violée par trois hommes de la province de Samangan. Ils ont été inculpés mais Karzaï les a officiellementrelâchés au nom du pardon islamique. on peuple n’a jamais commis de tels actes au nom de l’Islam. Ce sont les fondamentalistes au pouvoir qui utilisent la religion pour faire valoir leur puissance et justifier leur cruauté . »

Chronologie

7 octobre 2001 : début de l’offensive militaire anglo-américaine en Afghanistan suite aux attentats du 11-Septembre.

11 août 2003 : l’Otan prend le commandement de la Force internationale d’assistance à la sécurité (Isaf), qui regroupe les forces alliées en Afghanistan.

9 octobre 2004 : Hamid Karzaï remporte la première première élection présidentielle.

18 décembre 2005 : premières élections parlementaires et provinciales depuis trente ans.

17 février 2009 : Barack Obama autorise le déploiement de 17 000 GI ?s supplémentaires en renforcement des 64 500 soldats de l’Isaf.

28 janvier 2010 : tenue d’une conférence sur l’Afghanistan à Londres jettant les bases d’un processus de négociation avec les talibans.

Notes

[1(1) Assemblée traditionnelle réunissant les représentants des tribus et de la société civile.

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