Accueil > Monde | Par Emmanuel Riondé | 1er février 2010

Mariam Abou Zahab « On ne peut pas acheter les Afghans »

Plus de huit ans après son déclenchement, la guerre en Afghanistan se poursuit. Alors que les Etats-Unis ont annoncé le renforcement sur place des troupes de la coalition, l’idée d’une négociation avec les talibans est désormais admise. Mais pour cette spécialiste de la région, les conditions d’une sortie de crise convenable sont loin d’être réunies.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

La Conférence sur l’Afghanistan qui s’est tenue à Londres le 28 janvier jette les bases d’un processus de négociation avec les talibans. Cette stratégie a-t-elle des chances d’aboutir ?

Mariam Abou Zahab. Ce qui ressort de la conférence de Londres, effectivement, c’est la volonté de parler avec les talibans, de réintégrer les combattants de base dans la société et de transférer aux Afghans la responsabilité de la sécurité dans un délai de cinq ans. Sur ce dernier point, au passage, l’objectif annoncé de débuter le transfert des « zones calmes », dès la fin 2010, apparaît bien ambitieux au regard de l’état actuel de l’armée et de la police afghane, moins grandes et bien moins aptes que ne le prétendent les dirigeants de la coalition... Cela dit, il faut souligner qu’il s’agit là d’une tentative de sortie de crise « à l’afghane ». En Afghanistan, on se parle toujours, même quand on se fait la guerre. On se bat, on change de camp, d’alliance, mais les ponts de la discussion ne sont jamais coupés, les négociations sont permanentes. Sur le fond, il est donc évident qu’il n’y a pas d’autres solutions, il faut discuter avec les talibans. Ces derniers ont d’ailleurs beau le démentir mollement, dans l’Est du pays, les représentants des Nations unies passent leur temps à les rencontrer ainsi que des mollahs. Mais l’approche actuelle ne me semble pas très fine. Les Afghans, on peut les louer temporairement mais pas les acheter. Il y a déjà eu des tentatives de « racheter » les combattants, mais globalement, cela n’a pas fonctionné : le gouvernement n’a pas tenu toutes ses promesses (offrir un emploi, indemniser, etc.) et du coup, ceux qui avaient déposé les armes n’y ont pas trouvé grand avantage. Là, les Etats-Unis disent qu’ils souhaitent financer des projets de développement. Le risque est celui de l’effet d’aubaine. Les gens vont dire oui parce qu’on ne dit pas non à un projet de développement. Mais cela ne garantit pas qu’ils déposeront les armes définitivement. Ils peuvent très vite repasser de l’autre côté. Et cela d’autant plus que cette main tendue est perçue comme un aveu de faiblesse. Perception nourrie par la réalité sur le terrain : les talibans sont en position de force, ils n’ont donc aucun intérêt à négocier.

N’est-ce pas, de fait, un aveu d’impuissance du gouvernement afghan et de la coalition ? Il n’y a pas si longtemps, le 1er décembre dernier, Barack Obama annonçait le renforcement des troupes sur place...

M.A.Z. Oui, c’est bien une solution pour tenter de sortir d’Afghanistan car la coalition s’y trouve dans la même situation que les Soviétiques, il y a vingt ans. Et comme le soutien des opinions publiques occidentales à cette guerre ne cesse de s’effriter, il fallait proposer un changement de stratégie. En l’occurrence, la stratégie américaine est de renforcer les troupes avec l’espoir d’affaiblir, à terme, les talibans et de les contraindre ainsi à la négociation.

Je pense que c’est voué à l’échec. Que disent les talibans et, surtout, que dit la population afghane ? On veut bien discuter, négocier mais pas tant que des troupes étrangères seront chez nous. Retirez-vous et on va se parler.

La réalité est que plus il y aura de troupes sur place, plus il y aura de gens qui voudront les combattre. Parce qu’il existe beaucoup de raisons objectives de ne pas aimer ces troupes : les bavures, les drones, les raids de nuit, les populations déplacées, ce qui se passe dans les prisons, etc. Les forces spéciales, capables de débarquer la nuit dans les demeures et d’embarquer des prisonniers, ne sont pas aimées par la population. Pendant la Conférence de Londres, un religieux important a été tué en plein jour, en plein Kaboul, dans une voiture avec sa famille... Ce genre de bavure est fréquent et a des conséquences lourdes dans l’opinion afghane. Il faut se souvenir qu’en 2001, cette opinion n’était pas fondamentalement hostile à la présence des Occidentaux. Beaucoup espéraient qu’ils allaient leur permettre de se débarrasser des chefs de guerre : comme l’avaient fait les talibans pendant leur passage au pouvoir : et de ne surtout pas revivre la guerre civile des années 1992-1996. Or les Américains, au contraire, ont en partie sous-traité la lutte contre les talibans à ces chefs de guerre si détestés de la population et dont certains se trouvent aujourd’hui dans l’entourage même d’Hamid Karzaï.

Lors de son discours du 1er décembre, Barack Obama a aussi déclaré que le succès de la coalition en Afghanistan est « inextricablement lié [au] partenariat [des Etats-Unis] avec le Pakistan » . La dimension régionale du conflit est-elle importante ?

M.A.Z. Elle l’est de plus en plus. Et il y a là aussi de l’incompréhension. Le Pakistan, où se trouve le « sanctuaire » taliban du Balouchistan, a beaucoup donné dans ce conflit où plus de 2 000 de ses soldats ont été tués, soit un nombre supérieur aux pertes de la coalition depuis 2001. Le pays est profondément déstabilisé et quoi qu’il fasse, les Etats-Unis lui demandent toujours plus. Or, la hantise du Pakistan, c’est la présence indienne en Afghanistan. Ils considèrent qu’un départ des Américains laisserait le champ libre aux Chinois et aux Indiens et ouvrirait à ces derniers la possibilité d’être présents des deux côtés des frontières du Pakistan. De fait, l’Inde est fortement présente en Afghanistan où elle a des intérêts économiques importants. Elle y construit des routes qui désenclavent le pays, souhaitant comme la Chine se faciliter des accès au Golfe. Les Indiens entendent rallier un port iranien tandis que les Chinois en ont déjà construit un, côté pakistanais. Cette compétition Chine-Inde sur le sol afghan ne fait pas les affaires du Pakistan qui ne veut pas que l’Inde fasse partie d’une solution régionale. Alors, craignant que les Etats-Unis les laissent tomber, le Pakistan, comme tout le monde dans cette guerre, joue un double jeu en faisant la distinction entre les « mauvais talibans », qui s’en prennent à l’Etat pakistanais, et les « bons talibans », qui s’attaquent à la coalition sur le territoire afghan.

Qu’est ce qui, selon vous, doit faire l’objet des négociations avec les talibans ?

M.A.Z. Il faut les réintégrer dans l’espace politique, même le général Stanley McChrystal, commandant des forces américaines et de l’Otan sur place, l’a dit ! Pour cela, il faut que les talibans acceptent de se détacher d’Al Qaeda, ce qui, pour la plupart, ne devrait pas poser trop de problèmes ; qu’ils déposent les armes ; mais aussi qu’ils acceptent de reconnaître le gouvernement actuel. Et cela sera difficile car Hamid Karzaï manque totalement de légitimité.

Les Etats-Unis le savent et, du coup, le renforcement en cours de leur présence sur place n’est pas que militaire : les ministères afghans sont pleins d’Américains et il y a une véritable reprise en main pour mettre la pression maximale sur le président Karzaï. De son côté, lui s’efforce de démontrer à la population : qui craint de voir les Etats-Unis s’installer durablement dans le pays : qu’il n’est pas une simple marionnette. Sauf que sa marge de manœuvre réelle est très réduite face à des Etats-Unis qui entendent bien conserver à Kaboul, au minimum, un gouvernement pro-américain. D’où la formation de l’armée et de la police afghane. Mais là encore, c’est loin d’être gagné. Si les médias, ici, ont tendance à relayer l’idée que cette armée est bien formée et bientôt apte à prendre le relais, on dit moins qu’il est souvent nécessaire d’apprendre à lire et écrire aux recrues et que la plupart d’entre elles ont de sérieux problèmes de toxicomanie. On ne parle pas non plus du taux de désertion, environ un quart des effectifs...

Les soldes viennent d’être augmentées à 140 dollars mensuels mais malgré ça, beaucoup d’enrôlés s’en vont. Le choix est vite fait : engagé avec les talibans, on reste chez soi et on a le prestige de lutter contre les troupes étrangères. Pour beaucoup, cela vaut mieux qu’une bonne solde.

Et puis, à long terme, qui va payer cette armée ? Pas les Afghans en tout cas. Donc les Occidentaux. Mais pour combien de temps ? La réalité, c’est que les solutions durables se trouveront dans des compromis négociés à l’afghane par les Afghans eux-mêmes. Mais cela ne nous plaira pas, parce que de ces négociations, il ne sortira pas une démocratie libérale, ce n’est pas leur modèle. La légitimité en Afghanistan n’est jamais venue des urnes, les élections, c’est pour faire plaisir aux Occidentaux. La légitimité, là-bas, se conquiert par le combat et le compromis. Il n’est pas envisageable de perdre la face, personne ne perd, jamais. Donc, ce sont toujours des négociations. Mais les compromis peuvent durer un siècle... Tout cela, il faudra finir par le comprendre, sans quoi le soulèvement contre les troupes étrangères ne cessera pas.

Propos recueillis par Emmanuel Riondé

Paru dans Regards n°69, février-mars 2010.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?