Accueil > Idées | Par Diane Scott | 1er janvier 2008

Marie-José Mondzain : qu’est-ce qu’une image ?

Dans son livre Homo spectator, la philosophe Marie-José Mondzain continue sa réflexion sur le statut et la fonction de l’image dans son rapport avec l’homme-spectateur. Voir, c’est simplement regarder ?

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Si le propre de l’humain, c’est la technique, quelle est celle qui marque son avènement ? L’humanité commence-t-elle avec l’invention de l’écriture, du feu, de l’outil ? Marie-José Mondzain apporte sa réponse : l’homme naît avec l’image. L’homme ne devient homme que lorsqu’il devient spectateur, et c’est comme tel qu’il devient sujet et citoyen, parce qu’il y a quelque chose dans le rapport à l’image qui le fonde comme sujet. Il y aurait une relation d’engendrement réciproque entre image et sujet. Ou, pour le dire autrement, voir, c’est être et c’est penser. A ce distinguo près que voir n’est pas regarder, et c’est là que se déploie toute la question du rapport entre le visible et l’image, toute les questions liées à l’éthique de la représentation, que la philosophe Marie-José Mondzain travaille depuis plus de trente ans. Quel est ce quelque chose qui dans l’ordre du visible nous fait voir, c’est-à-dire nous construit ? Qui se résume à cette grande question : qu’est-ce qu’une image ? Après avoir beaucoup travaillé sur la période byzantine et spécialement sur la pensée de l’image au temps de l’iconoclasme, Marie-José Mondzain vient d’écrire Homo spectator. Elle y poursuit sa réflexion sur le statut des images et leur fonction au regard du sujet. Dans une inquiétude certaine.

Votre travail sur l’époque byzantine vous situe singulièrement dans le paysage, aujourd’hui assez vaste, des intellectuels de l’image. Et il vous porte à contester la chronologie implicite qui pose qu’il y aurait une spécificité contemporaine dans la production des images, plus exactement des « visibilités ». Industrie de masse et totalitarisme ne sont pas pour vous rupture de continuité dans le rapport que nous avons aux images. Quelle chronologie d’une histoire du spectateur donneriez-vous a contrario et si vous n’en posez pas, comment le justifieriez-vous ? Votre fiction de l’homo spectator induit une atemporalité de la question de l’image et de la manière dont ses modalités se posent. Voir, est-ce la même opération depuis Lascaux ? ** **Marie-José Mondzain. La place que je fais à l’histoire : ce n’est pas que la chronologie : est plus complexe, car je donne un statut anthropologique à l’image : j’appelle image le mode sur lequel les opérations constituantes liées au geste, au regard et à la voix, construisent un humain, un sujet doué de parole. Il y a là un angle ontologique par rapport aux opérations imageantes : qu’est-ce qui sera historique à ce moment-là ? Je ne développe aucun essentialisme de l’image. L’homme se signale comme spectateur dès le paléolithique, mais ce statut de spectateur n’est jamais acquis dans l’histoire, où est relancée indéfiniment la question du destin de l’humanité elle-même dans ses dispositifs, formes et rapports. Il n’y a pas de nature de l’image car il n’y a pas de nature humaine.

L’histoire du visible se déplace en fonction de l’histoire de l’invisible. Les conditions qui sont faites à la production des visibilités touchent sans arrêt à la place qui est faite au sujet lui-même. C’est pourquoi un « auteur » ne saurait seulement être l’homme qui a le pouvoir de montrer ; il est celui qui « fait autorité » dans la mesure où il est partie prenante de la constitution de l’autorité du spectateur. On aurait pu faire une histoire du spectateur, accompagnant l’histoire des formes. Je n’ai pas fait cela car je souhaitais : 1) voir en quoi l’image fonde des opérations de subjectivation : et le sujet de la vision est toujours en demande du regard ; 2) prendre acte de la situation actuelle : une production considérable de visibilités qui n’est que la prolifération des objets dans un marché. On a une double alarme : plus les opérations imageantes sont défaillantes, plus le rapport à l’invisible est défaillant, plus le visible se réifie, et moins le sujet est un spectateur respecté. Résister à cela, c’est produire des « non-objets », qui sont des objets certes, mais qui ne s’offrent pas qu’à la consommation, qui se livrent aussi à des opérations subjectivantes. L’image comme exercice de liberté, en somme.

Votre fiction de l’homo spectator développe une théorie de l’image fondée sur le retrait, une bonne image est une image qui manque, qui crée un manque, tout comme la psychanalyse pose de son côté que pour qu’il y ait sujet, il faut qu’il y ait perte de l’objet (la mère). Image et sujet ne naîtraient que sous le régime de la séparation. Pourriez-vous nous dire plus précisément ce qui distingue pour vous les bonnes des mauvaises images ?** **M.-J.M.  Il n’y a pas des bonnes et des mauvaises images, il y a des productions dans le visible qui convoquent mon jugement critique : où me met celui qui me montre ? Quelle est la place qui se construit pour moi dans ce qu’on me donne à voir et quel est le type de mobilité qui est autorisée par ce qui m’est donné à voir : c’est donc à la fois une place et une non-place. Comme dit Godard, « pour voir il ne faut pas avoir peur de perdre sa place ». Quelle est cette place à perdre ? Je réserve dans mon livre une place importante au cinéma pour analyser cette question de l’immobilité physique et de la mobilité de la pensée. A quelle condition un spectateur suspend-il son action pour s’asseoir dans une salle ? C’est un abus de pouvoir si le pouvoir de l’auteur n’est pas partagé. L’œuvre d’art se reconnaît alors à ce qu’elle suspend temporairement ma puissance d’action pour me la restituer de façon décuplée à la fin du contrat temporel de réception. Les visibilités qui maltraitent le regard, ce que vous appelez les « mauvaises images », sont celles qui vous assignent à résidence, qui vous paralysent, qui vous stupéfient, qui font violence à la mobilité : j’avais fait cette critique du spectacle télévisuel organisé autour du 11 Septembre en dénonçant la fixité répétitive et paralysante des images qui voulaient confisquer la parole et la pensée. Il faut donner des ressources de mobilité et de mobilisation aux spectateurs, c’est pourquoi il est si scandaleux de faire de la « télé-bébé » : asservir la vision pour en faire l’organe fasciné du silence et du sommeil. C’est d’une violence inouïe : utiliser les images pour dompter l’angoisse, faire taire le désir et donner à jouir. Les boîtes de production qui font cela sont à proprement parler des dealers.

Parler de bonnes et de mauvaises images alors, non pas en termes de contenu mais en termes de modalité d’adresse. Qu’est-ce qu’il y a en propre dans une image qui la rend subjectivement constituante ? Et qu’il n’y a pas dans une image aliénante.** **M.-J.M.  N’employons pas ce mot d’aliénation car nous allons retomber dans l’essentialisme.

Mais, pour autant, il y a des choses en propre dans l’image ?** **M.-J.M.  Eh bien, c’est qu’il y a précisément quelque chose qu’il n’y a pas. C’est-à-dire quelque chose qui vide l’image de toute présence. Une publicité saturée d’informations se donne pour totalité du sens à transmettre et comme objet de communication. Moi, je remets en cause l’image comme objet de communication. J’appelle image ce qui dans tout champ du visible échappe à la communication. Tout ce qui se creuse dans l’image. C’est dans le visible que quelque chose se creuse et échappe à la réduction de sa présence à ce qu’elle montre. Jean-Louis Comolli dit que, quand il commence un film, il détermine d’abord ce qu’il ne va pas montrer. Pourquoi pouvons-nous regarder sans fin des peintures qui ont des siècles ? Parce qu’elles continuent de se creuser de façon inépuisable. Une Annonciation de Fra Angelico apprend des choses et communique un savoir mais elle n’est pas simplement l’illustration d’un texte qui fait message. Les opérations sociales auxquelles elle était dévolue à son époque n’épuisent pas sa vision aujourd’hui. On n’en finit pas d’entrer en rapport avec cet objet, qui ne comblera jamais mon désir de voir. Ces objets sont donc quelque part des non-objets. L’image n’est pas là pour ce qu’elle montre mais pour ce qu’elle ouvre comme champ infini au regard.

Propos recueillis par D.S.

Paru dans Regards n°47, Janvier 2008

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