Accueil > Monde | Entretien par Emmanuel Riondé | 7 novembre 2012

Martine Bulard : en Chine, « la peur du chaos est un moteur puissant du statu quo »

Aujourd’hui débute le 18ème Congrès du Parti Communiste Chinois (PCC) qui va entériner le renouvellement des dirigeants du pays. A quelques jours de cette échéance, le New York Times a publié une enquête sur la fortune amassée par la famille du premier ministre sortant Wen Jiabao. Des révélations qui viennent ponctuer une année où les "affaires" impliquant des hauts responsables se sont multipliées. Entretien avec Martine Bulard, rédactrice en chef adjointe du Monde diplomatique et spécialiste de la Chine *.

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Regards.fr : Qui, aujourd’hui en Chine, a intérêt à ce que sortent ces révélations sur l’enrichissement du Premier ministre ?

Martine Bulard : Beaucoup de gens... Tous les ennemis de Wen Jiabao et tous les amis de Bo Xilai. Ce dernier (ancien maire de Chongqing, ville-province de 32 millions d’habitants, ndlr) qui a lui-même été accusé en mars dernier de corruption et dont la femme Gu Kailai est accusée du meurtre d’un ressortissant britannique (elle a été condamnée en août dernier à la prison à perpétuité, ndlr) représente l’aile gauche du PCC : favorable a plus de droits pour les salariés dans le secteur social mais en même temps plus autoritaire au plan politique, et avec des méthodes assez expéditives. Il a été mis sur la touche, et est désormais officiellement accusé de corruption massive et de "relations sexuelles inappropriées". Son procès aura probablement lieu après le Congrès. Ses amis politiques peuvent donc avoir intérêt à sortir aujourd’hui des révélations sur Wen Jiabao pour montrer que leur champion n’est pas le seul a être impliqué dans des affaires.
Cela dit, rien n’est sûr : ce peut aussi être des gens qui pensent que Wen Jiabao va trop loin dans les réformes ; et on ne peut pas non plus écarter la possibilité que ce soit juste un choix du journal de sortir maintenant cette enquête fouillée...

Ce qui est certain, en revanche, c’est que la fortune de la famille Wen est un secret de polichinelle à Pékin et tous les observateurs en savaient non pas l’ampleur exacte mais l’existence. Wen Jiabao est entré en politique relativement pauvre et il va en ressortir très riche. C’est indéniable et cela écorne la légitimité des dirigeants du PCC auprès de la population.

Regards.fr : De fait, on a le sentiment que ces dirigeants font de plus en plus souvent parler d’eux dans des affaires de corruption...

Martine Bulard : La corruption a pris de l’ampleur en Chine depuis quelques temps déjà. Il y a eu une commission d’enquête assez virulente au début des années 2000 et il y a également au sein du PCC une commission qui suit ce problème ; la presse officielle aussi mentionne régulièrement la question et n’hésite pas à faire état de la hausse du phénomène.
Une vraie bataille est donc menée. Et c’est bien la corruption qui provoque la colère des chinois : pas tant l’enrichissement qu’ils ne condamnent pas en soi que les méthodes adoptées par les cadres et dirigeants pour parvenir à s’enrichir. Surtout quand cela a des conséquence pour la population avec, par exemple, des dégâts environnementaux.
Il faut aussi bien comprendre que cette montée de la corruption correspond à la hausse des affaires dans le pays ; plus on privatise, plus il est possible de corrompre. Avec une donnée déterminante : contrairement à une idée répandue, la Chine est un pays décentralisé. Ces affaires se jouent donc à l’échelle des villes et des Provinces. Et il n’y a pas comme en France un corps de la fonction publique réparti sur tout le territoire qui pourrait faire office de garde-fou.

Cette hausse de la corruption et la récurrence des "affaires" indiquent que la Chine arrivent au bout d’un système de développement et qu’il faut passer à plus de démocratie, dans le sens d’une écoute et d’une participation accrues des citoyens. Aujourd’hui, le budget de la police est supérieur à celui de l’armée ! Il y a un véritable problème d’ordre public et chacun a bien conscience, y compris les cadres du Parti, que le pays ne peut pas poursuivre dans cette voie. Mais la question que tout le monde se pose est "pour aller vers quoi ?". A l’échelle locale, on voit se multiplier des expériences avec des conseils municipaux ouverts, des structures où la participation citoyenne est possible et prise en compte, etc. Mais on ne sait pas à ce jour si le Congrès va appuyer dans ce sens-là.

Regards.fr : Justement, à l’approche du Congrès, ces affaires ne sont-elles pas instrumentalisées par les uns et les autres dans leur lutte pour le pouvoir ?

Martine Bulard : C’est toujours difficile à dire. L’affaire Bo Xilai est-elle sortie parce que cela prenait une ampleur qui devenait impossible à dissimuler ou est-on en présence d’une manœuvre politique visant à éteindre l’aile gauche du PCC ? Qui manipule qui ? On ne le sait pas vraiment. En tout les cas, l’étalage actuel d’affaires n’est favorable ni à l’équipe sortante, ni à celle qui arrive.
Du coup, ce qui compte vraiment aujourd’hui, plus que les noms des nouveaux Président et Premier ministre que l’on connaît déjà, c’est de savoir quel équipage vont former les 9 prochains permanents du Congrès. Seul un ou deux vont rester de la précédente équipe et on va peut-être revenir à 7 mais le véritable enjeu reste l’équilibre global. Car, là encore contrairement à une idée reçue, le numéro Un chinois n’a pas tous les pouvoirs. Le Comité permanent du bureau politique travaille au consensus. C’est donc toujours un subtil équilibre à trouver entre la nécessaire représentativité des différentes tendances du PCC - qui ne sont bien sûr pas officielles ni même organisées et/ou revendiquées - et l’obligation de former un groupe qui soit en capacité de travailler.

Regards.fr : Le renouveau nécessaire du système chinois sera-t-il impulsé par la nouvelle équipe issue du XVIIIe Congrès selon vous ?

Martine Bulard : Tous les entretiens que j’ai mené sur place lors de mes récents séjours, avec des membres du Parti, des intellectuels, etc., se recoupent : la grande caractéristique de ce Congrès, c’est que personne n’en attend rien. Ce qui est assez paradoxal puisque ce sont les mêmes qui disent que la Chine ne peut pas continuer comme ça... En fait, actuellement, la peur du chaos est un moteur puissant dans les couches moyennes de la société. Ils craignent plus que tout les conséquences qu’aurait un éclatement du système, un chaos social. Alors, tant que la croissance est là, il n’y a pas de remise en cause radicale et massive du système. Et plutôt que de prendre le risque d’un violent coup de barre, on préfère le statu quo.

* Son dernier ouvrage L’Occident malade de l’Occident, co-écrit avec Jack Dion est paru chez Fayard en 2009.

Le 18ème Congrès du PCC s’ouvre ce jeudi 8 novembre.

L’enjeu principal de ce rendez-vous quinquennal est le renouvellement des 9 sièges au Comité permanent du bureau politique du Congrès national du peuple. Il s’agit de l’instance majeure, celle qui dirige la politique chinoise et fixe les orientations stratégiques du pays.

Ce Congrès va marquer le départ du Président Hu Jintao et du Premier ministre Wen Jiabao, en poste depuis mars 2003. On connaît déjà le nom de leurs successeurs qui prendront officiellement leurs fonctions lors de l’Assemblée populaire nationale en mars 2013. Il s’agit respectivement de Xi Jinping et de Li Keqiang, deux hommes nés dans les années 50.

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