Accueil > Migrations | Par Rémi Carayol | 30 mars 2011

Mayotte, derrière le masque

Mayotte est désormais le 101e département de l’Hexagone. Peu à peu,
les Mahorais auront les mêmes droits que les métropolitains.
Pourtant, la loi d’exception demeure et les sans-papiers sont traqués.

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Du bleu, du blanc et du rouge. On
ne voit que ces couleurs depuis
quelques semaines à Mayotte.
Et on n’entend que ce mot :
« département ». Après leur vote
en faveur de ce statut en mars 2009 (un raz de-
marée : 95 %), le gouvernement français avait
promis aux Mahorais que leur île deviendrait le
101e département français – le cinquième ultramarin
– à l’issue des élections cantonales de
cette année. A partir du 31 mars, l’île a donc un
nouveau statut.

Mais tout n’est pas réglé. Fin de la justice cadiale
(basée sur les droits musulmans et coutumiers),
révision de l’état civil, mise en place d’une fiscalité
similaire à celle pratiquée en métropole,
intégration des agents de la fonction publique…
Les chantiers sont, comme l’indiquait un rapport
parlementaire en 2008, «  colossaux ». «  C’est
une véritable révolution
 », insiste le député Abdoulatifou
Aly (Modem).

Spécificité législative

Un chamboulement général, à une exception
près : la législation concernant l’entrée, l’éloignement
et le séjour des étrangers. Le gouvernement
craint qu’«  avec la départementalisation
et l’accès à de nouvelles prestations sociales,
la tentation de l’émigration vers Mayotte
(ne soit)
encore plus forte  ». La pression est déjà importante
 : selon les autorités, un tiers des quelque
200 000 habitants de l’île seraient des étrangers
en situation irrégulière. La départementalisation
ne changera donc rien : les règles, en la matière,
resteront spécifiques.

Depuis onze ans, l’île est régie par une loi d’exception.
Plus stricte pour les étrangers et bien
peu contraignante pour les forces de l’ordre qui
peuvent effectuer des contrôles à tout moment,
ou presque. Sur le terrain, cette spécificité législative
se traduit par une traque sans merci. Depuis
2005, près de 90 000 personnes ont été
reconduites à la frontière. Rien qu’en 2010, la
préfecture annonce plus de 26 000 reconduites,
dont 6 000 mineurs. «  26 000 reconduites, cela
représente près d’un habitant sur sept. Vous
imaginez ?
 » fait remarquer une militante de la
Cimade-Mayotte.

Pour atteindre de tels chiffres, le gouvernement
a sorti l’artillerie lourde. En quelques années, les
effectifs de la police aux frontières (PAF) et de
la gendarmerie ont triplé. Les forces de l’ordre
sont désormais dotées de quatre radars, d’un
hélicoptère et de neuf vedettes pour intervenir
en mer et intercepter les kwassas, ces embarcations
de fortune (des barques de pêche de 7 à
9 mètres de long munies d’un moteur) dans lesquelles
s’entassent jusqu’à cinquante personnes
au départ d’Anjouan, l’île la plus proche, située à
70 kilomètres. Selon les autorités comoriennes,
qui dénoncent la départementalisation de l’île,
considérée par l’ONU comme comorienne,
7 500 personnes auraient péri dans la traversée
depuis dix ans. Un chiffre invérifiable.

Sur terre, la loi, bien qu’arrangeante, ne suffit pas
à atteindre les objectifs. Voilà des années que
les associations qui militent aux côtés des sans-papiers
dénoncent des abus policiers. Mineurs
isolés expulsés alors que la loi l’interdit, portes
des domiciles fracassées par les gendarmes,
parfois de nuit, utilisation de gaz lacrymogènes
pour en faire sortir leurs occupants et ainsi les
arrêter… Certains magistrats se montrent dépités.
«  On fait ce qu’on peut pour faire respecter
la loi, mais le rythme est tel qu’on ne peut pas
suivre
 », reconnaît l’un d’eux.

Des familles brisées

« Sommes-nous au Far West ou dans le 101e département
français ?
 » demande Michel Rhin, du
Réseau éducation sans frontières de l’île de Mayotte
(Resfim). « Chaque jour ou presque, des
personnes sont reconduites à la frontière alors
qu’elles ne sont pas expulsables. On continue
de briser des familles en les séparant
 », affirme
Sylvie Bryant, la présidente de la Cimade locale.
Dans le bateau et l’avion qui mènent les refoulés
vers Anjouan, on trouve des mères d’enfants nés sur le territoire de Mayotte, voire des enfants qui pourront, à leur majorité, revendiquer la nationalité
française.

Plusieurs rapports officiels ont également dénoncé
les conditions d’accueil au Centre de
rétention administrative (CRA). Le dernier en
date, publié en février par la Cour des comptes,
qualifie l’aménagement de « très insuffisant ».
«  La place disponible est de 3,4 m² par personne
retenue
 », constate la Cour des comptes,
alors que la norme prévoit 10 m². «  Les personnes
retenues dorment à même le sol
 » et ne
disposent pas «  d’un espace de promenade ».
L’accès à leurs droits est en outre restreint, déplore
l’institution.

Le 23 février, plusieurs associations ont appelé
à manifester contre ces abus. Près de 400 personnes
sont descendues dans la rue. Certaines
ont rappelé que l’immigration, à Mayotte, est en
grande partie liée à l’histoire. «  Les liens familiaux
n’ont pas disparu avec le visa instauré en
1995 entre Mayotte et les autres îles de l’archipel
 », indique Thibault Lemière, le coordinateur
du collectif Migrants Mayotte. Les « clandestins
 », ici, ne sont pas seulement des hommes et
des femmes venus chercher une vie meilleure.
Ce sont des frères, des cousins, des tantes de
Mahorais. Et ces liens n’ont pas disparu lors de
la séparation entre Mayotte et les trois autres
îles de l’archipel, indépendantes depuis 1975.

Mais ce genre de discours ne passe pas auprès
des Mahorais. «  Nous avons choisi la France, ils
ont choisi les Comores, qu’ils restent chez eux !
 »
entend-on souvent à Mamoudzou. La manifestation
du 23 février a été d’autant plus mal vécue
que quelques jours plus tôt, les demandeurs
d’asile (essentiellement originaires de la région
des Grands lacs d’Afrique de l’Est), qui vivent
dans des conditions très précaires, avaient battu
le pavé pour réclamer plus de droits.

Monts et merveilles

La réaction ne s’est pas fait attendre : le 8 mars,
un millier de personnes, parmi lesquelles de
nombreux élus, ont participé à une contremanifestation.
« Les gens réclament des droits
pour les étrangers. Et nous !? Oublient-ils que
nous non plus, nous n’avons pas les mêmes
droits qu’en métropole ? Pourtant, nous sommes
français !
 » se lamente Abdou, un commerçant.
« On nous avait promis monts et merveilles avec
le département, mais on repousse sans cesse
l’égalité avec les autres Français
 », s’énerve
Saïd, un militant du Parti socialiste, qui rappelle
que le montant des prestations sociales, dont
le RSA, n’atteindra le niveau national que d’ici
vingt-cinq à trente ans… « Nous sommes en
train de construire l’égalité républicaine qui est
à un stade fragile,
analyse Zaïdou Tavanday, un
conseiller général (UMP). En attendant que la
loi soit appliquée, il faut réguler l’immigration et
maintenir le visa.
 » Mais comme le rappelle Sylvie
Bryant, «  les sans-papiers dont on parle, ce
ne sont pas des primo-arrivants, ce sont ceux
qui sont là, qui sont nés ou qui ont grandi ici.
Que faire d’eux ?
 »

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