Accueil > Monde | Par Emmanuel Riondé | 1er septembre 2008

Méditerranée, une Union sans substance

Le processus de construction euroméditerranéenne a été relancé en juillet dernier à Paris à l’issue d’un sommet très médiatisé. Mais les acteurs « civils » du dossier ne croient guère à un renouveau. Et ce regain d’intérêt présidentiel pour la Méditerranée confirme l’orientation atlantiste de la diplomatie française.

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Evénement « historique », engageant un « cercle vertueux » [1], le Sommet de Paris pour la Méditerranée qui s’est tenu le 13 juillet dernier a aussitôt été présenté par le président français et son entourage comme un succès. Une antienne reprise par de nombreux médias, sûrement bluffés par l’imposante photo de famille prise à cette occasion : 43 chefs d’Etat et de gouvernement ont assisté à ce sommet et approuvé sa déclaration commune finale [2].

Deux mois plus tard, le doute subsiste : s’est-il agi d’une réelle relance de la construction euroméditerranéenne ou d’un énième coup d’éclat médiatique d’un président expert en la matière ? C’est lors de sa campagne électorale, le 7 février 2007, à Toulon, que le candidat Sarkozy évoque pour la première fois la constitution d’une Union de la Méditerranée. Conçue par son conseiller Henri Guaino, l’idée vise à créer une nouvelle structure rassemblant les seuls pays riverains du bassin méditerranéen. Au soir de sa victoire du 6 mai, le tout nouveau président français en fait l’une des mesures phares de sa politique extérieure. Le 23 octobre suivant, à Tanger, il prononce un discours entièrement consacré à ce thème. Agitant quelques-unes de ses marottes (« rupture », « codéveloppement »), Nicolas Sarkozy se veut visionnaire : « Nous bâtirons l’Union de la Méditerranée comme l’Union de l’Europe sur une volonté politique plus forte que le souvenir de la souffrance, sur la conviction que l’avenir compte davantage que le passé. » Mais du côté de Bruxelles, on ne l’entend pas vraiment de cette oreille. « On a pu sentir à la Commission européenne une colère teintée de mépris à l’égard de ce gouvernement français qui avait soudain la prétention de créer une instance dont serait écarté un pays aussi mineur que l’Allemagne mais qui serait en grande partie financée par la Commission » , confie un habitué des couloirs européens qui préfère garder l’anonymat. Quelques mois plus tard, le 3 mars, à Hanovre, Angela Merkel rappelle son voisin à l’ordre : pas question que se constitue un ensemble méditerranéen dont seraient exclus les pays du Nord de l’Union européenne.

Confusion et discrédit

On passe alors à une Union pour la Méditerranée (UPM) et le processus de Barcelone qui semblait oublié (à peine évoqué, deux fois, lors du discours de Tanger) refait surface. Engagé en 1995, ce processus est considéré par tous les acteurs du « chantier » euroméditerranéen comme un échec : au bout de dix ans, les inégalités Nord-Sud se sont creusées, la question palestinienne s’est aggravée, l’Etat de droit n’a guère progressé et, en fait de partenariat, les pays de la rive nord ont systématiquement imposé leur vision à ceux du Sud. Plutôt que d’ajouter une nouvelle structure, ne suffirait-il pas de toiletter Barcelone et de repartir sur de nouvelles bases ?

La question reste sans réponse. Un non-choix que l’on retrouve dans l’intitulé définitif du projet retenu au sommet de Paris : « Le processus de Barcelone : une Union pour la Méditerranée. »

La déclaration commune finale ajoute à la confusion et au discrédit : 33 articles débordant d’une bonne volonté très consensuelle, ne prenant aucun risque (cf. le chapitre 7 qui réaffirme son « soutien au processus de paix israélo-palestinien » ) et ne donnant aucune perspective politique forte au projet [3].

Michel Tubiana, secrétaire général de la plateforme Euromed dont l’objet est de créer un partenariat des sociétés civiles dans l’espace euroméditerranéen [4] n’est guère convaincu. « Le bilan de Barcelone est pour le moins mitigé , rappelle-t-il. En dix ans d’échange, les sociétés civiles du Nord et du Sud ont appris à travailler ensemble, ce qui n’était pas acquis. Mais à part ça... Sans trop d’illusions, nous espérions quand même quelques avancées significatives au moment du lancement de cette UPM, notamment sur le plan des droits de l’Homme et de la bonne gouvernance. Mais derrière les ors et les paillettes, rien de neuf n’est sorti de ce sommet. »

Même « circonspection » chez Ghislaine Glasson-Deschaumes, directrice du programme Culture et politique de la Maison de l’Europe de Paris et directrice de la revue Transeuropéennes  [5] : « Il faut apporter des correctifs importants au processus de construction euroméditerranéen : travailler à réduire les inégalités économiques, renforcer l’égalité Nord-Sud dans les prises de décision, favoriser le dialogue politique et pour la paix, les échanges culturels... Or le projet UPM tel qu’il est porté pose des questions plus qu’il apporte des réponses : la conditionnalité du respect de l’Etat de Droit et de la place accordée aux sociétés civiles passe au second plan ; peu d’indices montrent qu’une nouvelle politique des visas radicalement différente va être adoptée, alors qu’il s’agit d’un problème central dans les relations euroméditerranéennes ; enfin, il y a un silence complet sur les projets culturels... »

Intentions stratégiques

Beaucoup s’inquiètent du traitement de la question migratoire dans le cadre de cette nouvelle UPM. Et le fait que la localisation du secrétariat soit restée en suspens étonne. Quelle rive ? Nord ou Sud ? Quel pays ? La Tunisie de Ben Ali, comme cela semble être envisagé ? Des questions « pratiques » mais auxquelles les réponses apportées :probablement début novembre, à Marseille, lors d’un premier conseil interministériel : seront autant d’indications politiques fortes.

L’attente est réelle et teintée d’inquiétude car « on ne voit pas dans cette nouvelle UPM les éléments minimaux qui permettraient d’avancer sur les échecs de Barcelone » , remarque Bernard Ravenel, coprésident de l’Association France-Palestine Solidarité et membre du comité de rédaction de la revue Confluences Méditerranée. Très critique et réfutant l’idée d’un « succès diplomatique » engrangé par Nicolas Sarkozy le 13 juillet à Paris, il estime que les intentions élyséennes étaient plus stratégiques et franco-françaises que diplomatiques et euroméditerranéennes : « La France souhaite discuter avec les Etats-Unis de sa présence dans des négociations à venir sur la résolution de conflits , estime-t-il. Ce qui implique un ralliement à l’OTAN et un alignement sur les questions palestinienne et iranienne... Elle espère obtenir un partage de pouvoir au sein de l’OTAN et un accès facilité aux marchés du Moyen-Orient et du Maghreb où les Etats-Unis ont marqué beaucoup de points ces dernières années. Quant au rabibochage avec Bachar El Assad, selon moi, cela poursuit essentiellement deux objectifs : retrouver une place à la France sur le marché syrien et isoler davantage l’Iran dans la perspective d’un affrontement. Pas de vrai renouveau non plus sur la question israélo-palestinienne : on sent surtout la volonté de renforcer les liens de l’Union européenne avec Israël, ce qui est totalement en contradiction avec la perspective d’un règlement politique de la question palestinienne puisque cela revient à récompenser Israël pour sa politique actuelle. »

Nicolas Sarkozy a remis la question méditerranéenne sur l’agenda politique international. Et c’est bien aujourd’hui le seul crédit que lui accordent tous ceux qui défendent la mise en œuvre d’un réel partenariat Nord-Sud dans cet espace.

Notes

[1Propos rapportés par Le Monde du 15 juillet 2008.

[2Les 27 de l’UE plus l’Albanie, l’Algérie, la Bosnie, la Croatie, l’Egypte, l’Israël, la Jordanie, le Liban, le Maroc, la Mauritanie, le Monaco, le Montenegro, l’Autorité palestinienne, la Syrie, la Tunisie et la Turquie.

[3Six grands projets (environnement, liaisons maritimes, protection civile, énergie solaire, enseignement supérieur et développement des entreprises) sont proposés en annexe du document consultable sur le site de la présidence française de l’UE : http://www.ue2008.fr

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