Accueil > Idées | Par Sabrina Kassa | 1er février 2008

Mémoires coloniales. Entretien avec Nicolas Bancel

Esclavage, colonialisme, postcolonialisme : malgré l’ouverture d’une Cité nationale de l’histoire de l’immigration, gestuelle et discours du pouvoir semblent vouloir enterrer le débat sur cet héritage encombrant. Interprétation.

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Du discours de Dakar sur l’homme africain incapable d’appréhender l’avenir, aux « excuses » sur les méfaits du colonialisme à Alger, pensez-vous que les propos de Nicolas Sarkozy sont incohérents, totalement opportunistes ou franchement néocolonialistes ?** **Nicolas Bancel. Nicolas Sarkozy use en effet de registres très divers, mais je pense qu’il n’y a pas vraiment de paradoxe. Pour moi, il est clairement opportuniste : il n’a pas de religion sur la question de la colonisation et des mémoires coloniales, aussi se positionne-t-il en fonction de ce qu’il croit être ses intérêts immédiats. Seul le discours de Dakar fut probablement une véritable « gaffe », car ce discours raciste lui a aliéné une partie des élites africaines. Et, en France, mis à part quelques nostalgiques du bon temps des colonies ou des racistes patentés, on ne voit pas bien qui il a pu séduire... En même temps, ce discours révélait la vérité toute nue des stéréotypes qui construisent la « vision de l’Afrique » d’une fraction des élites conservatrices. Une Afrique de griots, de bois sacrés et de paysans somnolents, bref l’Afrique des idéologues coloniaux du XIXe siècle et qui se serait arrêtée depuis le départ des colons. Il y a là-dedans un racisme inconscient, une arrogance insupportable mais aussi la fierté d’une ignorance vraiment crasse. Sarkozy avait fait une partie de sa campagne sur l’« anti-repentance », dénonçant la repentance comme une « haine de soi ». Mais devant la froideur de l’accueil et l’insistance des autorités algériennes à recevoir des excuses pour les atrocités commises durant la guerre d’Algérie, Sarkozy a fini par céder. Il cède devant un gouvernement autoritaire qui utilise cyniquement les crimes de l’armée française comme argument de mobilisation intérieure : alors que ce même pouvoir algérien n’a fait aucun travail d’analyse historique coloniale et postcoloniale : pour des raisons de pur opportunisme économique. Mais, en cédant, Sarkozy fait, c’est incontestable, un geste de reconnaissance, même s’il est purement tactique.

Après une longue polémique sur l’esclavage et le passé colonial de la France, où en est-on du débat aujourd’hui ?** **N.B. L’idée du pouvoir est clairement de mettre fin aux débats autour de l’esclavage, de la colonisation et du postcolonialisme. L’intention était nettement affichée pendant la campagne et les actes suivent. Les « projets mémoires » portés auparavant par des institutions publiques sont presque partout abandonnés... Le gouvernement est soutenu par une frange de l’« intelligentsia », en fait des intellectuels néoconservateurs qui détiennent le pouvoir médiatique, tels Pascal Bruckner ou Alain Finkielkraut. Ces figures de proue portent un discours de déni de l’histoire coloniale et la volonté de rehausser la « fierté nationale » que l’épisode colonial est réputé ternir. Ils sont suivis par beaucoup de seconds couteaux, parfois au sein même de l’Université.

Mais ces débats se poursuivront, parce qu’ils sont désormais ancrés dans la « société civile ». Des associations (de rapatriés, de harkis ou de « descendants de la colonisation ») se réclament d’un « héritage » colonial, et de nombreux citoyens sont conscients de la nécessité d’intégrer cette histoire pour comprendre l’évolution postcoloniale de la société. Les résistances actuelles sont d’arrière-garde. Comme pour les autres traumatismes historiques (à l’instar de Vichy, il y a une vingtaine d’années), les débats se feront.

Pensez-vous que l’ouverture de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration a atteint son but : proposer un nouveau regard sur l’immigration ?** **N.B. Malheureusement, je ne le pense pas. Mais soulignons d’emblée que c’est malgré tout une très bonne chose d’avoir en France un musée de l’histoire de l’immigration pour conférer à cet objet une vraie légitimité dans l’histoire nationale. Pourquoi le musée n’atteint-il pas son but ? D’abord parce qu’il est fondé sur une vision canonique de l’histoire de l’immigration, celle du « creuset français » de l’historien Gérard Noiriel (1), animateur central du conseil scientifique. C’est l’idée de « l’intégration » des populations immigrées, par une sorte de mécanisme récurrent d’absorption. Il suffirait donc d’attendre une ou deux générations pour que le creuset français produise ses effets d’indifférenciation. Or, je crois que la crise que nous traversons montre que cette idée ne fonctionne pas. Certaines populations coloniales ou du « Sud » sont toujours considérées comme immigrées. Certes, la durée de la crise économique est centrale dans ce processus de relégation, mais d’autres facteurs entrent aussi en jeu. La construction dans la période coloniale de tout un appareillage raciste n’a toujours pas été déconstruite. Du coup, il continue de produire ses effets sur les mentalités, mais aussi sur les discriminations à l’emploi ou au logement. Autant de sujets dérangeants qui ne sont pas abordés par la Cité. Enfin, il y a dans ce musée tout un fatras exotique et culturaliste dont on aurait pu se passer.

D’un côté, des émeutes à Villiers-le-Bel, considérées comme la conséquence d’une immigration subie, et de l’autre des « ministres de la diversité » mis en avant sur les thèmes des banlieues, des droits de l’Homme et de la justice. Quel est d’après vous le message envoyé aux citoyens ?** **N.B. Les « ministres de la diversité » étaient une bonne idée, d’un point de vue symbolique, et on est malheureusement bien obligé de constater que Sarkozy l’a fait et pas la gauche. Mais ils semblent être devenus progressivement des sortes de « contre-feux » pour une politique soit cynique (avec l’exemple récent du voyage de Kadhafi en France et la réaction « excédée » de Rama Yade), soit franchement réactionnaire (cas des prélèvements ADN ou de la répression systématique de l’immigration clandestine et des gesticulations de Fadela Amara). Mais ces ministres sont là aussi pour individualiser le « problème de l’immigration », pour affirmer : « Vous voyez, tout le monde peut réussir, il suffit de le vouloir. » Du coup, la question sociale est évacuée, comme les discriminations. Par ailleurs, l’imputation des émeutes aux immigrés est absurde et dangereuse car elle stimule le racisme. Elle est absurde aussi parce que les émeutiers, dans leur immense majorité, sont français. Les émeutes sont la conséquence d’une situation vide de sens et dénuée d’horizon pour des millions d’habitants des quartiers de relégation, situation envenimée par le sentiment d’être soumis constamment à un regard discriminant et normalisateur. Dire cela ne revient pas à justifier les tirs de carabine sur des policiers, mais simplement à tenter de comprendre la situation. Mais le gouvernement voudrait nous faire croire qu’expliquer est déjà justifier et qu’il suffit de réprimer cette « voyoucratie ». Loin d’ériger la bêtise en mode de gouvernement, c’est une gouvernementalité par l’inquiétude.

Dans le « Contre-journal » de Libération, Gérard Noiriel disait, il y a quelques semaines, que l’antiracisme était aujourd’hui totalement piégé par le discours officiel. N’y a-t-il pas aujourd’hui encore des lieux de contre-pouvoir ?** **N.B. Si, il y a des lieux de contre-pouvoir, mais ils ne sont pas forcément là où on croit. Ils sont dans les marges de l’Université, représentés par des chercheurs qui travaillent sur des questions sociales, coloniales et postcoloniales (Nacira Guénif, Benjamin Stora, Ahmed Boubeker, François Cusset, Pascal Blanchard et tant d’autres). Ce sont des lieux associatifs, micromoléculaires, aurait dit Deleuze, où s’élaborent des stratégies localisées de résistance, s’inventent des réponses à l’atonie sociale et à la régression politique généralisée qui semble désormais être notre lot...

Recueilli par Sabrina Kassa

Regards n°48, février 2008

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