Accueil > Société | Par Emmanuelle Cosse | 1er avril 2009

Méritocratie. Tous notés !

Bienvenue dans l’ère de la notation généralisée. L’évaluation en tout genre s’est répandue comme une traînée de poudre dans notre société. Car dans la France sarkozyste, être noté, c’est exister. Retour sur l’idéologie de l’évaluation et de la méritocratie.

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L’évaluation, les travailleurs du secteur privé en font depuis longtemps l’expérience. Mais aujourd’hui, personne ne doit y échapper, de l’élève au policier, de l’infirmière à l’agent municipal, du chercheur au ministre. Au moment où Eric Besson annonçait que les membres du gouvernement allaient à leur tour être notés, les Français ne semblaient d’ailleurs pas choqués par ces pratiques : 77 % d’entre eux l’approuvaient, selon un sondage Ipsos réalisé en juin 2008, et 70 % pensaient même que noter une personne dans son milieu professionnel pouvait avoir une influence positive sur son travail. Cela laisse songeur. Les systèmes d’évaluation ont toujours existé, tant dans le monde professionnel que dans la formation et dans l’éducation. Mais cette culture est en passe de devenir un mode d’organisation sociale (et d’ascenseur social) où le mérite est jugé à l’aune des indicateurs fixés par les autorités politiques. Tout est noté, hiérarchisé avec le tableau d’honneur en ligne de mire.
« Je vois dans l’évaluation, la récompense de la performance. S’il n’y a pas d’évaluation, il n’y a pas de performance. » Voilà comment le président de la République justifiait sa réforme de la recherche le 22 janvier 2009. Pour être performant, il faut donc accepter de se soumettre à des objectifs chiffrés. Et bien les remplir, sous peine d’être montré du doigt comme un mauvais élève. Ainsi des juges convoqués par Rachida Dati en raison d’un taux trop faible de condamnations. Le 8 mai 2008, à l’occasion du premier anniversaire du mandat présidentiel, François Fillon fanfaronnait : selon lui, la droite avait enfin « gagné la bataille idéologique » , en particulier sur la manière de chiffrer l’activité publique. Et de rappeler que les ministres, comme tout le monde, seraient évalués... à l’aide d’un classement établi par ses services et par un cabinet d’audit privé (Mars & Co). Les ministres sont pourtant déjà responsables devant leur Premier ministre, lui-même étant garant de son gouvernement devant l’Assemblée nationale. Sans compter qu’une mission de la Cour des comptes évalue le bon fonctionnement des autorités et des politiques qu’elles mènent. Cela n’a pas eu l’air de suffire à François Fillon et à Nicolas Sarkozy : ce dernier s’est doté d’un secrétariat d’Etat chargé de la prospective et de l’évaluation des politiques publiques.

Aux analyses au long cours, Nicolas Sarkozy préfère la simplicité de la « culture du résultat ». Ainsi, lorsque Brice Hortefeux quitte son ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale en janvier dernier, le ministre se félicite lui-mêmede sa « performance » : il a même dépassé les objectifs qui lui avaient été fixés, en enregistrant 29 796 reconduites à la frontière en 2008, au lieu de 26 000. On ne discute pas de la politique défendue, ni des drames qu’elle entraîne, on se contente des chiffres.

INDICATEURS ERRONÉS

Evaluer l’efficacité de l’action publique en fonction d’objectifs chiffrés est depuis longtemps encouragé par l’Union européenne, avec son dispositif baptisé Méthode ouverte de coordination (MOC) imposé aux Etats membres. Le MOC vise à produire une « collaboration compétitive » (1) entre Etats, « par la valorisation des performances nationales, leur quantification et la publicité de leur classement » , rappelle Isabelle Bruno dans le dernier numéro de la Revue d’histoire moderne et contemporaine, consacré à la fièvre de l’évaluation. En France, cette évolution s’est traduite par l’adoption en 2001 de la Loi organique sur la loi de finances (LOLF) qui a considérablement modifié les règles présidant à l’attribution des crédits publics. On utilise désormais des indicateurs de « performances » pour mesurer l’efficacité de tous les services publics. Une brochure du ministère des Finances précise que la LOLF permet de donner « des responsabilités nouvelles pour les managers publics » (on appréciera le vocabulaire choisi), et offre des « nouvelles mesures de l’efficacité » . Ainsi, pour évaluer le programme « justice judicaire », on regarde uniquement le « délai moyen de traitements des procédures par type de juridiction » . Dès 1980, les Etats-Unis imposaient ces pratiques, notamment dans la police où les agents étaient payés en fonction de leurs notes. Mais alors que ce pays remet en cause aujourd’hui ces méthodes managériales, la France sarkozyste s’y engouffre. D’où les nouveaux indicateurs de performance imposés aux fonctionnaires qui ne retiennent que ce qui est quantifiable : le nombre de gardes à vue dans les commissariats, d’actes médicaux réalisés dans les hôpitaux, d’étrangers éloignés, de peines d’emprisonnement prononcées, de chômeurs indemnisés...

L’évaluation est donc un moyen utilisé pour mener à bien les réformes et contraindre les personnels. Ainsi, alors que les chercheurs étaient évalués par leurs pairs, selon des règles discutées collégialement, la réforme de la recherche défendue par Valérie Pécresse bat en brèche ce principe : « L’évaluation par les pairs est remplacée par la notation , souligne Christian Topalov, sociologue, directeur de recherche au CNRS et à l’EHESS. Et alors, on note pour classer alors que l’évaluation orientait. Pour évaluer correctement, il faut lire les publications, les discuter, les confronter. Avec ces nouveaux indicateurs, on va pouvoir évaluer sans penser, donc sans lire les publications » (2). Ces nouveaux indicateurs retiennent le nombre de publications, et non la qualité ni la pertinence de travaux qui ne sont parfois pas publiables ou nécessitent des temps de recherche très longs.

Conséquence de cette obsession du chiffre, la quantité remplace la qualité. Comment les commissariats, qui ont des dotations en fonction de leurs activités et non pas en termes d’élucidation des affaires, ne seraient-ils pas tentés de placer en garde à vue toute personne entendue ? Dans la même logique, on préfère prescrire des examens lourds même s’ils sont inutiles, depuis que les budgets des hôpitaux publics dépendent de l’activité à l’acte médical. Ces objectifs chiffrés visent aussi à standardiser les pratiques puisqu’il faut entrer dans les cases pour pouvoir garder son poste et son budget. « Nous sommes bien ici, avec ces dispositifs actuels d’évaluation quantitative des actes et des productions, dans un maillage de contrôle social des universitaires confinés à des activités professionnelles rigoureusement et régulièrement régulées, cadrées, standardisées homogénéisées... et façonnées par le « fétichisme de la marchandise » » , écrit Roland Gori (3). Ce dernier, initiateur de l’Appel des appels, y voit un moyen de contrôler en profondeur les pratiques professionnelles.

Pour le philosophe Yves-Charles Zarka (4), l’évaluation est un instrument de « domination universelle » , une volonté du pouvoir « d’étendre son contrôle sur tous les aspects de la vie sociale et de la vie de l’esprit » . Surtout que l’évaluation veut se faire passer pour ce qu’elle n’est pas : une mesure objective. « L’inversion idéologique consiste à faire passer pour une mesure objective, factuelle, chiffrée ce qui est un pur et simple exercice de pouvoir. L’évaluation est un mode par lequel un pouvoir (politique ou administratif, général ou local), exerce son empire sur les savoirs et les savoir-faire qui président aux différentes activités en prétendant fournir la norme du vrai » , poursuit Yves-Charles Zarka. In fine, l’idéologie de l’évaluation proclame une hiérarchie qui se dit compétente pour juger qui est valable et qui ne l’est pas, ce qui se rapproche des logiques autoritaires.

CONTOURNEMENT

Face à la dictature de l’évaluation, des attitudes de refus ou de contournement apparaissent. Pour contrer la tarification à l’acte dans les hôpitaux publics et sauvegarder la qualité des soins, de plus en plus de praticiens hospitaliers font de fausses déclarations. De la même manière, les tests imposés aux élèves de CM2 ont rencontré une forte résistance : peu de résultats sont remontés jusqu’aux inspections académiques. Celles-ci s’arrachent les cheveux, entre les écoles qui n’ont pas organisé ces examens, les relevés incomplets et ceux qui utilisent une mauvaise notification. La faiblesse de l’impact pédagogique de ces tests avait été dénoncée, tant par les professeurs que par les parents d’élèves. Les chercheurs aussi, dont l’évaluation prend en compte le nombre de citations trouvées sur Internet, mettent en place des parades pour remonter dans les classements élaborés par l’algorithme PageRAnk qui hiérarchise les résultats de recherche postés par Google. S’auto-citer pourrait ainsi devenir un sport de combat. « N’écrivez pas de livres, tronçonnez » , « renforcez votre capital citationnel » , ironise le philosophe Grégoire Chamayou (5). Reste à savoir si ces stratégies peuvent s’implanter aussi dans la police et la magistrature. Assistera-t-on à une baisse des gardes à vue ou des incarcérations ? E.C.

 [1] [2] [3] [4] [5]Lire aussi : Le sens sacré de la méritocratie http://www.regards.fr/article/?id=4005

Des interventions de la CIP sur la question : http://www.cip-idf.org/article.php3?id_article=4356 ainsi que le livre en accès libre Inévitablement (après l’école) http://www.cip-idf.org/article.php3?id_article=4353

Paru dans Regards n°61, avril 2009

Notes

[11. Isabelle Bruno, Revue d’histoire moderne et contemporaine , 55-4bis, supplément 2008, éd. Belin.

[22. Voir la pétition sur www.appelrevues.org

[33. « Les scribes de nos nouvelles servitudes », Cités n°37, éd. PUF, 2009.

[44. Dans « Qu’est-ce que tyranniser le savoir », Cités n°37, éd. PUF, 2009.

[55. « Petits conseils aux enseignants-chercheurs qui voudront réussir leur évaluation », http://www.contretemps.eu

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