Accueil > Economie | Par Mathilde Goanec | 2 juillet 2012

Microcrédit, la grande mutation

Lancé il y a 30 ans au Bangladesh, le microcrédit est devenu l’outil
de développement à la mode, réussissant le tour de force d’être
plébiscité à la fois par les décideurs politiques, le monde de la finance
et les ONG. Mais ses objectifs initiaux sont loin d’être atteints.

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Les rêves se nourrissent avant tout
de héros et le domaine de la microfinance
n’échappe pas à la règle :
nombreux sont les témoignages
de ces « entrepreneurs aux pieds
nus », devenus rois du textile en Asie, cadors
du marché agricole en Afrique ou patrons prospères
en Amérique latine… La vague du microcrédit
n’est d’ailleurs pas réservée aux pays en
voie de développement puisqu’en France aussi,
les médias célèbrent ces « petits prêts, belles
histoires, vraies réussites
 » [1]. Pourtant, la critique
enfle dans le domaine de la microfinance,
ses différents penseurs se livrant même parfois
à une véritable guerre de tranchées. L’une des
plus médiatiques d’entre eux, Esther Duflo, a
remis le couvert en publiant conjointement avec
Abhijit Barnajee l’ouvrage Repenser la pauvreté
(éd. Le Seuil), sorti en France en début
d’année, après avoir fait un carton à l’étranger
et notamment en Inde. Cette jeune française,
professeure d’économie aux États-Unis, cofondatrice
du laboratoire Abdul LatifJameel poverty
action lab (J-Pal), a connu son heure de gloire
dans l’Hexagone en devenant titulaire, en 2009,
de la chaire Savoirs contre pauvreté, au Collège
de France. Dès les premières lignes, les deux
auteurs détricotent vaillamment le mythe : « Le
champ des politiques contre la pauvreté est
jonché des débris de solutions miracles qui
se sont révélées moins miraculeuses qu’on ne
l’espérait.
 » Et vlan.

La face cachée de l’utopie

« Le microcrédit a été présenté partout comme
une vraie baguette magique
, confirme Hélène
Giacobino, directrice de la branche française
du labo J-Pal. Tout le monde était d’ailleurs tellement
convaincu des qualités du microcrédit
que personne au début ne voulait d’une vraie
évaluation sur la question. Or les résultats
sont mitigés.
 » Dans Repenser la pauvreté, qui
compile 70 études, si le microcrédit a effectivement
permis à certains pauvres de se lancer
dans une activité productive, celle-ci est le plus
souvent modeste et peu rentable. Commerce,
artisanat, agriculture, les microentreprises permettent
à peine à leurs propriétaires de subsister,
dans des marchés souvent saturés. Sur
le plan de l’émancipation des femmes, l’un
des objectifs affichés de la microfinance, c’est
même un échec assez cuisant. « Elles devaient
prendre l’argent donc le pouvoir
, poursuit Hélène
Giacobino. Mais les femmes ayant accès
au microcrédit ont le plus souvent développé
une activité d’appoint, qu’elles cumulent avec
la gestion du foyer. Ça ne change rien sur le
plan de leur indépendance.
 » Enfin, tout le monde n’est pas entrepreneur dans l’âme et de
nombreuses activités meurent dans l’œuf, faute
de savoir-faire, d’éducation financière ou encore
d’investissement suffisant. Christophe Villa est
directeur de la chaire microfinance au sein de
l’école de management Audienca, à Nantes. Il
tient à souligner sa préoccupation d’une finance
responsable et durable avant de se lancer dans
l’arène. « Tout le monde n’a pas vocation à
obtenir un crédit, et tout projet n’a pas nécessairement
à être financé. Bien sûr, avec une
politique plus restrictive d’attribution, il y aura
de la casse, mais l’âge d’or de la croissance
exponentielle des institutions de microcrédit
va devoir cesser.
 »

Une nouvelle usure ?

« Bien sûr, la crise est passée par là, rendant
audibles ce genre d’analyses… Mais les intellectuels
comme Esther Duflo disent ce que
nous pointons depuis dix ans
 », s’emporte
Jean-Michel Servet, ancien professeur à l’Institut
universitaire d’études du développement à Genève
et fondateur du programme de recherche
sur la microfinance à l’Institut français de Pondichéry.
Dans un texte publié en 2006 sur le
portail Microfinances.org, le chercheur mettait
déjà en garde contre « l’euphorie » ambiante :
« Pour éradiquer la pauvreté, il faudrait une
volonté bien plus forte que de petits prêts et
une microfinance qui échappe aux préceptes
néolibéraux.
 » Adepte de l’outil en situation de
post-crise, comme en Bosnie, en Ouganda ou
au Pérou, le chercheur s’insurge contre l’expansion
incontrôlée de certaines institutions de
microfinance (IMF), et de leurs méthodes de
recouvrement agressives. La critique la plus
violente vise la situation dans la province de
l’Andhra Pradesh, capitale du microcrédit en
Inde, où les grandes IMF semblent avoir dérivé
dans une logique purement commerciale, qui
n’a plus grand-chose à voir avec les idéaux de
lutte contre la pauvreté. La justice indienne est d’ailleurs en train d’examiner les liens potentiels
entre les suicides massifs de paysans depuis
le début des années 2000 et ces organismes
de microcrédit. Face au scandale, le gouvernement
de l’Andhra Pradesh a pris en 2010 une
série de mesures contraignantes, incitant même
les clients à ne plus rembourser les emprunts
contractés. Esther Duflo s’est publiquement
insurgée contre cette intervention, qualifiant de
dangereux pour le secteur l’appel au déremboursement
et rappelant que les prêts informels sont
encore légion dans la région. Au grand dam de
Jean-Michel Servet : « SKS par exemple, l’une
des plus importantes institutions de microcrédit
indienne, a connu une croissance extrêmement
forte ces dernières années, ce qui a conduit
à des pratiques complètement immorales des
agents de crédit, qui menacent purement et
simplement leurs clients. Prendre des positions
anti-étatiques dans ce contexte me semble tout
à fait irresponsable.
 » Emmanuelle Javoy, directrice
de Planet ratings, une agence de notation
spécialisée en microfinance, nuance ce point
de vue : « En Inde, deux mécanismes se sont
superposés : en plus des IMF, les banques traditionnelles
sont poussées par l’État à dédier
une partie de leurs activités aux plus pauvres,
via des groupes autogérés, ce qui a généré de
très gros volumes de crédits. Ces banques sont
aussi en partie responsables de la crise. Ce qui
est sûr, c’est que cela a permis de révéler les
problèmes dont souffre le secteur tout entier.
 »

Des crédits à la consommation à grande échelle

Les appétits des organismes de microcrédit,
dont certains sont même désormais cotés en
bourse (voir encadré), ont rejoint la tentation
de certains emprunteurs d’utiliser le microcrédit
comme un simple prêt à la consommation.
« Cela correspond en réalité aux besoins de la
population, que l’on a tendance à oublier dans
cette affaire… L’argent prêté, qui devait servir au
capital productif, est en fait utilisé pour acheter
un frigidaire, payer des soins de santé ou l’école
des enfants. Est-ce que c’est fondamentalement
un dévoiement ?
 », s’interroge Jean-Michel Servet.
Chez Oxus, la branche microcrédit de l’ONG
Acted [2], présente dans les pays en conflit ou
post-conflit, on tente de limiter à 10 % le volume
de crédits attribués pour de la consommation.
Son directeur, Mickaël Knaute, s’en méfie :
« C’est un vrai débat au sein de l’organisation,
et on a même failli l’interdire, car cela peut confiner
au surendettement. On ne donne pas non
plus de prêt à ceux qui en ont déjà contracté
ailleurs, dans la même logique. Surtout, nous faisons
beaucoup d’éducation financière : qu’est ce
qu’un budget, un capital, des intérêts etc.
 »

Les perspectives

Les crises successives, qui ont eu lieu en Inde,
au Nicaragua, au Maroc ou encore en Bosnie,
ont eu au moins le mérite d’ouvrir de nouvelles
perspectives dans le domaine de la microfinance,
loin de se résumer au simple microcrédit
providentiel. La micro-épargne a ainsi le vent en
poupe, moins risquée que le crédit et déjà largement
pratiquée de manière informelle par les
populations pauvres, ainsi que la micro-assurance,
essentielle dans des pays dépourvus de
systèmes de protection sociale. Christophe Villa
insiste quant à lui sur le microcapital, qui permet
à des investisseurs de financer des projets
embryonnaires, et de développer ainsi des activités
plus conséquentes. La réflexion est aussi
sérieusement engagée sur les modalités de prêt
au sein des IMF. De plus en plus d’institutions
reviennent sur l’idée initiale du prêt garanti par un
groupe solidaire, souvent trop contraignant pour
les populations les plus vulnérables, et espacent
les remboursements de la semaine au mois, ce
qui libère (un peu) la pression sur les emprunteurs.
Enfin, nombreux sont ceux qui militent pour
le développement d’une finance adaptée au format
coopérative, ce qui a l’avantage de ne pas faire peser sur l’individu seul le poids de la difficile aventure entreprenariale.

Un outil dans l’océan du développement

Malgré ses vertus, le social business a donc ses
limites. Comment inventer et conserver le caractère
humanitaire du microcrédit dans un monde
de plus en plus libéral ? « La carte de crédit n’est
ni de droite ni de gauche, il en va de même de
la microfinance, c’est un simple outil,
avance
Jean-Michel Servet. Je suis moi aussi pour une
microfinance rentable, mais ce dont les gens
ont besoin par-dessus tout, c’est de protection
sociale et d’un État qui investit dans la santé ou
dans l’éducation, pas de néolibéraux qui font du
microcrédit pour payer moins d’impôts !
 » Esther
Duflo et Abhijit Barnajee, qui ont pourtant longtemps
documenté l’inefficacité de l’État dans les
politiques de développement (trop corrompu,
trop loin du peuple, trop occupé à sa propre survie
etc.), rappellent eux aussi désormais l’importance
de vraies politiques fiscales et des subventions
publiques à la création d’entreprise, même
s’ils notent que « ce n’est pas une idée à la mode
chez les économistes
 ». Davantage que la microentreprise,
c’est bien l’emploi salarié qui reste
le plus à même de favoriser la stabilité financière
qui, cercle vertueux, entraîne à son tour une meilleure
éducation, véritable clé du développement.
Plus efficace que l’usure informelle, qui confine
souvent à l’exploitation pure et simple, le microcrédit
a entamé sa mue et il était temps.

Les chiffres du microcrédit

Près de 200 millions de personnes bénéficient
de microcrédits (surtout des femmes),
distribués par plus de 3 000 IMF dans le
monde.

La croissance du secteur est importante,
autour de 30 % par an, et l’on considère
que le portefeuille mondial actif est déjà de
70 milliards de dollars (25 à 30 milliards
pour l’épargne).

Le taux d’intérêt moyen est de 35 %, ce
qui est souvent plus que dans le secteur bancaire
traditionnel mais que les IMF justifient
par des frais de fonctionnement élevés au vu
de la vulnérabilité de la clientèle.

10 % du financement des IMF provient
de l’aide internationale, le reste est assuré
par le marché local et des investissements
privés.

Cotées en bourse

Les pauvres sont pauvres, mais nombreux :
c’est toute l’équation économique qui soustend
les institutions de microcrédit,
devenues de vrais organismes
commerciaux. Et le potentiel est gigantesque
puisque l’on estime à 10 % seulement le
marché couvert. Des entreprises rentables
à tel point que certaines IMF sont rentrées
en bourse, comme SKS en Inde, Compartamos
au Mexique ou Equity Bank au Kenya,
sans que cela ait une incidence directe
sur leurs taux d’intérêts (très élevés chez
Compartamos, plutôt dans la moyenne pour
SKS). Toutes les sociétés de microcrédit
introduites en bourse rappellent d’ailleurs
qu’une partie des recettes a été reversée aux
populations par le biais de fondations ou de
programmes internes de développement.
« C’est complètement contraire à l’esprit »,
affirme pourtant Mickaël Knaute, qui insiste
sur la dimension nécessairement responsable
du secteur : « Chez nous, le principe
est simple : nous sommes une ONG, qui fait
de la microfinance, via sa branche Oxus.
L’inverse peut vite s’avérer dangereux.
 » Le
débat se pose avec d’autant plus d’acuité que
la plupart des IMF se sont constituées grâce
aux bailleurs de fonds internationaux, dans
le cadre de politiques internationales de
développement. Pas pour gonfler les poches
des actionnaires.

M.G.

Notes

[1Site Les Échos Entrepreneur, le 9 février 2012.

[2L’Agence d’aide à la coopération technique et au développement
(Acted) travaille principalement en Afrique,
en Asie centrale et en Asie.

Portfolio

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