Accueil > Société | Par Rémi Douat | 1er septembre 2005

Mordus par la puce

Nanotechnologies, domaine de l’infiniment petit, nouvellement accessible à l’homme : les investissements colossaux et la recherche avancent à grands pas. Quel impact sur la santé, l’environnement, les libertés publiques, quelles utilisations militaires auront ces nouvelles manipulations ? Le débat public stagne...

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Si le XXe siècle a été celui du nucléaire, le suivant est sans nul doute celui des nanotechnologies. Le nanomètre ? Une unité de mesure, le millionième de millimètre, soit un cent millième de l’épaisseur d’un cheveu. Pour atteindre la taille d’un être humain moyen, il faut en empiler 1,7 milliard. Les nanotechnologies consistent à manipuler la matière à l’échelle atomique. Selon ses promoteurs, une telle miniaturisation ouvre de formidables horizons : des frigos intelligents jamais vides, des tee-shirts toujours propres, des lunettes autonettoyantes, des matières plus résistantes et moins lourdes que l’acier... Comment réaliser ce prodige ? Nanotechnologies et nanobiotechnologies permettent d’adapter les propriétés d’un matériau en le construisant molécule par molécule, comme un jeu de cubes. A l’arrivée, ces nanomachines imitent le vivant. Au-delà du gadget que le marketing saura sans doute rendre indispensable au consommateur, des applications médicales révolutionnaires sont annoncées. Les perspectives sont séduisantes. Il faut imaginer un nanorobot envoyé dans le corps humain et capable de rechercher puis détruire une cellule cancéreuse, sans dommages collatéraux.

L’enjeu économique est immense. Aux Etats-Unis, l’investissement public pèse 800 millions d’euros par an et le National Nanotechnology Coordinator Office, plate-forme de l’administration américaine, entend débloquer 3,7 milliards de 2005 à 2008 sous forme de largesses fiscales pour favoriser l’investissement privé. Egalement en lice sur le marché, le Japon et l’Europe injectent massivement des fonds dans la recherche. La Commission européenne évaluait récemment le marché mondial des produits et processus issus des nanotechnologies à environ 2,5 milliards d’euros. La Commission notait également dans un récent communiqué que le marché pourrait s’élever à plusieurs centaines de milliards d’euros d’ici 2010, pour en arriver plus tard à dépasser les 1000 milliards d’euros. Dans cette course à l’infiniment petit qui devrait rapporter infiniment grand, Grenoble met le paquet et occupe déjà une place de Silicon Valley européenne.

Vaccinés à la high tech

Alors tout va pour le mieux dans le meilleur des nanomondes ? Pas sûr. Comme pour les OGM et le nucléaire, le débat public est le grand absent. Pas facile. « Les élus (grenoblois, ndlr) ont été vaccinés à la high tech. Cela permet d’avancer plus vite et d’éviter de se poser des questions métaphysiques. » La petite phrase est de François Brottes, député PS et adjoint à la mairie de Crolles (1), haut lieu d’investissement dans les nanos. Une poignée de citoyens actifs, avec cette indécrottable manie de se mêler de ce qui les regarde, répond en citant Rabelais : « Sans conscience, la science n’est que ruine de l’âme. » Obscurantiste et bouffe-scientifique ? Sûrement pas, répondent les militants de Pièce et Main-d’œuvre (PMO). Auto-définis « simples citoyens » et regroupés derrière le site « Pièces et Main-d’œuvre » (www.piecesetmaindoeuvre.com), ils travaillent à la « construction d’un esprit critique à Grenoble ». A force d’enquêtes et de productions écrites fracassantes et visiblement bien renseignées, ces citoyens actifs ont réussi à faire tousser le doux ronron technoscientifique grenoblois.

Applications sécuritaires

Alors quid des espoirs médicaux que portent les nanotechnologies, notamment les nanorobots, missiles ciblés envoyés dans le corps humain ? « De tels « missiles », peuvent véhiculer aussi bien des charges létales (virus nano-encapsulés et génétiquement modifiés) que des charges curatives », opposent-ils. En effet, les destinations militaires et policières, beaucoup moins médiatisées que les applications civiles et médicales, pèsent très lourd dans la course à la recherche. Le pôle nanotechnologique européen Minatec, qui ouvrira à Grenoble en 2006 pour un coût de 193 millions d’euros, est le fruit d’une étroite collaboration entre le CEA (commissariat à l’énergie atomique) et la Direction générale de l’armement, branche recherche et développement du ministère de la Défense. Les applications militaires ? Difficile encore à concevoir pour le béotien. Jean-Pierre Dupuy, professeur de philosophie à Polytechnique et ingénieur général des Mines, s’est vu confier la mission de réaliser une recherche exploratoire sur les impacts des nanotechnologies par le conseil général des Mines. En 2002, il déclarait au Sénat que « les armes NBC (nucléaires, biologiques et chimiques) seront aux armes nanotechnologiques ce que la fronde fut à la bombe d’Hiroshima ». Le scientifique poursuit : « La dissémination sera inévitable, et une structure dissuasive de type MAD (destruction mutuelle assurée, garantie paradoxale de paix et fondement de la dissuasion, ndlr) impossible à mettre en place, dans la mesure où chacun pourra espérer se débarrasser de son ennemi par une première frappe. » (2) Les applications sécuritaires sont infinies. Les puces, fruit des nanotechnologies, permettent déjà la traçabilité d’un produit, de conteneurs ou de bétail. Raffinement supplémentaire, ces « étiquettes intelligentes » peuvent sans difficulté technique être implantées sous la peau d’un être humain (voir encadré). Les informations contenues dans la puce peuvent comprendre le dossier médical, les empreintes génétiques et tous les éléments d’identité. Plus fort que James Bond, les nanotechnologies permettent l’installation de vidéosurveillance plus petite qu’une poussière, impossible à détecter pour l’œil. L’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques a déjà signifié une (timide) inquiétude dans un rapport publié en mai 2004 : « Si l’implantation de nanomatériaux ou de biocapteurs peut être positive, l’utilisation des nanobiotechnologies à des fins de localisations, contrôle, voire « télécommande » des individus peut se révéler dangereuse si elle n’est pas utilisée dans une bonne intention. » Pour les militants de PMO et les Opposants aux nécrotechnologies grenobloises (ONG), suivant l’adage « ce n’est pas parce qu’on n’a rien à cacher qu’on veut tout montrer », il s’agit aussi de la poursuite d’un fichage généralisé, d’une « domestication du cheptel humain » et d’un renforcement du contrôle social par la technification de la société.

Des études alarmantes

L’innocuité des nanomatériaux demeure une inconnue de taille. Une telle échelle implique des réactions biologiques différentes de ce que l’on connaissait jusqu’alors. Dominique Lison est chercheur en toxicologie industrielle à l’université catholique de Louvain et prône la prudence. « Dans le corps humain, des particules aussi fines peuvent gagner le cerveau ou se déposer dans les poumons. Ce ne sont pas des techniques inoffensives et il ne faut pas inonder l’environnement avant d’en savoir davantage. Nous devons savoir quelles sont les conditions d’encadrement nécessaires pour éviter que ça ne génère des effets néfastes. » Le peu d’études disponibles sont alarmantes. Les toxicologues américains tombent sur des résultats convergents, récemment publiés dans le journal Toxicological Sciences. Selon deux études, les fibres de nanotube de carbone peuvent avoir des conséquences dangereuses pour les poumons. David Warheit, chercheur chez l’industriel DuPont, a observé dans son laboratoire que 15 % des rats en contact avec des nanotubes mouraient dans les 24 heures. D’autres pointent les risques liés à l’utilisation incontrôlée des nanotechnologies. Le physicien Eric Drexler publiait en 1986 Engines of creation, spéculant sur des nanorobots capables de s’auto-reproduire. Quand l’imitation du vivant n’est plus une imitation. Billy Joy, scientifique de Berkeley, inventeur du langage informatique Java, estime dans un article (3) que « les technologies les plus incontournables du XXIe siècle : robotique, génie génétique et nanotechnologies : représentent pour l’espèce humaine une menace sans pareille. Elles sont porteuses d’une puissance telle qu’elles sont capables d’engendrer toutes sortes d’accidents et d’abus totalement inédits. Concrètement, les robots, les organismes génétiquement modifiés et les « nanoréseaux » ont la capacité de s’autoreproduire. Si une bombe nucléaire n’explose qu’une fois, un robot peut proliférer et échapper à tout contrôle ».

Comme pour les OGM (leur innocuité est-elle garantie ?) ou le nucléaire (la dernière génération de réacteur dite EPR est-elle nécessaire, faut-il se lancer dans la course à la fission de l’atome à Cadarache ?), les nanotechnologies demanderaient a minima un vrai débat public. Mais comment discuter de l’atome, de génétique ou de physique quantique avec des citoyens béotiens, peut s’interroger le chercheur. « Pas besoin de connaître le fonctionnement d’un moteur pour lutter contre la pollution », répond le citoyen. La convergence d’intérêts économiques et politiques peut constituer autant d’obstacles à la démocratie. A Grenoble, il est parfois difficile de les dissocier. « Les collectivités financent les équipements et les organismes de recherche, analyse-t-on à PMO, l’armée signe des contrats avec les laboratoires pour accéder aux technologies les plus avancées, choisir les sujets de thèse et financer certaines recherches et les entreprises, dont les dirigeants sont souvent issus du CEA, vampirisent les subventions et régentent la vie locale. » Ajouté à un discours sur le nécessaire « dynamisme économique » de la région et à l’emploi qu’il ne manquera pas de créer, le consensus s’installe confortablement.

Culture du risque

De coup médiatique en canulars à grande échelle, PMO est parvenu à attirer l’attention au niveau national. Bien qu’elle ne le reconnaisse qu’à mi-voix, la Métropole grenobloise a été contrainte d’organiser les 16 et 17 juin derniers un forum public opportunément intitulé « sciences et démocratie ». L’opinion de PMO sur ce rassemblement de pointures politiques et scientifiques ? « Nous n’avons que faire d’un débat après coup, poursuivent les militants de PMO. Il s’agit, maintenant que tout est irréversible, de nous associer aux choix faits sans nous, par exemple en nous inculquant cette « culture du risque » si grenobloise. De faire de nous les cogestionnaires de la catastrophe, au sein de cette « démocratie technicienne » chère à nos technarques. » Jacques Testart, directeur de recherche de l’Inserm, a accepté l’invitation au débat mais s’est offert le luxe d’un propos peu orthodoxe : « Les tenants des nanotechnologies nous proposent de fermer les yeux et de foncer droit dans le mur. C’est insupportable. D’autres nous proposent de tout arrêter. Je ne suis pas d’accord non plus. Je veux un retour à la prudence et c’est la démocratie qui fait réellement défaut. Je prône les conférences citoyennes qui consistent à tirer 15 personnes au hasard et à leur dispenser une formation objective et contradictoire. Cela a été fait deux fois en France, sur les OGM et le nucléaire. On s’aperçoit que les citoyens deviennent informés, intelligents et altruistes. Mais aucun parlementaire n’a pris en compte leurs recommandations. »

1. Crolles fait partie de la Métropole, communauté d’agglomération de Grenoble.

2. Actes de la rencontre internationale de prospective du Sénat, La France dans le monde en 2020 , 24 octobre 2002.

R.D.

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