Accueil > Monde | Par Emmanuel Riondé | 1er juillet 2008

Mugabe, le gâchis

Le Zimbabwe devrait élire son président le 27 juin, après trois mois de crise politique aiguë. Au pouvoir depuis plus de vingt ans, Robert Mugabe a agité la cruciale question de la redistribution des terres sans jamais mener à bien cette réforme. Va-t-il se décider à passer la main ?

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Idéalement, le deuxième tour de l’élection présidentielle zimbabwéenne devait se tenir le 27 juin. Morgan Tsvangirai, le candidat du Mouvement pour le changement démocratique (MDC), devait en sortir vainqueur comme la majorité des électeurs semble l’avoir souhaité lors du premier tour du 29 mars. Et enfin, Robert Mugabe, 84 ans, candidat de l’Union nationale africaine du Zimbabwe-Front Patriotique (ZANU-PF) devait reconnaître sa défaite, prononcer les politesses d’usage, et s’en aller discrètement finir sa vie dans un coin ombragé de ce magnifique pays.

Sauf que mi-juin, rien, au lendemain d’une nouvelle arrestation de Morgan Tsvangirai durant quelques heures par la police, ne laissait espérer une telle sortie. Surtout pas l’attitude du vieux dictateur d’Harare qui n’a jamais hésité par le passé à user de tous les moyens possibles pour se maintenir à la tête de l’Etat. C’est en avril 1980, après la signature des accords de Lancaster House qui mettent fin à l’existence de la Rhodésie du Sud, que Robert Mugabe, ex-chef de la guérilla de libération, devient premier ministre du nouveau Zimbabwe. Il en sera élu président sept ans plus tard, puis réélu en 1996 et 2002. Durant les années 1980, le pays est observé avec bienveillance. Il a su faire sa transition sans trop de dégâts humains ni économiques. Situé sur la « ligne de front » du régime d’apartheid de Pretoria, le Zimbabwe appartient au Mouvement des non-alignés et son agriculture lui permet de nourrir sa population. Il est le « grenier à blé » de l’Afrique australe.

AUTORITARISME ET BRUTALITÉS

Au début des années 1990 cependant, le « modèle » semble s’essoufler un peu. Mugabe, qui entre-temps a eu l’occasion de faire la preuve de son autoritarisme et de sa brutalité en faisant tuer plusieurs dizaines de milliers de personnes dans la région du Matabeleland, souscrit à un plan d’ajustement structurel du FMI. C’est à cette époque que la question de la terre resurgit dans le débat. En 1979, les accords de Lancaster House ont prévu une réforme agraire, mais, dix ans plus tard, la situation reste inégale : environ 4 500 fermiers blancs possèdent encore plus d’un tiers des terres les plus fertiles, tandis que 700 000 familles noires se partagent le reste. En 1991, une loi sur l’acquisition des terres est adoptée. Mise en avant par le régime pour amadouer une population dont les conditions de vie se dégradent, notamment à cause des restrictions qu’impose le plan du FMI, elle est en fait surtout utilisée, déjà, au profit d’amis du pouvoir... En 2000, le « camarade Bob » , ainsi que l’appelle Nelson Mandela, envoie des vétérans de la guerre de libération (dont beaucoup ne le sont pas) réquisitionner les terres des fermiers blancs, parfois avec violence. Les réactions sont de deux types : d’un côté, des puissances occidentales, notamment les Britanniques, qui, « scandalisées » , mettent Mugabe au ban de tous les raouts internationaux. De l’autre, des voisins un peu tétanisés : en Namibie, comme en Afrique du Sud, la redistribution aux fermiers noirs des terres détenues par les Blancs reste, jusqu’à ce jour, une question politique lourde.

QUELLE REDISTRIBUTION ?

Et la façon dont la traite Mugabe n’est pas de nature à alléger le débat. Qui récupère les terres ? Quels critères de redistribution ? Comment exploiter et conserver la rentabilité des fermes réquisitionnées ? Encore une fois surtout soucieux de satisfaire ses fidèles et de redorer son image aux yeux d’une population exaspérée, il n’apporte pas de réponse probante à ces questions, créant un précédent désastreux sur un sujet qui concerne toute la région.

Résultat : le Zimbabwe, à qui le Programme alimentaire mondial achetait de la nourriture jusqu’en 2001 pour pallier les éventuelles pénuries régionales, doit désormais en importer. Le tout dans un climat de forte déliquescence économique et politique : dévaluation permanente de la monnaie, pénurie de produits de première nécessité, intimidation de l’opposition, atteinte sévère au droit de la presse. Ces dernières années, la situation n’a cessé de se dégrader. Jusqu’au 29 mars dernier, où le peuple du Zimbabwe semble avoir voulu signifier de façon définitive à son vieil autocrate que, cette fois, c’était la dernière. Pas sûr qu’il soit prêt à l’entendre. E.R.

Paru dans Regards n°53, été 2008

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