Accueil > Culture | Par Luce Vigo | 1er juin 2006

Mythologie. Une modernité signée Godard

Godard a participé à une révolution de notre regard sur l’image. Est-il un auteur difficile ? Les salles de Beaubourg ouvertes à une rétrospéctive intégrale de ses films et à une exposition ne désemplissent pas. Lectures de son cinéma avec Nicole Brenez et Alain Bergala.

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Il arrive que certains films de Jean-Luc Godard, surtout les plus récents, se refusent aux spectateurs, à moins que ce ne soit les spectateurs eux-mêmes qui, bardés d’idées toutes faites, aient perdu cet esprit d’innocence qui leur permettait de se laisser aller à toute œuvre méconnue malgré ses zones d’ombre. C’est sans doute le bon moment de faire une nouvelle tentative d’approche d’une œuvre aussi diversifiée, aussi immense, forcément inégale que celle de Godard, en acceptant d’aller voir ce que le Centre Georges-Pompidou nous offre : une rétrospective intégrale de cent quarante films et de soixante-quinze documents rassemblés et programmés jusqu’au 14 août par Sylvie Pras et ses assistants. Cette rétrospective est éclairée par une exposition surprise telle que Godard les aime : « Voyage(s) en utopie, J.-L.G., 1946-2006, à la recherche d’un théorème perdu », et par Jean-Luc Godard Documents, publication conçue par un collectif de six personnes et coordonnée par Nicole Brenez.

Un nouveau livre d’Alain Bergala reconstitue le travail de Godard dans les années soixante : histoire complète de chaque film, technique, production, tournage. Avant-première.

Vous avez déjà beaucoup écrit sur l’œuvre de Godard, vous avez fait de nombreux entretiens avec lui, vous avez réuni un certain nombre d’écrits et de documents, de lui, de vous, dans un livre en deux volumes, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard. D’où vient ce désir d’un nouveau livre, et ce choix des années soixante ?

Alain Bergala. C’est simple. Dans cinq ans ce livre ne pourra plus se faire. C’était le moment historique d’aller enquêter, de rencontrer des gens qui pouvaient dire ce qu’était vraiment Godard dans les 1960. Ils ne sont plus très jeunes, comme Charles Bitsch ou Savignac qui ont été ses assistants, certains, hélas, ne sont plus là, comme Suzanne Schiffman. J’ai donc vu beaucoup de gens quand je n’avais pas d’archives et c’est précieux d’avoir des informations de première main, même si la mémoire joue quelquefois des tours. Le but de ce livre, c’est de faire très sérieusement et précisément l’histoire de chaque film (de A bout de souffle à Week-end, quinze longs-métrages, avant que Godard quitte le cinéma pour aller faire des films militants à l’étranger), son histoire technique, celle de la production, du tournage, c’est-à-dire tenter de reconstituer réellement le travail. C’est un travail de fou, que devrait faire l’Université. La documentaliste, Mélanie Guérin, a travaillé six mois, elle a trouvé des plans de travail, des feuilles de service quotidiennes, des rapports script... C’est un livre dans lequel je me suis totalement engagé.

Vous n’avez pas fait appel à Godard ?

Alain Bergala. Non, parce que dans les années 1960, Godard n’avait rien, pas de maison, il déménageait tous les trois mois et ne gardait rien.

Est-ce pour cela, et pour la spécificité de l’époque et des films que vous choisissez les années soixante ?

Alain Bergala. C’était le plus urgent. Et puis ce sont des films que je connais par cœur, l’époque où j’ai le plus d’informations dans mon propre disque dur mental. Et j’avoue que c’est plus rigolo de travailler sur les années 1960 que sur les années 1990.

Les films de cette première époque parlaient donc davantage au public ?

Alain Bergala. Je pense. D’abord, dans les années 1960, Godard était extrêmement vivant, gai. Après il est devenu plus méditatif, plus sombre, il s’est plus intéressé à ce qu’il avait dans sa tête. Avant il captait tout ce qui bougeait, dans le domaine de l’esthétique, ou sur le plan social. Il a été un capteur de génie de tous les changements, des mutations liées à la société de consommation, à la sortie de l’après-guerre. Il a tout saisi, il a été imbattable, plus fort que Rivette ou Truffaut, plus classiques. Il avait d’incroyables moments de porosité au monde. Quand il revint au cinéma dans les années 1980, il était plus tourné vers les questions qui le travaillaient, moins ouvert, sauf dans Sauve qui peut la vie. Mais il est devenu davantage un philosophe, un penseur. C’est sa posture d’aujourd’hui. Il le dit, « le cinéma est fait pour penser ». La grande différence entre les deux époques, c’est que dans les années 1960 il était dans le pur présent, tournait sans arrêt, chaque film était une expérience. Après un film en noir et blanc, il fallait qu’il tourne un film en couleurs, plus gai, c’était purement réactif donc impossible de se rappeler l’ordre des films. Dans les années 1980, au contraire, il se met à creuser une idée, la grâce, par exemple, dans Je vous salue Marie, après il poursuit sur l’idée de la résurrection, les films s’enchaînaient davantage. J’avais plaisir à essayer de comprendre où il allait, d’anticiper, sa quête était très cohérente.

De votre part c’est une démarche intellectuelle...

Alain Bergala. Quand je vois un nouveau film de Godard, je suis comme tout le monde, je ne comprends pas grand-chose mais cela ne me fait pas peur. Je sais que je reverrai le film plusieurs fois. Depuis quinze ans les films de Godard ne sont pas faits pour être vus une seule fois, c’est la même chose pour un livre ou un morceau de musique. Les DVD sont de très beaux outils de travail. Lorsque j’ai découvert Eloge de l’amour ou Notre musique, je n’ai capté que des morceaux, des sensations, entrevu des choses. Si tout m’a paru limpide du premier coup dans Je vous salue Marie, Passion m’a paru très compliqué.

Le public a du mal à suivre ?

Alain Bergala. Non, il pense que si le film ne lui donne pas tout la première fois, c’est que le film se refuse à lui. Il y a une telle frénésie d’instantanéité que si le film ne plaît pas tout de suite, il faut qu’il dégage. Il s’en fout, Godard, je pense que ce n’est pas bien, qu’il a tort. Dans les années 1960, quand un film n’avait pas marché, il faisait attention au suivant. Les salles du Centre Pompidou ne désemplissent pas, jeunes et vieux spectateurs confondus. Je ne pense pas que ce soit un effet de mode mais la découverte d’un plaisir : comment résister à la drôlerie des acteurs dans Bande à part, même s’il y a mort d’homme, comme dans A bout de souffle ? Comment ne pas se sentir concerné par Deux ou trois choses que je sais d’elle aujourd’hui, ne pas être saisi par la glaciale étrangeté d’Alphaville ? Je me demande comment les jeunes reçoivent Histoire(s) de cinéma ? C’est un bilan génial du siècle, une remontée vers le passé pour saisir le présent. Mais Godard, comme souvent, ne donne pas toutes les clefs pour comprendre.

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