Accueil > Culture | Par Patrice Fardeau | 1er mars 2000

Nabokov et ses énigmes

L’écrivain américain d’origine russe entre dans la célèbre collection de Gallimard, "La Pléiade". Excellente opportunité pour tenter de cerner un auteur mal connu, auquel Brian Boyd consacre un second volume.

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T out le monde connaît Lolita, qui a permis à Vladimir Nabokov d’accéder, dans les années cinquante et après des décennies de difficultés, à la notoriété. Mais les raisons de la célébrité n’étaient pas, tant s’en faut, bonnes, comme souvent dans un succès de scandale. Qui est vraiment Vladimir Nabokov ? Il "brouille sans cesse les cartes" note Maurice Couturier dans son introduction du tome 1 de "La Pléiade". N’est-ce pas sa vie propre, cependant, qui a été brouillée ? Fils d’un ministre célèbre de Kerenski, exilé, antibolchévique sans pour autant être "blanc", il n’a pu se fixer nulle part après avoir quitté son pays et adopté la langue anglaise pour écrire. Là réside la tragédie originelle : "Ma tragédie personnelle, note-t-il en conclusion de sa postface à Lolita en 1956, qui ne peut et ne doit intéresser personne, est qu’il m’a fallu troquer mon idiome naturel, mon vocabulaire russe si riche, libre de toute contrainte et si merveilleusement docile, contre un mauvais anglais de remplacement dépourvu de tous les accessoires : le miroir surprise, le rideau de fond en velours noir, les traditions et associations tacites : que l’illusionniste de terroir, queue-de-pie au vent, manipule avec une aisance magique afin de transcender à son gré l’héritage national."

S’il pose autant de problèmes au lecteur, c’est que Nabokov brouille les pistes, certes, mais aussi qu’il est d’une exigence propre aux écrivains majeurs : il ne peut supporter que la vérité ; du moins qu’emprunter le chemin susceptible d’y mener, car rien n’est aisé en la matière.

C’est pourquoi il ne s’est jamais senti à l’aise dans aucun pays : même s’il déclare se sentir chez lui en Amérique : et qu’il a, finalement, passé sa vie post-russe à errer. N’a-t-il pas, citoyen américain, terminé sa vie en Suisse ? Ne dit-il pas qu’il aurait pu être un excellent écrivain français ? Il a vécu en Allemagne, en France, aux Etats-Unis, en Suisse. Partout, il s’est livré à une activité qu’on lui connaît peu et qui lui a cependant procuré aussi la célébrité : la chasse aux papillons. L’une de ses deux découvertes porte d’ailleurs son nom. Celui que Maurice Couturier qualifie de sceptique et d’agnostique a passé du temps à examiner les organes génitaux des papillons ou leurs ailes pour déterminer une taxinomie.

Chasseur de papillons et universitaire, un auteur à décrypter

Brian Boyd, dans son second volume consacré aux "années américaines" de Nabokov : et c’est l’auteur de la chronologie de "La Pléiade" :, note que les papillons étaient un rêve d’enfant. On se gardera de l’analyser : l’écrivain américain avait horreur de la psychanalyse, même s’il ne dédaigne pas, à l’occasion, utiliser quelques-uns de ses outils. Mais n’est-ce pas, une fois encore, une manière de perdre le lecteur afin de le gagner ? Nabokov répugne en effet avant tout à mâcher la tâche de celui ou de celle à qui il s’adresse. Eux aussi, paraît-il penser, doivent assumer leur part de travail, comme s’ils ne pouvaient gagner autrement le plaisir. Pas de textes qui ne soient en quelque sorte "cryptés", comme l’ont été aussi, si l’on en croit ses biographes, ses cours. Avant d’être un romancier reconnu (et même si l’émigration russe le considérait déjà comme l’un des plus grands), il s’est signalé par des talents pédagogiques hors pair, notamment à la célèbre université de Cornell ou à celle de Harvard. A chaque fois, c’est la passion et un désir aigu d’authenticité qui semblent animer cet homme qui n’a pourtant pas été exempt d’injustices. En matière pédagogique : sa haine des bolcheviques l’a fait maltraiter d’excellents éléments universitaires américains à l’époque où l’Union soviétique était un allié sur lequel il convenait de ne pas dire de mal : l’un d’eux a dû redoubler son année à cause de Nabokov et malgré l’appui de tous les autres professeurs, le romancier étant resté intraitable vis-à-vis d’un élément particulièrement brillant ; en matière politique : Mc Carthy ne l’a pas choqué et sa femme Véra était pour ; la guerre du Viet-Nâm ne l’a pas indisposé et il s’est même fendu d’une lettre au président Lyndon Johnson... Comment s’en étonner dans un pays où l’auteur des Raisins de la colère est mort en demandant qu’on lance une bombe atomique sur le Viet-Nâm ou John Dos Passos, le critique acerbe de la société américaine dans une célèbre trilogie, s’agenouillant en fin de vie devant ce qu’il avait si violemment mis en cause ?

"Handicapé social" par peur de la médiocrité multipliée

Le travail de Brian Boyd, second volume intitulé les Années américaines, est scrupuleux pour retracer la vie et la composition de l’oeuvre de Vladimir Nabokov. Un Européen peut rester pourtant sur sa faim. Il ne pénètre pas suffisamment en profondeur, n’assigne pas de lieux d’origine aux choix esthétiques quand les références, cependant, sont bien présentes : Proust, Joyce, Kafka, entre autres, et même Robbe-Grillet, très admiré (y compris le cinéaste de l’Année dernière à Marienbad). C’est que Boyd refuse, lui aussi, les savoirs contemporains, comme la psychanalyse, même si aucune critique littéraire ne saurait s’y réduire. Autrement dit, il y a chez lui une volonté de toujours justifier le trop célèbre auteur de Lolita, une prise insuffisante de distance et, par là, une productivité raréfiée de l’oeuvre.

Il faut donc reprendre son bâton de pèlerin et replonger (ou plonger) son nez dans les textes et la publication des romans russes (Roi, Dame, Valet, la Défense Loujine...) vient à point, bien qu’il restera un mystère, sans doute, pour le lecteur non russophone : Nabokov a traduit entièrement, révisant son fils Dmitri, sa période russe et on ne sait ce qu’est devenu son regret de cette langue qu’il a dû abandonner. Pourquoi considérait-il Joyce comme dépassé ou méprisait-il Faulkner ou Dostoievski ? Celui qui admirait Queneau (Lolita = Zazie ?) ne se laisse réduire à aucune case, fût-elle prestigieuse. Il cherche, ne résout finalement jamais, comme un Sisyphe scriptural. Il faut imaginer Nabokov heureux. Puisqu’il le fut, notamment grâce à une compagne de tous les instants et une collaboratrice précieuse. Il s’est voulu en dehors de tout, voire contre tout, même si nous pouvons lui poser des questions sur des complicités pesantes. Mais là n’est pas la question. Il faut attendre avec impatience les deux autres "Pléiade" prévus pour compléter ce premier tome prometteur.

L’irréparable douleur d’avoir dû quitter "son idiome"

Reste le dédale nabokovien qui requiert patience et ruse tactique. Aux lecteurs Petits Poucets , il sème ses références comme pour se cacher, pour réduire la douleur irréparable d’avoir dû quitter un pays (son père a été assassiné) et plus encore sa langue. A moins qu’il ne veuille, avant tout, placer en avant l’absolue singularité de l’art qui le sauve de cette amère constatation : "Je suis un handicapé social." Vérité ultime, peut-être : "Il n’y a rien au monde qui me répugne plus que l’activité de groupe, que le bain communautaire où velus et insaisissables se mêlent dans une médiocrité multipliée." A sa manière, il rappelle que le concept de chien n’aboie pas, que les auteurs de romans policiers ne sont pas des criminels et que l’opacité du réel n’est pas près de se lever. Même s’il faut y courir. .

Brian Boyd, Vladimir Nabokov 2. Les années américaines. (Gallimard, Biographies. 826 p. 210 F)

Vladimir Nabokov : OEuvres romanesques complètes t. 1 (Machenka ; Roi, Dame, Valet ; La défense Loujine ; Le guetteur ; L’exploit ; Rire dans la nuit ; Chambre obscure ; La méprise ; Invitation au supplice).

La plupart des grandes oeuvres de Vladimir Nabokov sont disponibles en Poche, notamment Folio ou, comme pour l’ultime roman (Regarde ! Regarde les Arlequins !), en 10 x 18.

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