Accueil > Société | Par Nicolas Kssis | 1er septembre 2006

Noir, c’est noir !

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Le parcours de l’équipe de France lors du mondial allemand a laissé un étrange sentiment dans le pays. Et non pas seulement en raison d’une agaçante défaite aux tirs au but et de l’exclusion de Zinédine Zidane, depuis ressuscité pour rentrer dans le panthéon national par la grâce des médias et d’un Jacques Chirac bien magnanimes en la circonstance. Plus sérieusement, tous ceux qui suivent un peu l’évolution de notre société au travers du prisme du sport et notamment du football, ont pu noter l’évolution sensible du climat autour des Bleus, bref de l’ensemble des messages sociaux ou politiques qu’ils ont pu mobiliser. Et globalement le tableau ne se révèle guère réjouissant.

L’ensemble du périple tricolore fut pourri par une nauséabonde polémique, souvent non dite, qui, grossièrement, pointait du doigt une surreprésentation des joueurs « noirs » dans la sélection nationale. L’extrême droite, le FN en tête, a allégrement brodé dessus, dans une forme de revanche symbolique sur 1998 ou elle avait dû en rabattre de sa morve xénophobe. Elle est revenue cette fois-ci à la charge, pleine d’assurance, parlant même de « discrimination à l’embauche », s’inquiétant qu’un des « seuls Blancs », en l’occurrence Ribéry, soit un converti à l’islam. Elle n’hésita plus à cogner sur l’icône Zizou, le « bon Arabe » qui finalement, comme ses « frères de banlieue », « exhiba » sa véritable nature inassimilable (Minute titrait « Ciao Voyou »). Ce discours d’un dramatique racisme ordinaire déborda largement les cercles fachos habituels. Eric Zemmour s’amusa ainsi à ironiser dans le Figaro sur France-Togo, seul « derby africain », oubliant au passage que le plus gros contingent des joueurs noirs était originaire des Antilles.

Cette problématique a empoisonné l’image d’une équipe tricolore qui d’un coup se voyait accuser de ne plus être « assez représentative ». Ces joueurs sont pourtant bel et bien les enfants du football national et issus des populations qui résident sur le territoire français. Pour la plupart nés citoyens français, un petit nombre l’étant devenus par la suite. Le problème se situe bien ailleurs. Ils ne sont pas n’importe quel type de Français. En cela, tout comme les Bleus de 1998 avaient incarné la réalité multiculturelle du pays, ceux de 2006 ont cristallisé le malaise actuel de la société (banlieue en « flammes », mémoire coloniale, esclavage...). Autre détail symptomatique, l’ampleur de la projection « minoritaire » sur certains joueurs, en dépit de leur propre positionnement sur le sujet, comme par exemple un Zinédine Zidane « algérianisé » par une jeunesse des « cités » qui, cette fois-ci, sort aussi souvent le maillot du capitaine tricolore que le drapeau algérien. Le besoin de visibilité et de fierté fut tel qu’il se concentra paradoxalement sur une des figures emblématiques jusqu’à présent du « modèle d’intégration/assimilation ». Surtout personne ne prit la peine de rappeler que l’équipe de France de football constitue d’abord une sélection des meilleurs professionnels évoluant dans les championnats de la FIFA et disposant d’une licence en règle. La notion de représentation s’épuise vite, si ce n’est pour discuter du choix d’un tel à la place d’un autre pour tel poste. Si demain les onze Bleus sont tous bretons, qu’en dira Le Pen ?

Point positif néanmoins, ces Bleus « trop foncés » s’avérèrent nettement plus engagés politiquement que leurs très consensuels aînés de 1998. Nicolas Sarkozy se tint ainsi loin des vestiaires car se sachant peu désiré, notamment par un Lilian Thuram (particulièrement loquace quand il s’agit de dénoncer la « sarkoïsation des esprits ») ou un Vikash Dhorasoo (qui parraine une équipe de foot gay). Fini le temps de l’apolitisme sportif et des cautions présidentielles ?

Foot intello

Depuis que les historiens ont réalisé leur outing footballistique, il n’est plus une seule revue spécialisée qui n’ait consacré un numéro spécial au sujet. Histoire et Sociétés nous a concocté une livraison ouverte aux apports des collègues étrangers (les supports à Rio, etc.) et axée sur les problématiques de l’implantation locale, mais aussi les médias ou le rapport à l’industrialisation. C’est jamais honteux d’être

intelligent, même s’il est question de football !

Histoire et Sociétés : Revue européenne d’histoire sociale, « Football, sport mondial et sociétés locales , numéro 18-19, août 2006.

http://groupedhistoiresocia.free.fr/

Pour mémoire

En juillet 1936 devait se tenir à Barcelone l’Olimpiada Popular (Olympiades populaires, semaine du sport et du folklore). Cette initiative se voulait une réponse à la tenue des Jeux olympiques à Berlin au cœur de l’Allemagne nazie. On y attendait près de 6 000 sportifs dont 1 500 français (et 20 000 touristes). Contrairement aux règles du CIO, les 23 délégations respectaient aussi le principe des nationalités et pas seulement celui des Etats : (Algérie/Alsace Lorraine/Euskadi/juifs

émigrés/Maroc espagnol/Maroc français/Palestine/etc.). Tous les niveaux de pratiquants étaient conviés, compétitions d’élite, équipes de villes moyennes et clubs amateurs. Les jeux ne purent se dérouler. Les premiers coups de feu dans la capitale catalane éclatèrent le jour de l’inauguration. La guerre d’Espagne commençait. La plupart des sportifs furent évacués par bateau spécial. Certains participants restèrent pour se battre, anticipant les futures brigades internationales.

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