Accueil > Monde | Par Marie-Pierre Vieu | 1er avril 1999

’Notre génération s’engage en politique autrement’

Entretien avec Yasmine Boudjenah et Fodé Sylla

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Yasmine Boudjenah, à fleur de peau, a toujours du mal à dissimuler ses émotions. Née en 1970, l’enfant de Bagneux a toujours vécu aux côtés de ceux qui résistent et se battent, d’abord ses parents communistes, elle Française, lui Algérien. Le pas de l’engagement, Yasmine le franchit en 1985 pendant les années Mandela lors d’une fête de l’Humanité. Dès lors tout s’enchaîne ; élue en 1990 au Bureau national du Mouvement de la jeunesse communiste de France, elle devient en 1994 secrétaire nationale des étudiants communistes, jusqu’en 1997.Ses responsabilités elle les assume sans fard, les lâche sans regret. Ni passionaria des mouvements étudiants, ni madone de la solidarité internationale, l’arme de Yasmine, c’est le raisonnement, la conviction. Plus d’un s’est trouvé sans rien à objecter à cette jeune femme brune qui se dissimule derrière le foulard qu’elle enroule autour de son cou : hier, un keffieh, aujourd’hui un tissu léger comme en portent les étudiantes en sciences.Justement, les études sont une part essentielle de sa vie : pour écrire sa thèse, elle n’a pas hésité à décliner l’offre d’entrer au Comité national du PCF. C’est de l’université qu’elle tient son plus fort souvenir. C’était en 1991, alors que l’intervention armée était imminente dans le Golfe mais que sur les murs de sa fac revenaient ces mots : "Quelle connerie la guerre !" Ces mots, elle les avait en tête quand elle est partie en Afrique du Sud, en Palestine puis ces jours derniers, quand elle a parcouru l’Algérie. Elle en est revenue presque étonnée mais apaisée aussi que là-bas on continue à vivre, discuter, à se battre tout comme elle le fait.

Fodé Sylla, géant à l’oeil futé, fort d’une détermination à tout crin, affiche toujours, à trente-six ans, un enthousiasme bonhomme et un verbe fleuri, mêlé d’un je-ne-sais-quoi de touchant qui vient de l’enfance, à moins que ce soit des rives du Sénégal.Débarqué à dix ans à Sablé, Fodé est rapidement de tous les combats. Il choisit des organisations comme Amnesty, la JOC. Monté à Paris faire Sciences Po, puis histoire à Créteil, il délaisse définitivement, après une participation au mouvement contre Devaquet, les soirées enfumées et les lendemains blêmes du syndicalisme étudiant. Dès 1987, il choisit SOS-Racisme, entre au Bureau national en 1988 où il a en charge la lutte pour la libération de Nelson Mandela, le secteur lycéen, puis la province. En 1990, il fonde Banlieues Unies, en 1992, il succède à Harlem Désir, à la présidence de SOS-Racisme où il restera jusqu’au 22 février 1999. Entre temps, des images telle sa rencontre avec le leader anti-apartheid en Afrique du Sud en 1994. Aussi, des victoires et des combats perdus, et surtout, des rencontres, des amitiés partagées. C’est ainsi qu’au fil d’errements qui n’en sont pas, de ses abordages comme de ses escales, Fodé s’est recréé ses racines, s’est recomposé sa famille. Une famille hétéroclite qui a l’horizon comme frontière.

L’Europe est-elle encore une idée neuve, un espace de nouvelles conquêtes, de progrès sociaux et humains ?

Fodé Sylla : Jusqu’à présent, l’Europe de Maastricht est mise en avant. Bien avant l’idée d’Europe des peuples, il y eut Schengen, avec l’accord des ministères de l’Intérieur sur un calendrier de répression. Un chantier est ouvert pour créer, inventer, imaginer. L’Euro est effectif, on entre définitivement dans le champ européen. Le fait que les communistes soient aujourd’hui des Européens convaincus, vient aussi de ce fait que le train est parti. La question est : "Comment fait-on pour que ce ne soit pas une machine folle mais qu’au contraire, ensemble nous allions vers un idéal de solidarité, fraternité, générosité ?..."

Dans ce devoir d’inventer, je fais une priorité de la lutte contre le racisme. Il est très perturbant pour moi de voir qu’il n’existe toujours pas de législation contre le racisme, que les mêmes causes produisent les mêmes effets, et que sur le même terreau qui fait le lit du FN en France, des mouvements similaires se développent dans d’autres pays en Europe. Des gens s’approprient la misère sociale pour développer un discours xénophobe, de rejet... Notre capacité à innover, créer et agir collectivement, je l’inscris là. Je pourrais évoquer encore la solidarité avec le débat autour de l’abolition de la dette ou des flux migratoires. Sur cette question précisément, trop de confusions et d’arrière-pensées électorales ou militantes ont pris le pas sur la recherche concrète de solutions. On a trop confondu les débats et trop résumé la pensée de certains à de simples formules extraites de leur contexte. Lorsque je parle de "quotas" ou de "flux réguliers régulés", c’est pour débloquer une situation d’urgence, et au-delà donner une perspective à tous celles et ceux qui désirent un jour venir s’établir ici. Je suis contre une "immigration zéro", je trouve hypothétique une "ouverture totale des frontières". Je souhaite la mise en place rapide d’une véritable politique de codéveloppement qui donne aux pays pauvres la possibilité de se faire entendre, qui lie la venue de ressortissants étrangers à des contrats de formation et à des aides pour les pays d’origine, qui vise à démanteler les filières de passage et à sanctionner durement les patrons sans scrupule qui plongent les clandestins dans la détresse.

En un mot, je suis pour une politique d’immigration plus juste, plus simple et plus républicaine, et sans aucune forme de détour, pour la régularisation des 63 000 sans-papiers qui en ont fait la demande.

Yasmine Boudjenah : L’Europe, une idée neuve ? Ce qui est neuf pour moi, c’est changer le monde. Depuis cinquante ans, les puissances d’argent ont compris l’intérêt d’une construction européenne qui leur serait favorable. Il est temps pour les autres de prendre cette question à bras-le-corps. Pas forcément pour rattraper le train fou, mais pour lui faire prendre un bon aiguillage. Pour cela, les peuples d’Europe ont des points communs car leurs sociétés se ressemblent.

Quant à la remarque "il faut une Europe forte face aux Etats-Unis", j’y vois d’abord un côté négatif : celui de la guerre économique. Moi, je n’ai pas envie d’être un petit soldat. Les Etats-Unis sont les champions en la matière avec la mise en concurrence des salariés, le pillage de l’Amérique latine, les embargos tous azimuts et les conditions draconiennes à l’aide qui enfoncent un peu plus les pays du Sud dans la misère. Le choix de faire monter la spéculation avec l’euro à l’intérieur du continent pour mener cette guerre économique n’est pas le mien. Je n’ai pas envie de retenir cette perspective d’avenir.

L’autre côté, positif, c’est la possibilité de construire une Europe de solidarités qui offre une autre image que celle de cette "culture de domination" américaine. L’Europe peut apporter autre chose, par exemple vis-à-vis des peuples du Sud, les sortir de ce face-à-face avec les Etats-Unis. C’est à ce prix qu’un codéveloppement pourrait à la fois leur permettre de sortir de la misère et aux pays d’Europe de bénéficier de relations économiques équitables. Je pense ainsi à l’Algérie...

Trouvez-vous dans l’actualité de quoi être optimiste pour une réorientation de la construction européenne ?

Fodé Sylla : D’abord, sur un continent qui a connu le nazisme, le stalinisme, qui a été traversé par une extrême violence, des générations entières repoussent toute forme de violence politique, rejettent fortement tout ce qu’on leur impose d’en haut, refusent toutes les formes d’idéologie qui ont servi cela. A contrario, elles affirment des valeurs de paix, de partage entre les peuples. Tout cela constitue, pour moi, un socle commun pour bâtir une Europe libérée de toute forme d’asservissement, au coeur de laquelle s’inscrive la démocratie.

Ensuite, nous vivons dans une Europe où la jeunesse aura de plus en plus de poids d’où l’importance des questions d’éducation et la nécessité que l’Europe mette en commun et offre ce qui se fait de mieux dans bien des domaines. Enfin, les gens ont commencé à s’organiser, à trouver une expression commune, je pense à la marche des chômeurs, aux mouvements des sans-papiers, aux salariés et à leurs organisations syndicales...

Yasmine Boudjenah : Il est vrai que le fort potentiel de jeunes scolarisés et diplômés peut contribuer à faire grandir les exigences en termes de travail, de citoyenneté. Ce mouvement devra trouver une formulation nationale et européenne. Les mouvement sociaux : les cheminots, les marches de chômeurs, les sans-papiers : constituent un point positif d’appui important, bien qu’on en soit aux prémisses : tout cela est neuf et n’a pas été facile à construire.

L’expérience de la gauche plurielle en France est encore un point d’appui. Non qu’il s’agisse d’en exporter le modèle ! Mais ces idées pourraient faire leur chemin en Europe : il faut construire à gauche, sinon il y a un risque de régression ; il ne faut pas d’hégémonie mais que chacun apporte ce qu’il est pour avancer ensemble.

Fodé Sylla : Ce que dit Yasmine est vrai. Le principal point d’appui aujourd’hui en France est que la gauche est encore majoritaire et qu’il s’agit qu’elle le reste pour que des réformes puissent se mettre en place. Le rapport de force à l’issue des Européennes sera primordial. La concrétisation des aspirations des mouvements que nous avons évoqués, passe aussi par l’existence d’une majorité politique pour le faire. Cette question est centrale pour tous les progressistes.

Que signifie pour vous être une des 87 personnalités d’une liste qui affirme sa volonté de faire de la politique autrement ?

Yasmine Boudjenah : Que justement la richesse d’expériences et d’idées qui existent déjà parmi les 87, permette d’aller bien au-delà ! Pour que dans un quartier, une ville, des gens différents mais animés par la même volonté d’en finir avec les injustices, se retrouvent pour et à travers la liste. Ensuite, l’expérience de chaque candidat sera utile et nous pouvons permettre, avec la liste et tous ceux qui se retrouveront dans sa démarche, d’aller plus loin dans l’écoute, dans le débat, dans le suivi des décisions prises ensemble.

Fodé Sylla : En politique, il y a eu ces dernières années, beaucoup d’espoirs et autant de déceptions. La politique s’en est trouvée déconsidérée. Ou nous sommes capables de répondre aux attentes ou l’échec du politique ouvre plus largement la porte aux démagogues. Notre responsabilité est fortement engagée. C’est pourquoi la liste menée par Robert Hue, avec plus de femmes, de jeunes, avec des gens issus du mouvement social, loin de représenter un "coup" ou une fin en soi, rend essentielle pour aujourd’hui et demain, la nécessité de faire de la politique autrement.

Vous êtes d’une génération qui a fait son apprentissage citoyen et politique durant les années Mitterrand. Qu’apportez-vous d’original à cette liste ? Qu’en attendez-vous ?

Yasmine Boudjenah : Cette liste comporte douze candidats de moins de trente ans, sans parler de ceux qui ont moins de trente-cinq ans. Il est important de leur donner, cela vaut pour toutes celles et ceux de leur génération, l’occasion de faire irruption sur la scène politique pour y apporter la diversité de leurs engagements. Ces générations cherchent à s’engager. Pas comme leurs parents. Pas de façon corporatiste non plus. Depuis dix, quinze ans, se sont succédé plusieurs mouvements auxquels nous, et d’autres, avons participé. Ces mouvements auraient pu paraître de prime abord pas destinés à prendre de l’ampleur. En fait, ils ont contribué à un cheminement très politique. Moi, je me suis engagée au moment du mouvement anti-apartheid, ça m’a profondément marquée de dire à ce moment-là : "Combattre pour que Mandela soit libéré, pour que l’apartheid tombe, c’est aussi combattre contre le racisme chez nous."

Fodé Sylla : Cette question met en jeu la mémoire. Je ne fais pas partie des générations qui ont connu Charonne, le 17 octobre 1961, a fortiori la Deuxième Guerre mondiale. Ma génération a vu progresser le racisme, l’exclusion, a vu l’effondrement du mur de Berlin. A mon avis, il faut s’imprégner de tout ça pour ne pas refaire les mêmes erreurs, aboutir aux mêmes boucheries et atrocités. La mémoire sert à appréhender l’avenir pour en être mieux acteur. Le slogan "Plus jamais ça !" je l’ai toujours pris au pied de la lettre. Aujourd’hui, notre génération vit sur un continent où les espaces de liberté sont assez importants. Cela rend encore plus insupportables l’injustice, l’intolérance, le spectacle de la misère et l’exclusion, la nécessité de s’engager augmente donc.

Souvent on dit de notre génération qu’elle n’est pas politique parce qu’elle cherche à faire de la politique autrement. Il ne faut pas nous prendre pour des amnésiques ; on peut à la fois avoir grandi sous Mitterrand, s’enorgueillir qu’il ait abolit la peine de mort et constater que les immigrés n’ont toujours pas le droit de vote. Nous sommes une génération morale et critique ; nous pouvons participer, lancer de grands mouvements de solidarité, mais attendre des débouchés réels, savoir combien cela est important. Aujourd’hui il est déterminant que la gauche au pouvoir permette aux revendications d’aboutir. Par exemple, laisser dans l’impasse ces milliers de sans-papiers serait criminel pour eux mais aussi pour tous ces jeunes qui en ont fait leur premier engagement. ça aurait des répercussions sur toute une génération. J’ai vécu un phénomène similaire en Afrique avec l’accession au pouvoir, puis l’assassinat de Thomas Sankara. Avec lui, une génération et un peuple y ont cru puis une conscience a reculé pour plusieurs années. De ce point de vue, la liste conduite par Robert Hue peut constituer un appel d’air, donner confiance à toutes celles et ceux qui s’engagent au quotidien pour entrer sur le terrain politique, qu’ils reprennent espoir dans leur capacité à gagner. Le résultat du 13 juin y contribuera j’espère, ainsi que ce que nous ferons ensemble après le 13.

Yasmine Boudjenah : Quant à notre génération, même si je n’aime pas être cantonnée dans des cases...

Fodé Sylla : On l’est toujours !

Yasmine Boudjenah : ... elle se pose la question de son avenir en même temps que la société se pose la question du sien. Non qu’on sache clairement ce qu’on veut mais on peut déjà formuler clairement ce que l’on refuse. Le neuf, peut-être, c’est que celles et ceux qui ont vingt, trente ou quarante ans aujourd’hui, ne se posent pas les questions comme se les posaient leurs parents. Eux vivaient avec des modèles établis, celui de l’Union soviétique, celui du capitalisme. C’est fini. Ce n’est pas facile et en même temps, j’ai tendance à penser que c’est une chance. Le déficit politique des jeunes, leur manque de repères ? C’est vrai. En même temps, on est en train d’en forger de nouveaux, souvent ancrés dans ce qu’on a envie de changer concrètement. Pour y parvenir on se pose la question de construire un rapport de force. Il y a eu les années 80, le mythe du gagneur. Cette époque est finie sauf pour des gens comme Madelin. Les jeunes veulent vivre leur vie, ils revendiquent une place comme individus, mais dans la conscience que c’est avec la voisine, le voisin, avec tous, qu’on peut vivre et cela qu’il soit black, blanc, beur, jeune ou vieux...

Fodé Sylla : Je viens de vivre une expérience proche. J’ai vu Vivre au paradis, c’est un retour d’un jeune cinéaste sur son père, les siens qui ont vécu les Trente Glorieuses, le bled, qui ont souffert le martyre ici. C’est important que les enfants de ces gens-là deviennent aujourd’hui cinéastes, écrivains, hommes politiques, qu’ils aillent au bout de leurs projets et témoignent de leur parcours. C’est une réappropriation de l’histoire et en fin de compte, une réconciliation. Je crois que notre génération peut servir de trait d’union entre tout cela, pour recréer quelque chose dans l’avenir.

Yasmine Boudjenah : Il y a encore beaucoup de chemin à parcourir, je pense notamment à l’histoire de la France avec le peuple algérien, mais j’ai constaté que des liens forts et durables peuvent se créer.

Fodé Sylla : Mais la France a évolué, elle doit s’accepter telle qu’elle est... tout comme l’Europe.

Yasmine Boudjenah : La coupe du monde en est une belle démonstration (rires).

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