Accueil > Monde | Par Emmanuel Riondé, Rémi Douat | 1er juillet 2008

Nouvelle donne (4). Martine Bulard : « Inde-Chine, revanche sur l’histoire »

Retour sur deux géants, la Chine et l’Inde, avec l’auteure d’un livre qui écarte plusieurs poncifs occidentaux sur les deux pays.

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Pourquoi avoir cherché à comparer la Chine et l’Inde ?

Martine Bulard. Au delà de l’importance des deux géants, qui représentent à eux seuls un tiers de l’humanité, il est intéressant de voir comment la Chine et l’Inde s’invitent au « banquet mondial » et se repositionnent sur la scène internationale. Il y a là une forme de revanche sur l’histoire. Car l’Occident, dans son désir de domination, explique en substance que si ces deux pays se développent, c’est parce que l’Europe a su apporter un système politique à l’Inde et un savoir-faire technologique à la Chine. Or les Chinois étaient des découvreurs deux siècles avant Vasco de Gama. Quant aux Indiens, ils ont démontré que la Terre tournait autour du soleil dix siècles avant Copernic. Jusqu’au XVIIIe siècle, la Chine et l’Inde dominaient le commerce mondial et le développement technologique. Les découvertes allaient de l’Asie vers l’Europe et l’Amérique, et non l’inverse, comme c’est le cas aujourd’hui.

Cette réécriture de l’Histoire semble favoriser l’éclosion de fantasmes, que vous vous attachez à déconstruire...

M.B. Oui. Pour battre en brèche les poncifs, il faut s’attacher à comprendre comment ces deux pays, en avance sur leur temps pendant des siècles, ont disparu du paysage à la fin du XVIIIe siècle. Pour

l’Inde, le colonialisme a évidemment joué un rôle central, même si des divisions internes (le pays est hindou et musulman), menées par des chefs de guerre, ont facilité l’opération. Ainsi, le Royaume-Uni a écrasé l’industrie du textile en interdisant le port de tissus indiens, afin d’avoir les coudées franches pour développer sa propre industrie et asseoir sa domination sur le textile.

La Chine, elle, n’a pas été colonisée. Mais l’occupation de parties de son territoire par la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Russie et le Japon, au XIXe siècle, a pesé sur les mentalités chinoises, au-delà des conséquences économiques. Avec l’arrivée des Occidentaux s’installe l’idée d’une perte d’intégrité. On ne peut comprendre l’enjeu tibétain en oubliant les tensions nées de cette période. Dès que l’on touche au territoire national, la réaction est très forte, même chez les plus humbles. La conscience de la nécessité d’une intégrité chinoise, à plus forte raison sur fond de reconquête d’une place sur la scène mondiale, fait consensus dans toutes les classes sociales. Sur ce point, le pouvoir et la grande majorité de la société chinoise sont à l’unisson.

Toujours dans le catalogue des idées reçues, vous revenez sur le « péril chinois » dans le champ économique en introduisant la nuance entre le « made in China » et le « made by China » ...

M.B. 65 % des produits qui viennent de Chine sont en fait vendus par des firmes étrangères, qui ont la maîtrise de l’exportation. Sur 100euros de services sous-traités en Inde, les deux tiers vont aux firmes occidentales. Ce sont en partie ces groupes occidentaux qui maintiennent les bas salaires et les mauvaises conditions de travail. Nous en avons eu confirmation récemment, lors d’un débat national chinois autour d’une nouvelle loi instaurant de meilleures conditions de travail. Les plus ardents opposants à cette loi étaient les représentants des sociétés étrangères. D’autre part, l’Occident exporte ses industries les plus polluantes en Chine, notamment dans la sidérurgie.

Dernière conséquence et non des moindres, la politique des produits à bas prix tire les salaires vers le bas, bien au-delà des frontières chinoises. En d’autres termes, les bas prix chinois font les bas salaires en France, renforçant ainsi le transfert colossal de la rémunération du travail à la rémunération du capital de cette dernière décennie dans les pays capitalistes développés.

De l’écologie à l’économie en passant par les droits de l’Homme, le double discours de l’Occident semble être récurrent...

M.B. La Chine est antidémocratique, c’est un fait. Le gouvernement chinois a bien sûr une responsabilité, notamment sur le travail, car sa marge de manœuvre est réelle sur la politique industrielle et commerciale. Mais il est vrai aussi que si l’Occident voulait vraiment faire pression sur les libertés ou le droit du travail, les contrats signés avec la Chine pourraient inclure le respect des lois sociales.

On a parfois l’impression que rien n’aurait changé depuis Mao Zedong. C’est une pure caricature. Jusqu’en 1978, par exemple, les avocats n’existaient plus. Ils ont réapparu au début des années 1980, et il a fallu attendre 1997 pour qu’ils exercent leur métier sans passer par l’Etat. Pourtant certains d’entre eux sont emprisonnés arbitrairement. Telle est la réalité de la Chine. Si l’on ne regarde pas ces mouvements contradictoires, cette complexité, on ne comprend rien. Le Parti communiste lui-même est traversé par ces débats. Contrairement à la légende véhiculée en Occident, il ne forme en rien une structure monolithique.

Comment évoluent les relations entre l’Inde et la Chine ?

M.B. Jusqu’en 1962, et depuis plusieurs siècles, les relations étaient empreintes de respect mutuel. Et puis, une guerre éclair a éclaté, pour des raisons de territoire et d’influence politique. La Chine l’a emporté, et l’Inde a été profondément traumatisée. (malgré l’ouverture de négociations depuis 2005, les différends le long de l’Himalaya perdurent, NDLR). D’un point de vue plus global, un jeu à trois s’est installé, entre Pékin, New Delhi et Washington. Les Etats-Unis et la Chine interprètent une partition que l’on pourrait intituler : « je t’aime, moi non plus. » A plusieurs reprises, Pékin a voulu montrer sa puissance financière à ce partenaire commercial de premier ordre, en prenant par exemple des participations financières dans des banques nord-américaines, ce qui relève autant de la politique que de la finance. De leur côté, les Etats-Unis, qui avaient le monopole militaire et politique dans le Pacifique, ont du mal à accepter un début de siècle marqué par une forme de puissance partagée. Ils doivent maintenant composer avec une Chine qui veut être, dans sa région, l’élément principal.

L’Inde vient bouleverser cet « équilibre » . Longtemps traitée avec mépris par les autorités pékinoises, qui avaient les yeux rivés sur l’Occident et le Japon, l’Inde n’était intéressante que pour ses débouchés commerciaux. Tout a changé avec son irruption sur la scène mondiale, notamment après la signature, en 2007, d’un accord nucléaire avec Washington. Le pays a été propulsé « nation nucléaire respectable » . Les Américains ont cru à un axe Etats-Unis-Inde contre la Chine. La réalité est plus complexe. L’Inde doit faire face à une opposition interne très forte, qui ne tolère pas d’avoir le sentiment de se faire dicter un type de relations internationales par un George Bush qui entendait contrôler le nucléaire indien et les relations entre Delhi et Téhéran. En conséquence, l’Inde cherche un équilibre en se tournant vers la Chine, commercialement et politiquement.

L’Occident a vécu en dominant le monde. Lorsque le camp dit socialiste a disparu de la circulation, en 1989, les Etats-Unis ont pensé que l’histoire était arrivée à son terme, et qu’ils pourraient dominer le monde ad vitam aeternam. L’émergence de la Chine et de l’Inde les contraint à sortir d’une vision autocentrée. De son côté, l’Europe, désespérément absente, aurait tout à gagner à se tourner vers l’Asie, et à participer à l’émergence d’un monde polycentrique. On n’en est malheureusement pas là.

Recueilli par Rémi Douat

CHINE-ETATS-UNIS, lE PRAGMATISME

Un récent ouvrage analyse les liens entre les deux puissances.

Quels sont les paramètres de la rivalité opposant la Chine et les Etats-Unis et jusqu’où ira-t-elle ? Deux chercheurs au Centre d’études et de recherches internationales (CERI) apportent des éléments de réponse (1).

La première partie du livre s’attarde sur « la dimension politico-stratégique » d’une relation qui s’établit en 1844 avec la signature du premier traité bilatéral sino-américain. Au paternalisme des premières décennies, succèdent les fortes tensions du début de la guerre froide, puis la mise en place d’une « alliance tacite »  : « (...) Il n’existe peut-être aucun pays dont les perceptions globales soient plus proches des nôtres que la République populaire de Chine » , écrit Kissinger en 1973.

Le soulèvement de Tien An Men en 1989 ouvre une nouvelle période durant laquelle « la tentative d’instrumentaliser la relation commerciale à des fins humanitaires » , menée notamment par l’administration Clinton, va échouer. Le 11 septembre 2001 modifie encore une fois la donne, Pékin ne souhaitant pas laisser Moscou emboîter seul le pas des Américains.

La seconde partie s’intéresse aux « flux bilatéraux » et à leurs effets. Migrations, commerce, rivalités culturelles, droits humains et coopération juridique, tout est passé au crible. Il en ressort qu’au cours des trente dernières années, l’interdépendance des deux pays n’a cessé de croître, parfois de manière spectaculaire sur le plan économique. En 2006, l’excédent chinois dans les échanges bilatéraux était de 232,5milliards de dollars selon les Etats-Unis, de « seulement » 144,5milliards selon la Chine à qui, dans tous les cas, la balance commerciale est largement favorable.

Une méfiance ? parfois une défiance, cf. le rapport annuel chinois sur la situation des droits humains aux Etats-Unis’ persiste au c’ur de cette relation ambivalente. Mais aussi une « fascination » réciproque et, depuis une bonne vingtaine d’années, un « pragmatisme » très partagé.

E.R.

1. Stéphanie Balme et Daniel Sabbagh, Chine/Etats-Unis, fascinations et rivalités , éd. Autrement, coll. Mondes et Nations, avril 2008.

Paru dans Regards n°53, été 2008

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