Accueil > Politique | Par | 1er juillet 2005

Occident, avatars d’un groupuscule

Ils avaient 20 ans au milieu des années 1960. Casques, matraques et idéologie raciste à l’appui, les militants d’Occident voulaient muscler la droite. Cibles principales : le gaullisme et le communisme. Le FN a raflé la mise, mais on retrouve certains ex dans les allées du pouvoir. Itinéraires.

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par Nicolas Kssis

A partir de l’automne 1962, un groupe de jeunes « fachos » sème la terreur à la sortie des lycées parisiens. Ils s’appellent Alain Madelin, Gérard Longuet, Alain Robert, François Duprat... Ces amoureux de la bastonnade sont promis à un brillant avenir au sein de la droite classique (sauf Duprat, initiateur des thèses négationnistes en France, doctrinaire du premier FN, dont la voiture explose en 1978). Les deux premiers finiront même ministres d’une République qu’ils souhaitaient auparavant renverser avec « une seconde révolution française anti-libérale et anti-marxiste ». Pour l’instant, ils désirent surtout reprendre le flambeau d’une extrême droite dans des combats de rue. Pierre Sidos, fils d’un collaborationniste fusillé à la Libération, antisémite obsessionnel, leur souffle le nom de leur organisation, créée officiellement en avril 1964 : Occident. C’est sur cette histoire peu connue qu’un ouvrage du journaliste Frédéric Charpier (1) jette un éclairage documenté et instructif. Si le fil directeur colle au parcours des personnalités les plus emblématiques, l’auteur dépeint surtout le portrait d’une génération, un « négatif » de Mai 68.

En effet, de nombreux individus qui fréquentent durant deux décennies les diverses structures issues de Jeune Nation (Occident, Ordre nouveau, GUD, Parti des forces nouvelles-PFN, etc.), vont ensuite peupler les bancs de l’Assemblée nationale (Claude Goasguen, Patrick Devedjian, Hervé Novelli,...), ou hanter les travées du pouvoir, comme Gérard Ecorcheville, un temps conseiller diplomatique de Jacques Chirac à l’Elysée, ou Anne Méaux, attachée de presse de Valéry Giscard d’Estaing, puis fondatrice de l’agence de communication Image 7, qui compte le gratin du patronat dans ses clients. Ils se retrouvent également dans les médias, de Patrice Gélinet sur France-Inter, à Patrick Mahé, directeur de la rédaction de Télé 7 Jours. Plus rarement dans la culture, comme le sculpteur Frédéric Brigaud, ou l’adhésion éphémère à Occident de Catherine Breillat en 1968. Plus atypique, Alain Boinet, acteur reconnu de l’humanitaire et président de « Solidarité : aide humanitaire d’urgence ».

Anticommunisme

L’extrême droite en question ne recouvre pas totalement celle des nationaux qui bâtiront le Front national autour de Jean-Marie Le Pen. Elle naît des cendres du combat pour l’Algérie française. Le traumatisme de 1962 forge une nouvelle vague de cadres et attire, par fascination pour ces « réprouvés », une jeune génération impatiente d’en découdre. Les cogneurs d’Occident ressassent davantage Alger que Nuremberg.

Mais la page est tournée. Leur véritable ciment sera l’anticommunisme. Un choix qu’Alain Madelin met en avant pour justifier son engagement et camoufler la croix celtique. Cet anticommunisme ratisse large :UEC, JCR, maoïstes et parfois anarchistes. Il s’enracine dans le souvenir de Budapest et la mise à sac du siège du PCF à Paris. Il se raccroche à la guerre d’Algérie, se prolonge par la défense du Sud-Vietnam et de tous les régimes qui luttent contre le communisme. En 1967, la revue Occident-Université peut ainsi pavoiser après le coup d’Etat en Grèce : « La seule méthode reconnue pour mettre fin à l’agitation marxiste étant l’élimination physique, nous suggérons au gouvernement grec de ne pas se laisser prendre au piège d’un pseudo-humanitarisme. »

Cet anticommunisme se conjugue avec un profond sentiment d’isolement au sein de la jeunesse. La sensation de défendre « une citadelle assiégée » deviendra tangible quand Mai 68 les noiera, y compris dans les affrontements physiques, sous la masse. Ce combat total contre le bolchevisme leur attire la sympathie de la « maison Albertini », vaste réseau construit par cet ancien collaborateur « de gauche », homme de l’ombre (« l’anticommunisme du dollar » selon Pierre Sidos), qui fonda la revue Est-Ouest et l’Institut d’Histoire sociale. C’est par ce biais qu’un certain nombre de militants d’extrême droite prendront de la distance, sans jamais rompre brutalement, et comme Alain Madelin se convertiront au libéralisme sans renier leur lutte contre les rouges, jusqu’à aller leur chercher des poux électoraux dans leurs bastions de banlieue.

Antigaullisme

Les militants d’Occident sont également de farouches antigaullistes, pour venger l’épuration de 1945 et la « trahison » de 1962. Ils vomissent un régime jugé « capitulard ». De ce fait, ils se révèlent plus enclins à soutenir la droite non gaulliste et notamment Valéry Giscard d’Estaing, vendant leurs bras pour les collages et les services d’ordre. Le temps accomplissant son œuvre (et l’après-Mai 68 suscite une « grande peur » de la subversion gauchiste), les vieilles inimitiés s’étiolent. Charles Pasqua servira de passerelle et recyclera nombre d’anciens militants. Ordre nouveau se prêtera même aux jeux souterrains des « services », fournissant aux RG et au SAC (2) des informations sur les organisations d’extrême gauche, bénéficiant en retour d’une réelle mansuétude policière. Toutefois, ils se réveilleront toujours en dindons de la farce. L’élection de VGE, loin de combler leur attente, fut marquée, à leurs yeux, par une libéralisation du pays (IVG, etc.) et une alliance « objective » avec l’URSS.

Racisme et antisémitisme

L’antisémitisme demeure aussi bien gravé dans le discours d’Occident. Le mouvement refuse ainsi de pleurer devant « la fable des six millions de morts ». Toutefois le positionnement face à Israël divise durablement la droite extrême. D’un côté, ceux qui décident de soutenir ce « rempart de l’Occident » qui venge la décolonisation. De l’autre, ceux, notamment les « solidaristes », qui, autour de Duprat, soutiennent la cause palestinienne, se servant de l’antisionisme pour réactiver le vieux phantasme de la nocivité viscérale du peuple juif. En 1967, Serge Volyner, un des rares militants juifs d’Occident, rompt avec une mouvance qui ne voit en Israël qu’une solution « aux juifs anti-nationaux ». En outre, le racisme au sens large constitue aussi un puissant fonds de commerce. La défense de la race blanche, la peur d’une immigration « non-européenne », le mépris des peuples noirs amènent Occident à défendre l’Apartheid en Afrique du Sud.

De cette gangue assez putride et sans grande cohérence s’extrait toutefois la figure d’Alain de Benoist, davantage adepte de la lecture que de la bagarre, initié à la politique par Henry Coston, grand idéologue de l’antisémitisme complotiste. Il va, au fil des années, entamer un vaste chantier de refondation intellectuelle du corpus idéologique de la droite, la fameuse Nouvelle Droite, pour combattre l’hégémonie culturelle de la gauche là où Occident perdit la bataille dans la rue.

Un des aspects intéressants du livre est la mise en relief de la spécificité de la génération Occident comparée, par exemple, à l’Action française des années trente. C’est, en bref, un fascisme « de son temps », obsédé par son impact médiatique.

Occident fonctionne en bande, celle d’Alain Robert, dans le XVe arrondissement, regroupe blousons noirs, déclassés et fêtards. Des anticonformistes à leur façon, à contre-courant, avec leur ange maudit, tel Thierry Besnard-Rousseau, grand amateur de jazz, qui travaille un temps dans une association d’alphabétisation des immigrés, proche de la Cimade. Leur mode de vie est bien éloigné des critères bourgeois « vieille France ». Quand Mai 68 passe, leur détestation du pouvoir gaulliste et leur passion de l’émeute poussent certains d’entre eux sur les barricades, malgré les ordres de la direction, avant de retourner, naturellement, dans le giron du barrage à « la chienlit »...

Bilan ? Ces jeunes nationalistes ont cru soulever la jeunesse contre le gaullisme et le communisme. C’est Mai 68 et un référendum qui ont défait la France du général. Ils ont attendu avec casques et matraques « une stratégie de la tension » et la France s’est offerte à Mitterrand. Ils souhaitaient muscler la droite. Le FN a raflé la mise. La plupart ont changé de camp, rallié le libéralisme et la droite institutionnelle. Plus lentement qu’ils ne veulent l’admettre. Rares sont ceux qui ont témoigné des regrets. Peut-être pensent-ils avoir glissé d’une pente à l’autre, plutôt que d’avoir traversé un pont. N.K.

1. Frédéric Charpier, Génération Occident. De l’extrême droite

à la droite, Seuil 2005, 353 p., 22e

2. Service d’Action civique, officine paramilitaire à la droite des gaullistes.

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