Accueil > Culture | Par Catherine Tricot | 1er décembre 2007

Oscar Niemeyer, au delà de la légende

L’architecte de Brasilia, Oscar Niemeyer, est fêté en ce mois de décembre dans le monde entier et en premier lieu au Brésil. Catherine Tricot, qui a été stagiaire dans son agence, fait ici son portrait rehaussé des couleurs de ses souvenirs.

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Oscar Niemeyer, un des plus grands créateurs du XXe siècle, a trouvé l’énergie de vivre cent ans. Il se trouve que j’effectuais un stage de fin d’études chez lui alors qu’il fêtait ses 80 ans. Je me souviens encore de l’agitation qui accompagnait cette date. Journalistes et cinéastes se pressaient dans la petite agence de l’Avenida Atlantica pour recueillir encore une fois les paroles d’Oscar racontant la naissance de ses projets. A tous, il redisait ses phrases simples, aussi épurées que ses dessins. Comme eux, elles avaient l’apparence de la facilité mais elles avaient été ciselées à force d’être dites... Quand les mots justes étaient trouvés pour exprimer sa pensée, Oscar ne cherchait plus à dire autrement la même idée. Il en est ainsi pour sa vie et son œuvre.

Niemeyer adore la simplicité. Disons qu’elle est un objectif. Tout est ainsi : une fois la chose simple définie, évidente, elle est adoptée. Ses chemises ? Toutes les mêmes, en soie beige. Son repas de midi ? Pourquoi s’ennuyer à consulter la carte. Le petit restaurant en bas de l’agence sert de bons poissons et un genre de pot au feu : il alterne sans dévier. Fumer des cigarillos, mais des havanes, des petits Davidoff. C’est un peu comme s’il voulait réserver son temps, son énergie à autre chose : son travail surtout, ses amis ensuite, la politique enfin.

L’idéal enfantin

Je me souviens qu’à l’instar du film fait par Henri-Georges Clouzot avec Picasso, un cinéaste lui a demandé de dessiner sur une vitre ses projets et de les expliquer, la caméra face à l’artiste. Procédé ultra-simple qui permet au spectateur de revoir le geste créateur. Pure illusion. Derrière cette simplicité il y a eu des heures et des heures de travail pour trouver les quelques traits simples qui exprimeront le projet. Derrière les quelques phrases, laconiques, il y a eu la même mise au point précise de la légende du projet et celle de la facilité de sa gestation. Oscar recherche l’évidence.

Niemeyer se veut un homme simple. Cette simplicité sonne comme un programme, un idéal. Celui de la naïveté de l’enfance perdue. Il raconte souvent qu’il dessinait avant de parler. Mythe personnel ? En tout cas, c’est ce dessin-là, les lignes décidées et audacieuses d’un enfant, qu’il veut conserver. Son grand peintre de référence était Matisse qui, à la fin de sa vie, avec la fraîcheur d’un enfant, découpait dans les papiers de couleurs pour donner naissance à des formes simples et fortes. Niemeyer a retenu la leçon et il fit de très nombreux dessins qui mêlent ce trait unique et continu à des aplats de couleur. Il offrit en son temps un de ces dessins à l’ancêtre de Regards, Révolution, qui en fit une lithographie pour ses lecteurs.

Un enfant de la haute

Revenir à l’enfance sûrement. Mais aussi se situer parmi les hommes comme les autres. Il raconte volontiers que, jeune homme, il n’était intéressé que par les femmes et le fútbol : religion brésilienne : et se pique de soutenir un club (Botafogo, si ma mémoire est bonne). Il n’aurait fait de l’architecture que poussé par le devoir de gagner de l’argent alors que naissait sa fille unique Anna Maria... On peine à le croire. Car Oscar n’est certes pas un homme du peuple, ni même de la classe moyenne. Il vient de la très haute bourgeoisie. Une des plus belles avenues de la superbe baie de Rio ne porte-t-elle pas le nom de son grand-père ? Celui-ci était propriétaire des terrains qu’il fallut acheter quand Rio s’étendit au delà de Copacabana et Ipanéma. On lui donna son patronyme. Niemeyer est aussi un nom connu dans le domaine de la médecine : son frère était un des plus grands cardiologues du Brésil. Oscar se souvient encore de sa grand-mère paternelle, aimante et stricte comme la bourgeoisie l’était alors. Donc Oscar ne fut certainement jamais dans le besoin. Et c’est tout naturellement que, fils de bonne famille éclairée, il se trouve à travailler avec un des architectes les plus importants du milieu du XXe siècle, Le Corbusier.

Niemeyer, Corbu et Mies

En 1936, Corbu débarque au Brésil pour construire selon les conceptions modernistes d’alors le nouveau ministère de l’Education nationale et de la Santé. Oscar, embarqué par son ami Lucio Costa, sera de l’aventure comme simple dessinateur. Un soir, il aurait fait un petit croquis plaçant le bâtiment sur pilotis, proposant de remplacer les fenêtres par des brise-soleil et la toiture par un toit terrasse. Ces proposition vont changer radicalement le projet, son allure autant que son fonctionnement. Le Corbusier retient la proposition de Niemeyer : l’architecture moderne fait ses premiers pas dans le jeune Brésil. Comme c’est facile...

La collaboration entre Niemeyer et Le Corbusier se poursuivra notamment dans le projet du siège de l’ONU à New York. Le projet Corbu-Niemeyer sera le projet gagnant... Mais ils perdront, l’un puis l’autre, la paternité disputée d’un bâtiment si emblématique. De cette lutte pour la reconnaissance qui est une forme de la lutte pour le pouvoir en architecture, Niemeyer tiendra toujours rigueur à Corbu. Il ne le cite guère alors qu’ils avaient bien l’un et l’autre une même forme de culture esthétique et politique. De Le Corbusier, Niemeyer a retenu essentiellement l’audace formelle, des bâtiments conçus comme des unités, des sculptures que le béton armé rend possibles. Etrangement, le seul architecte moderne que Niemeyer cite dans son travail même est Mies van der Rohe, l’architecte allemand communiste, parti en exil aux Etats-Unis avec l’arrivée des nazis. Mies fut l’architecte du métal et du verre, de l’angle droit, si peu familier à Oscar, lui qui parle sans cesse du « dur angle droit ». Dans de très nombreux bâtiments de Niemeyer on retrouve en hommage le siège dessiné par Mies van der Rohe pour le pavillon de l’exposition internationale en Espagne de 1936.

Niemeyer et le Brésil

Oscar est connu comme un des grands architectes de la modernité du XXe siècle. Il est jusqu’à aujourd’hui l’un des très rares architectes d’un pays émergent passé à la gloire mondiale, le Bob Marley de l’architecture. Au Brésil même sa popularité est immense. Je me souviens d’enfants l’ayant reconnu dans la rue lui demandant de signer le billet le plus courant (l’équivalent du billet de 5 euros) sur lequel figure la place des Trois Pouvoirs qu’il conçut à Brasilia. Son nom s’attache à la modernité et au dynamisme de son pays. Chacun ici sait que sur les plans de son ami d’alors, Lucio Costa, et tandis que Kubitchek présidait le Brésil, Oscar fut l’architecte des principaux bâtiments de la nouvelle capitale, Brasilia. Les assemblées avec leurs deux coupoles symétriquement inversée : l’une ouverte vers le ciel, l’autre retournée vers la terre, le palais de la Présidence mais aussi le très beau ministère des Affaires étrangères, le théâtre, l’aéroport et la sublime cathédrale : si petite et si majestueuse. Il recommande toujours à ses visiteurs de se rendre à Brasilia : « Vous aimerez ou vous n’aimerez pas, mais vous n’aurez jamais rien vu d’identique. »

Politique

Si Niemeyer compte pour les Brésiliens, c’est d’abord pour ses réalisations, pour l’essentiel des commandes d’Etat. Elle font l’orgueil d’un pays. Mais son engagement politique et intellectuel a mâtiné fortement son image. Chacun connaît son parti pris communiste et tous savent qu’il a subi les persécutions du régime militaire, le conduisant à l’exil dans les années 1970 (1). Niemeyer doit résoudre cette contradiction : être communiste et quasiment l’architecte officiel du Brésil. Il le fait en disjoignant ses deux activités. Il me disait : « Si tu veux faire la révolution, quitte la table à dessin. » Sur ce point je ne l’ai pas totalement suivi... Quant à lui, il a soutenu très concrètement le Parti communiste brésilien en lui cédant sa maison quand le PCB n’avait plus de local. Sa fidélité au communisme de sa jeunesse est total. Il croit toujours pouvoir se référer à Staline, le vainqueur de Stalingrad. Il est un appui sans faille à la révolution cubaine et à Fidel. Je me souviens encore de son peu d’estime pour la Perestroïka de Gorbatchev. Parmi ses fidélités indéfectibles, celle pour le PCF. Dans sa petite agence est placée bien en évidence la médaille coulée par le PCF en son honneur pour la réalisation du siège de la place du Colonel-Fabien. Georges Marchais, Georges Gosnat et Jacques Tricot étaient ses amis, associés dans son esprit à la grandeur du PCF. Pour financer la très avant-gardiste et onéreuse salle du Comité central, la fameuse bulle, il renonça même à ses honoraires d’architecte. Sa fidélité à ses engagements de jeunesse l’a parfois conduit à la rupture avec son cher parti. Jusqu’à la mort, en 1990, du très héroïque Carlos Preste, ancien secrétaire général du PCB, Niemeyer lui versa chaque mois des subsides.

Oscar sait nager

Je ne sais plus comment s’organisent ses journées... Sa vue déclinante l’a sans doute contraint à renoncer à ses chères matinées solitaires quand il s’isolait dans son petit bureau sans fenêtres pour lire (par exemple les écrits de Léonard de Vinci) ou dessiner des femmes nues sur la plage. Les amis doivent être moins nombreux à débarquer à 17 heures dans l’agence avec une bouteille de whisky et quelques fromages pour causer jusqu’à tard, laissant Oscar s’éclipser discrètement quand la fatigue se faisait sentir... Son cher Darcy Ribeiro, anthropologue et poète, n’est plus. Il lui reste les femmes. L’an passé, après la mort de sa femme à 97 ans, il s’est remarié. « La vieillesse est un naufrage » répétait-il en citant l’ami Malraux. Mais Oscar sait nager... Catherine Tricot

Paru dans Regards n°46, décembre 2007

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