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Accueil > Idées | Par Marion Rousset | 1er février 2008

Overdose de Finkielkraut, B.-H.L., Ferry ? Foucault revient

Les attaques contre la pensée 68 donnent envie de relire Foucault. L’actualité éditoriale suit. En quoi les travaux du philosophe peuvent-ils servir les luttes actuelles ? Quel est l’héritage d’un intellectuel qui refusait la posture du donneur de leçons ?

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Le titre de votre livre, D’après Foucault : gestes, luttes, programmes, résume bien le projet : montrer quels usages peuvent se faire de Foucault aujourd’hui, notamment dans les luttes. En quoi sa pensée s’y prête-t-elle ?** **Mathieu Potte-Bonneville. Foucault appelle le lecteur à faire usage de ses textes. Il se présente moins comme le détenteur d’une vérité que comme quelqu’un qui propose des outils, des instruments, pour penser et agir. Par ailleurs, il a fait de l’usage l’un de ses objets d’étude historique et philosophique. A la fin des années 1970, alors qu’on lui reprochait d’être un penseur sceptique qui critiquait l’état présent sans proposer de manière d’y intervenir, Foucault s’est donné pour but de construire une pensée de la pratique. Il a cherché comment intervenir sur soi-même, vis-à-vis des autres, sans tout ramener à des questions de principes : ce que fait souvent la philosophie morale traditionnelle. La notion d’usage lui permet de penser une pratique qui négocie avec son contexte, avec l’état actuel du monde, sans rêver d’autre chose, mais sans s’y résigner pour autant. Foucault dit que Boulez trouve la force de rompre la règle dans l’acte même qui l’a fait jouer. Son rapport au présent n’est fait ni de rupture ni d’abdication. Il consiste plutôt à suivre les failles, les contradictions, les fêlures de la situation présente.

Philippe Artières. Dans la nouvelle préface à l’Histoire de la folie, il avait écrit : Ce livre ne m’appartient plus. Foucault a défini ses travaux comme une « boîte à outils », mais c’est un peu une tarte à la crème. La réception n’a pas toujours été dans ce sens : on a aussi vu naître une tentative de clôture de l’œuvre sur elle-même. C’est donc un acte fort de dire que Foucault n’est pas seulement un corpus que l’on travaille dans l’académie. C’est aussi une invitation à user de la pensée.

Vous faites partie de ce que vous appelez la génération sans maître. Que Foucault n’ait pas voulu se définir comme un maître à penser vous rend-il la tâche difficile ? ** **M.P.-B. C’est compliqué d’être le passeur de quelqu’un qui a appelé à mettre en question la notion d’autorité. Quand nous avons commencé à travailler sur Foucault, son œuvre était un peu éclipsée. Après sa mort, il y a eu une sorte de purgatoire renforcé par le caractère gênant de cette figure. D’un côté, Foucault fait partie d’une génération qui a mis à mal le régime de la transmission du savoir, lequel considère qu’il existe des autorités dans la pensée et que, très normalement, celles-ci transmettent le flambeau. Cette hiérarchie, il l’a remise en cause comme Bourdieu, Deleuze et d’autres penseurs de sa génération. En même temps, Foucault s’est interrogé sur la possibilité de faire passer des messages, de transmettre la voix des prisonniers par exemple, de donner des cours, sans devenir soi-même une autorité. Il a tenté de tenir la position inconfortable d’être à la fois un critique des maîtres penseurs et de reconnaître la nécessité du passage. Cette ambiguïté, les contempteurs de la pensée 68 ont l’habitude de la réduire : ils affirment que ces penseurs ont fait le contraire de ce qu’ils prônaient, qu’ils ont appelé à la critique des maîtres et se sont posés comme des gourous. Ce qui les conduit à appeler de leurs vœux le retour aux vieux maîtres. Mais il y a dans cet inconfort quelque chose d’essentiel pour aujourd’hui : il en va de ce que Sarkozy appelait l’héritage de 1968. Quel est l’héritage d’une période qui a critiqué cette notion même ? Lorsque Foucault analyse, à la fin de sa vie, la position des directeurs de conscience dans l’Antiquité, Socrate ou les stoïciens, c’est à cela qu’il s’intéresse. Qu’est-ce qu’être un maître de liberté ? Cela se traduit aussi dans son rapport au pouvoir politique. Pour lui, l’intellectuel a un rôle politique mais ce n’est pas de donner des leçons à la politique, de définir un programme, de rappeler aux principes.

Utilisée à droite comme à gauche, la notion de « biopolitique » construite par Foucault dans les années 1970 s’est usée. Pourquoi des interprétations si divergentes ? ** **M.P.-B. La notion de biopolitique chez Foucault est ambiguë. Tantôt, c’est l’avènement d’un pouvoir statistique qui envisage des masses, des flux et se dégage des individus. Tantôt, c’est l’émergence d’un pouvoir qui prend prise sur le corps individuel et s’enracine dans le détail du comportement physique de chacun. Il y a une contradiction. Mais celle-ci est d’abord dans le réel avant d’être dans la pensée de Foucault. La politique migratoire aujourd’hui, c’est à la fois les tests ADN et le chiffrage du nombre de reconduites à la frontière. Ce double processus d’individualisation extrême et de massification est dans le réel. Foucault permet de le diagnostiquer. C’est parce qu’il révèle des ambiguïtés ou des contradictions profondes qu’on peut le suivre comme on suit une ligne de faille, sur le versant est ou ouest. Ses travaux se prêtent bien au jeu de réappropriations.

P.A. Il y a un usage foucaldien à droite, un autre à l’extrême gauche, il y en a un dans le management, un autre dans le travail social. Mais personne ne peut dire qu’est-ce qu’être un bon foucaldien. Nous avons été témoins, en Amérique latine ou en Europe de l’Est, d’un usage de Foucault contre Marx ou après Marx beaucoup plus fort qu’en France.

M.P.-B. Un interlocuteur haïtien disait : « Chez vous, Foucault sert à relire Marx, chez nous, il sert à s’en débarrasser. » Dans un contexte politique où le poids d’une orthodoxie marxiste à l’ancienne était très fort, la référence à Foucault servait d’alternative à la critique du pouvoir.

Foucault n’est-il pas, de ce point de vue, l’antithèse de Sartre ? ** **M.P.-B. En effet, Foucault permet de penser l’intervention politique en évitant la facilité à opposer des camps. Il refuse d’opposer les héros et les salauds, sans céder à la rhétorique de la complexité qui autorise tous les arrangements.

P.A. Dans les années 1970, il lance aux militants trotskystes de Rouge : « Quand vous êtes du bon côté de la barrière, il faut essayer de se mettre de l’autre côté. » Son livre La Volonté de savoir a nourri la séparation avec une extrême gauche. Prenant à revers la thèse de la libération sexuelle, il affirme que le pouvoir ne fait pas que contraindre, interdire, mais qu’il produit, y compris des sexualités.

M.P.-B. Foucault permet aujourd’hui de réfléchir à la manière dont on peut être intransigeant sans être aveugle. Le véritable héritage de la pensée de gauche aujourd’hui consiste à opposer une droite éternelle à une gauche non moins éternelle et à fustiger toute forme de compromis qui se tiendrait entre les deux. C’est une drôle de manière de relire ce qui s’est passé durant ces trente dernières années. Foucault, dans les années 1970, a revendiqué une intransigeance et un refus de s’expliquer sur ses engagements. Il ne se pose pas la question de savoir pourquoi diable il faudrait être du côté des prisonniers, par exemple. De fait, il faut être de ce côté-là. Il faut être intransigeant avec ceux qui sont exposés au pouvoir. Mais, dans le même temps, il s’est refusé à caricaturer le réel en faisant comme s’il était constitué de deux côtés qu’on pouvait détacher l’un de l’autre. Toute l’œuvre théorique de Foucault consiste à montrer les sinuosités, les parentés, ces fausses alternatives qui peuvent masquer une complicité réelle, à souligner que les réformateurs sont parfois les meilleurs alliés de l’institution carcérale, par exemple. Parmi les raisons que nous avions d’écrire ce livre, il y avait ce souci de ne céder sur aucun des deux côtés. L’engagement est d’autant plus fort qu’il se nourrit d’une interprétation historique et philosophique du réel qui est attentive aux ambiguïtés. Les mouvements qu’on a pu croiser ces dernières années étaient à la fois dans une extrême intransigeance et dans la négociation permanente. De fait, on ne peut pas lutter contre le sida en n’étant pas intransigeant mais on ne peut pas non plus le faire en prétendant s’émanciper des laboratoires pharmaceutiques.

L’actualité éditoriale autour de Foucault est-elle le signe d’un regain d’intérêt pour cette pensée dans un contexte où l’héritage de 1968 est vilipendé ? ** **P.A. Tout ce qui s’est passé en 2004, pour l’anniversaire de sa mort, n’était pas officiel. Ce n’était pas sur le programme du ministère de la Culture. Par ailleurs, le programme éditorial n’est pas fait par l’Académie mais par un petit collectif qui était proche de Foucault. Six personnes en tout : Guillaume Le Blanc, Judith Revel, Frédéric Gros, Mathieu Potte-Bonneville pour les philosophes. Outre-Atlantique, Foucault était une industrie, un livre sortait tous les deux mois sur lui. En France, l’actualité éditoriale reste assez modeste, comparée à ce qui paraît sur Deleuze, par exemple.

M.P.-B. Les attaques contre la pensée 1968 ont peut-être aussi contribué à donner envie de relire Foucault. Foucault passe de longues pages hilarantes à expliquer que le grand problème des prêtres, au moment de la constitution de la pastorale chrétienne au Moyen Age, c’était d’inviter leurs fidèles à parler en confession de leurs péchés sans leur donner des idées. L’acharnement que la droite met à taper sur 1968 va finir par donner envie d’aller y voir et y lire. Réjouissons-nous.

Foucault tranche avec la figure d’un Finkielkraut qui rapprochait sur France Inter Villiers-le-Bel et le plateau d’Ardisson comme autant de signes de la « décivilisation ». Il fustigeait le bruit et le rire. Or vous racontez que Foucault riait beaucoup... ** **M.P.-B. Il est absolument salubre de lire Foucault : c’est la respiration de la vie. Il se situe dans la lignée d’un penseur comme Spinoza, qui disait : « Ce n’est qu’une triste et sauvage superstition qui nous interdit de prendre du plaisir. » Foucault relève chez Deleuze un beau principe : ne croyez pas qu’il faut être triste pour être militant. Il ne voulait pas endosser le costume du donneur de leçons, du directeur de conscience. Ce qui est très beau chez Foucault, c’est qu’il est insupportable à un certain nombre d’intellectuels de la génération qui suit par sa manière de se tenir. C’est quelqu’un qui se tient mal, qui n’est jamais là où on l’attend, qui rit, qui refuse de s’expliquer parfois. Mais en même temps, il ne définit pas ses positions politiques en lisant trois trucs dans le journal et en rapprochant Villiers-le-Bel et Ardisson. De plus, il s’autorise à disparaître. Il décide d’interrompre son programme de publications entre 1977 et 1984 pour réapprendre le latin et le grec. Il faut une sacrée audace pour oser faire ça ! Beaucoup d’intellectuels médiatiques aujourd’hui ne supporteraient pas l’idée de disparaître six mois. Donc cinq ou six ans... Cette manière d’être va de pair avec sa critique de l’autorité : refusant la gravité du penseur, il veut apprendre à la pensée à danser, en référence à Nietzsche. Je trouve que Finkielkraut danse mal.

P.A. Les intellectuels médiatiques ont été élevés par Foucault. C’est d’une tristesse infinie... Foucault les avait associés au reportage d’idées, cette idée d’un journalisme radical qu’il a lancée quand il est parti en Iran. Finkielkraut était sur les campus américains. Je ne suis pas sûr que leur discours porte tant que ça, même s’ils rêveraient d’être reçus par le prince. Ce n’est pas le plus intéressant. Je préfère analyser l’émergence, dont nous avons été témoins dans des lieux que nous avons traversés, de juristes, de médecins et autres intellectuels spécifiques qui ont des usages de Foucault. L’intellectuel spécifique, c’est cette psychiatre dans une prison à Toul, au début des années 1970, qui formule un diagnostic à partir du savoir qui est le sien. Ce sont aussi ces ingénieurs des mines qui pointent que la sécurité n’était pas assurée dans telle mine au moment de la catastrophe et qui fournissent un rapport. Ou ces statisticiens qui montrent l’usage politique qui est fait des statistiques qu’ils produisent. Ce mouvement-là n’a pas été assez souvent opéré chez les travailleurs sociaux. J’aurais très envie d’entendre leur expertise.

M.P.-B. L’intellectuel spécifique intervient depuis sa position à l’intérieur d’un dispositif social, plutôt qu’au-dessus ou au-delà. Il est possible d’agir depuis la place qu’on occupe dans la chaîne pénale sans pour autant énoncer un discours seulement de principe. L’intellectuel ne produit pas forcément un horizon universel. Il est parfois beaucoup plus impressionnant d’avoir un propos modeste mobilisant les instruments de l’expert. C’est exactement l’inverse de ce que font les intellectuels médiatiques qui interviennent à partir d’un discours entièrement décroché de toute position d’expertise déterminée, comme spécialistes de la généralité, et qui ne sont là que pour donner des principes universels. Foucault a un répertoire de postures alternatif à celui qui nous est proposé aujourd’hui.

P.A. Dans ce répertoire, il y a ce que Deleuze désigne comme le refus de l’indignité de parler à la place des autres. Une image très forte montre Foucault lisant la déclaration des prisonniers. L’Observatoire international des prisons (OIP) est dans le prolongement du Groupe d’information sur les prisons (GIP) mais il est en grand péril. Des subventions lui ont été retirées. Le principe qui consistait à demander aux avocats qui allaient en détention, à tout le personnel qui était d’accord, aux prisonniers bien sûr, de faire savoir la prison est très fragilisé. Même si, grâce à Foucault, on a vu publier depuis vingt ans la parole de ceux qu’on entend peu, les mal-logés, par exemple. L’intellectuel ne se soucie pas seulement des grandes questions. Il s’intéresse à des luttes locales, sur des objets quotidiens comme les questions de reconduites à la frontière, le saturnisme, le droit à une intimité, etc.

M.P.-B. Nicolas Sarkozy est aujourd’hui dans une stratégie de dépolitisation qui prend la forme du « Il faut bien » : il faut bien une politique migratoire, de la sécurité, etc. Cette posture efface toute distinction sur les pratiques qu’on adopte, sur la façon dont on s’y prend. Autant de questions qui ne relèveraient que de l’hypocrisie effarouchée d’une gauche qui ne veut pas se salir les mains. Les pratiques du pouvoir sont l’énorme point aveugle de la politique. Quelles que soient les informations que nous avons sur la façon dont les policiers s’y prennent pour rafler des étrangers, cette question est repoussée sous le boisseau au nom du fait qu’il faut bien une politique migratoire. Lire Foucault aujourd’hui, c’est lire un penseur qui refuse de laisser croire qu’en politique tout soit affaire de grands principes. Dans l’histoire des pratiques policières, il y a des différences à faire : le cachot et la prison, par exemple, ce n’est pas la même chose. En faisant des distinctions, on retrouve le droit d’en critiquer certaines.

Comment les milieux militants s’approprient-ils la pensée de Foucault ? ** **M.P.-B. Il existe des organisations comme le Syndicat de la magistrature avec lesquelles Foucault a correspondu. Le Gisti hérite de son travail sur les étrangers. Une association comme Aides a été fondée par Daniel Defert, le compagnon de Foucault, en réaction à sa mort. Elle a en commun avec Act up, pourtant très différente, de revendiquer la prise de parole directe des usagers face aux institutions thérapeutiques. Certains groupes ont réinventé du Foucault avec une ignorance assez grande des textes. D’autres acteurs, à la CFDT notamment, ont essayé à toute force d’éliminer des souvenirs embarrassants. Dans son impact sur les cercles militants, Foucault ne se compare qu’à Bourdieu, voire à Rancière qui a inspiré le mouvement des intermittents. C’est un auteur d’accompagnement : il ne propose pas de doctrine, mais des manières de s’y prendre.

Recueillis par Marion Rousset

Paru dans Regards n°48, février 2008

Philippe Artières est historien, président du Centre Michel-Foucault. Coauteur de D’après Foucault : gestes, luttes, programmes . A aussi publié le Livre des vies coupables (Albin Michel, 2000) et Rêves d’histoire (Les Prairies ordinaires, 2006). Mathieu Potte-Bonneville est philosophe, directeur de programme au Collège international de philosophie, et membre du comité de rédaction de la revue Vacarme. Coauteur de D’après Foucault : gestes, luttes, programmes . A déjà écrit Michel Foucault, l’inquiétude de l’histoire (PUF, 2004) et Amorces (Les Prairies ordinaires, 2006).

À LIRE

Michel Foucault, Le gouvernement de soi et des autres , Cours au Collège de France (1982-1983), éd. Seuil. A paraître.

Marco Cicchini et Michel Porret (sous la dir. de), Les sphères du pénal avec Michel Foucault, éd. Antipodes, 2007, 25 euros

Judith Revel, Dictionnaire Foucault, éd. Ellipses, 2007. 18 euros

Michel Foucault, Archéologie du savoir (réédition), éd. Gallimard. A paraître.

Philippe Artières et Mathieu Potte-Bonneville, D’après Foucault : gestes, luttes, programmes , éd. Les Prairies ordinaires, 22 euros

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