Accueil > Culture | Par King Martov | 1er décembre 2006

Oxmo Puccino invente le rap anachronique

Avec son album décalé Lipopette Bar, Oxmo Puccino réalise un nouveau creuset national : le hip-hop, l’Afrique, la France, le jazz et surtout Paris s’y côtoient. Façon de « rapper large »... par MARTOV

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C’est un endroit étrange. Une distorsion de l’espace-temps digne de Star-Trek. Une anomalie temporelle, égarée entre le Paname des années cinquante et le Harlem du Cotton club. « Un album atemporel, un croisement des tontons flingueurs avec les vieux films de jazz », résume Oxmo Puccino. Car les habitués du Lipopette Bar, cabaret où le drame n’est jamais loin du dernier baiser, ont perdu depuis longtemps leurs repères chronologiques. Ils attendent en vain la venue de Billie Holiday sur scène, et Lino Ventura surveille l’entrée, tandis que des musiciens dotés d’un authentique nom de gang, les Jazzbastards, balancent du gros son en lunettes noires. Le narrateur officiel du lieu, un chapeau blanc sur la tête, stature de boxeur et voix sucrée, observe, assis sur un tabouret, les us et coutumes de cette improbable faune urbaine.

Il faut un certain courage pour sortir aujourd’hui ce type d’album concept. Surtout lorsque tout le monde vous considère plus ou moins comme l’un des piliers du rap français, en tout cas une de ses figures les plus respectées pour avoir su manier le verbe et l’attitude, poser en bandit de grand chemin tout en racontant les doutes de « l’enfant seul » qui sommeille en chacun. Il le concède lui-même d’un sourire indifférent : « Cela représente peut-être un risque financier, puisqu’il s’agit d’un disque sans single, qui s’aborde d’une traite. Mais de toute façon l’économie de la musique s’est transformée. Aujourd’hui les gens n’écoutent plus un titre, mais téléchargent l’album. Ce n’est pas une catastrophe. Ce qui devait durer durera. »

Un pont entre galaxies

Un univers en effet. Un pont entre des galaxies qui ne se côtoient pas d’ordinaire dans le petit monde du hip-hop tricolore. Certes, les rappeurs courent depuis toujours après la mythologie du jazz (et des films comme Jamin’the blues, tourné en 1944 avec Lester Young.), cette veine originelle et mystérieuse de la culture afro-américaine, classieuse et sauvage, libre et libertaire. De ce point de vue, Oxmo Puccino, au passage signé chez Blue Note (le grand label mythique d’Art Blakley et autres Thelonius Monk), apporte incontestablement son tribut personnel à cet éternel hommage aux fondateurs. Toutefois, les esprits les plus étroits vont peut-être s’étonner qu’il invoque également aussi aisément l’esprit de nos vieilles gloires cinématographiques, gavées de dialogues siglés Audiard. Pourtant, pour celui qui a collaboré avec M et réalisé récemment pour le magazine Vibrations une sélection de BO de films noirs français, ce chemin ressemble à une pente naturelle : « Cela correspond à ma profonde identité. Je suis né en 1974 au Mali et je suis arrivé en France en 1979. Les premières images de ma vie sont faites de noir et de blanc. J’ai grandi à Paris, au milieu des voies de chemins de fer, des constructions abandonnées, des vieux immeubles, des voitures noires et blanches de police secours. Mes premiers films mettaient à l’affiche Jean Gabin, Bourvil, etc. Ma mère était fan de Fernandel. J’adore cette manière de parler très parisienne, le petit monde des bistrots, du journal qui déteint sur les doigts, l’ambiance des gares parisiennes. J’ai aussi passé toute mon adolescence dans une cité, un bout de banlieue dans la capitale, entre Danube et porte de Pantin. Ce mélange de cultures me définit : le hip-hop, l’Afrique, la France, le jazz, et surtout Paris, car c’est un pays à part entière. Tout cela se rencontre dans Lipopette Bar. J’ai pu le faire maintenant, car j’ai un certain âge. On peut toujours avoir quelque chose à dire, mais il faut trouver la bonne manière. » Il ne s’agit donc pas d’un énième album de jazz-rap, qui se limiterait à coller des boucles (des extraits) du sax de Coltrane ou de la trompette de Miles Davis derrière les « lyrics » du MC (le rappeur). Oxmo s’est offert le luxe d’une collaboration de longue haleine avec une bande de jeunes musiciens pour produire des instrumentaux totalement originaux. Une nouvelle expérience émancipatrice pour cet enfant du rap.

« A l’origine, dans le hip-hop, les instrumentaux sont figés lors de l’enregistrement final. Ils sont utilisés ensuite à l’identique, quel que soit le contexte : la télé ou la scène. Cela explique la mauvaise réputation du rap en live, car il s’agit d’une musique fabriquée pour les clubs et les radios. Pour cet album, nous avons inversé le processus. Je campais une atmosphère et les musiciens écrivaient sur des partitions mes sentiments. Après, je repassais mon style et mes mots dessus. En concert, la flexibilité est infinie. Ils peuvent me laisser la place que je souhaite, nuancer. Une liberté de fou. »

Pouvoir du Rap

Un disque « décontextualisé », par un artiste atypique, mais ni atone ni amnésique du présent, qui glisse deux ou trois allusions à la situation actuelle « car certaines réalités ne changent pas, comme la misère ou la discrimination. Cela me fait rigoler, car c’est la même salade depuis les années 1980. Et cela marche. On crée l’existence d’un monstre pour donner l’impression de protéger l’enfant. Avec un peu de cynisme, cela devient un gag à force de « charger »l’immigration. La dernière ? Par exemple la polygamie pendant les émeutes. T’imagines un peu, sur un bloc de 3 000 habitants, s’il y avait effectivement un délinquant par famille ? Tu en comptes dix ou quinze qui brûlent des voitures, et les 1500 autres ? Qu’est que l’on va en faire ? Sarkozy veut le pouvoir, c’est tout, d’où son discours démago, y compris sur la discrimination positive. Quand on voit tout ce que peut dire un enfant pour cacher un vol de bonbons, comment s’étonner du discours d’un homme en campagne présidentielle. En face, ce qu’a entrepris Joey Starr reste plutôt positif, puisque beaucoup de jeunes se sont inscrits sur les listes électorales. C’est une reconnaissance du pouvoir d’un artiste issu du rap ». Oxmo reste néanmoins prudent et ne se sent pas prêt de s’engager. Peut-être plus simplement, sa forme de militantisme réside dans le fond et la forme de ce disque, qui casse les stéréotypes et réalise, à sa façon, un nouveau creuset national, avec un souci de l’exception française bien particulier. « Je ne veux pas regarder à travers une œillère pour épier mon voisin. Je rappe large, d’où cette idée de cabaret où se croise tout le monde, comme dans ces bistrots aux portes de Paris. Je suis persuadé que le rap finira par être considéré comme de la chanson française. »

martov

RAP D’ADULTE

Depuis un an, on voit se multiplier des albums de rap d’une étonnante maturité. Rocé, Abd Al Malik ou Kohndo, tous se distinguent par le soin apporté au texte, leur ambition artistique, leur refus des recettes du rap-FM version Skyrock, leur ouverture musicale vers le jazz. Abd Al Malik se revendique ainsi de Jacques Brel, un authentique rappeur selon lui, précisant que le hip-hop doit puiser dans la richesse du pays où il se trouve, donc dans la tradition de la chanson à texte. Rocé invite pour sa part le jazzman militant Archie Shepp et interroge la France rongée par la dérive communautaire et sa mauvaise conscience coloniale. Comme l’explique Oxmo Puccino : « Au départ, nous avions adhéré à cette mentalité de rivalité positive, d’émulation. Aujourd’hui la compétition économique l’a emporté sur le challenge de la créativité. L’enjeu de la qualité a brûlé devant une musique de feu de paille, immédiatement consommable. Des démarches comme celles de Rocé, d’Abd Al Malik ou de moi-même aspirent à suspendre cette fuite en avant, et à laisser la liberté, le temps à l’auditeur de comprendre ce que nous avons à lui dire et à partager avec lui. » M.

Rocé, Identité en crescendo (Universal jazz)

Abd Al Malik, Gibraltar (Universal)

Kohndo, Deux pieds sur terre (Ascetic)

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