Accueil > Culture | Par Lantri Elfoul | 1er décembre 1999

Parler et écrire en arabe

L’arabisation, en Algérie, fait depuis l’indépendance, l’objet de débats intenses relatifs à des questions de fond essentielles et très complexes : le statut des langues après la période coloniale et l’identité algérienne : et à des questions purement politiques et même politiciennes.

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Les trois significations principales du terme "arabisation" sont restées le plus souvent confuses et/ou confondues soit par insuffisance d’analyse soit par refus délibéré.Il y a un sens socio-linguistique : c’est le processus spontané ou délibéré par lequel la langue arabe, avant et surtout après l’Islam, a absorbé un très grand nombre de termes étrangers en leur donnant une forme arabe qui rend "invisible" leur origine. Ce procédé d’enrichissement de la langue n’a jamais cessé et il joue aujourd’hui son rôle dans l’arabisation aux deux sens suivants du terme.

Le second sens d’arabisation désigne le processus par lequel des individus ou des collectivités d’origine (linguistique) étrangère deviennent "Arabes" c’est-à-dire simplement arabophones. Les Arabes d’Arabie distinguaient parmi eux, avant l’Islam, les Arabes "Aariba" (Arabes d’origine) et les Arabes "Mustaariba" (Arabes arabisés) mais se définissaient tous eux-mêmes comme les "nâtiqûn bî-dhdhâd", c’est-à-dire les hommes capables de prononcer la consonne "dhad" qu’ils tenaient pour propre à leur seule langue et qui la caractérise parmi toutes les langues du monde. Est donc "Arabe", aujourd’hui comme hier, tout homme ou tout groupe dont l’arabe est la langue maternelle ou qui l’adopte comme langue usuelle. Les Arabes du Niger, d’Iran, d’Amérique, etc., comme les Arabes des pays arabes (membres de la Ligue arabe), se définissent comme tels parce qu’arabophones. Les Arabes d’Arabie ne sont depuis des siècles qu’une très petite minorité parmi les Arabes.

La majorité des habitants du Maghreb ne sont pas des descendants d’Arabes d’Arabie (l’eussent-ils été, cela n’aurait aucune importance dans ce débat) mais sont devenus des Arabes, c’est-à-dire des arabophones. L’arabisation du Maghreb est le processus historique par lequel, comme dans le reste du monde arabe, la langue arabe s’est imposée peu à peu à la majorité des habitants du fait, d’abord, que cette langue était celle du Coran, du Hadith, de la théologie, du droit et de la spiritualité islamiques, ensuite parce qu’elle était la seule langue écrite disponible au Maghreb, enfin parce qu’elle était aussi la grande langue de culture que l’on sait, véhicule de toutes les sciences et techniques et des arts de l’époque. Parmi les Empires, principautés et royaumes de l’histoire du Maghreb islamique, ceux que l’on désigne comme "berbères" parce que leurs souverains étaient d’origine berbérophone, ne se sont pas opposés ni à l’islamisation ni à l’arabisation mais ont, au contraire, été les champions de l’une et de l’autre. Le Berbère Ibn Tûmart dont la doctrine et l’action sont à l’origine de la grande dynastie almohade a marginalement employé le berbère, même par écrit (en employant l’écriture arabe) pour diffuser sa doctrine, mais son oeuvre et son action se plaçaient dans le droit fil de l’islam le plus rigoureux lié évidemment à la langue arabe. Les Berbères se sont donc arabisés de la même façon que les habitants des autres régions du monde arabe actuel et ce processus continue en Algérie et ailleurs en dehors de toute politique d’arabisation.

Arabisation

Aujourd’hui, la quasi-totalité des Algériens, y compris ceux qui connaissent et pratiquent le berbère comme langue maternelle, sont des arabophones. Les berbérophones qui ne connaissent et ne pratiquent que leur langue maternelle sont une infime minorité, surtout les femmes analphabètes qui mènent une vie traditionnelle dans les villages. Or la politique d’arabisation, celle définie par la loi ou par le projet politique du mouvement national algérien depuis ses origines, n’a jamais visé à "arabiser" les Algériens non-arabophones dans ce sens. Chaque Algérien a toujours été et reste libre d’employer la langue qu’il veut en dehors de certains usages et de certaines situations particulières, très limitées en nombre et qui seules font l’objet de l’arabisation, en un troisième sens, celui dont il s’agit dans la loi.

L’"arabisation" est donc un terme commode pour désigner des mesures visant à "généraliser l’utilisation de la langue nationale" (intitulé officiel de toutes les lois successives sur l’"arabisation), c’est-à-dire à rendre obligatoire l’utilisation de la langue nationale (l’arabe) à la place de la langue étrangère (le français) dans les usages officiels ou publics. L’Algérie tout entière est favorable à cette politique. L’application des lois sur l’arabisation est dans l’ensemble une des grandes réussites de l’Algérie indépendante. Après l’enseignement (où l’arabisation n’est pas achevée), après l’administration et la justice, viennent les entreprises économiques et les institutions similaires. Cette politique pose des problèmes pratiques : tous les secteurs et tous les personnels concernés ne sont pas forcément prêts à les appliquer immédiatement et à la lettre ; c’est pourquoi on peut discuter leur applicabilité immédiate dans certains cas ; mais la loi de 1991 elle-même, surtout avec les modifications et précisions qui lui ont été apportées par la loi de 1996, prévoit les exceptions et les modalités particulières.

La folle campagne médiatico-politique lancée en Algérie et en France par certains partis ne concernait pas du tout ces modalités d’application de la loi ou ne les abordait que comme un prétexte. Ces forces ont violemment caricaturé l’arabisation, la présentant comme une politique décidée personnellement "par Ben Bella" puis "par Boumédienne", puis par "les baathistes" puis les "islamo-conservateurs", "par haine du français", par une volonté de "déberbériser" l’Algérie, etc. Tout cela est faux. Si de tels facteurs ont joué, c’est très marginal. Même les partisans de l’arabisme ou de l’islamisme sont favorables à l’arabisation dans le troisième sens évoqué et non pas dans le deuxième. Jamais il n’a jamais été question de "déberbériser" l’Algérie. "L’arabisation" est d’abord une revendication constante du mouvement national algérien dès ses origines, pas seulement dans son aile réformiste à partir des années trente, comme le prétendent les continuateurs actuels des Oulémas, mais d’abord dans le principal parti nationaliste, le PPA dès sa naissance dans les années vingt, avant les Oulémas, et bien qu’il fût un parti prolétarien créé par les émigrés algériens en France majoritairement Kabyles, donc berbérophones d’origine.

Décolonisation

Deux faits sont occultés ou niés par les adversaires de l’arabisation :

1. L’"arabisation" n’est pas une revendication récente de prétendus "baathistes" zélés ou d’"islamo-conservateurs" mais de tous les Algériens attachés à leur langue nationale, sans distinction de langue d’origine. Ils tiennent simplement à ce que l’arabe reprenne progressivement la place qui est naturellement la sienne et que ne peut occuper ni l’un des dialectes ( parlés mais non écrits) ni de façon durable, le français qui a toujours été dans les faits une langue étrangère aux Algériens, qui plus est, la langue de leur ex-colonisateur. Il s’agit de décoloniser linguistiquement et culturellement l’Algérie comme on essaie de le faire politiquement et économiquement.

2. Si le mouvement national algérien a revendiqué une place à la langue nationale, c’est, évidemment, parce que c’était conforme à la réalité historique, sociologique et culturelle des Algériens et que pour être en phase avec le peuple, l’usage de la langue nationale écrite (puisque l’oral ne faisait pas de problème) était nécessaire, même si la plupart des dirigeants du mouvement ne connaissaient à titre personnel d’autre langue écrite que le français. La visée est la même aujourd’hui. Ce qui a changé, c’est que le pays peut mettre en oeuvre les moyens nécessaires à la reconquête de la personnalité nationale, et même, dans la visée des démocrates et des progressistes, donner au peuple (au sens sociologique) l’un des moyens les plus décisifs de son émancipation : la langue arabe écrite, seule manière de faire irruption dans la société, dans l’Etat et dans la modernité. C’est un effort qui vise à libérer le peuple de certaines pesanteurs socio-psychologiques de l’histoire (survivances du féodalisme, du maraboutisme, des traditions sclérosées et des superstitions) ; de la domination multiforme d’une partie des privilégiés économiques et culturels d’où émanaient la plupart des cadres du pays et qui étaient des "francisés" ; des intégrismes modernes qui ne conçoivent l’arabisation que comme un véhicule pour leur idéologie "islamique", en fait bourgeoise et fasciste ; enfin des tendances régionalistes, conservatrices et folklorisantes de certains partis qui se veulent cependant patriotes et progressistes. Face à toutes ces forces liguées contre les intérêts véritables de la nation et du peuple, Boumédienne avait visé à faire de la langue arabe, selon une formule célèbre et lourde de sens, la "langue du fer et de l’acier".

Scolarisation

L’arabisation est d’abord une revendication nationale. La langue arabe étant constitutive de l’Algérie historique et actuelle, il est naturel, légitime et nécessaire qu’elle soit langue nationale. Aucune autre langue, ni français, ni dialecte, ne peut la remplacer dans ce rôle.

Les républicains et les démocrates authentiques ne devraient en aucun cas s’opposer à l’arabisation : c’est l’arabe écrit, dit "classique", qui est la langue capable de venir à bout de l’analphabétisme par la scolarisation des jeunes et l’alphabétisation des adultes, de mettre le peuple en contact avec la culture, les sciences et les techniques de notre temps, loin de la démagogie populiste qui tente de faire croire que les dialectes algériens peuvent et doivent remplacer l’arabe écrit dans ce rôle, loin aussi des calculs purement politiciens de certains partis et bien au-delà de la revendication de la préservation du patrimoine oral (ce trésor du peuple, doit, certes, être sauvegardé et développé, mais il ne peut évidemment tenir lieu de culture nationale, de science ou de technique). Les masses populaires algériennes peuvent-elles s’émanciper et parvenir à un stade de développement qui les mette en rapport avec les réalités nationales et mondiales (sans parler de leur réenracinement dans leur patrimoine écrit) en comptant sur leurs dialectes ou sur une langue étrangère ? Poser la question c’est y répondre.

Elargissons le débat aux composantes culturelles du pays, à celles de l’identité nationale, à savoir l’Islam, l’Amazighité et l’Arabité. Ce qu’il y a de berbère et d’arabe en Algérie est si intimement entremêlé qu’une seule chose est sûre : l’ identité algérienne, que l’on peut qualifier d’arabo-berbère si on pense aux origines, aux traditions communes à tous les Algériens, n’a en aucun cas ni ne devrait avoir une signification ethnique (par où le poison raciste trouve facilement à s’insinuer). Si elles doivent être distinguées, l’amazighité et l’arabité n’ont d’autre signification que linguistique et culturelle. On est alors renvoyé au problème (s’il y a problème au sens de conflit) du statut des langues en Algérie. Une solution correcte me paraît exister depuis longtemps, elle est en cours d’application. Il faut à l’Algérie une langue nationale écrite, celle de son patrimoine écrit avec lequel il est impensable qu’elle rompe et qui la mette en contact avec la science, les techniques et les cultures du monde : l’arabe "classique" qui remplit ces conditions et doit devenir la langue nationale et de culture commune à tous les Algériens sans exception, de la même façon que tous les Français, dont les Bretons, les Basques, les Catalans, les Alsaciens, ont pour langue commune le français. Cela sera chose faite par la scolarisation.

Comme la plupart des pays du monde, l’Algérie a une langue minoritaire : le berbère pour le moment, uniquement sous la forme de dialectes régionaux et parlés, dont le statut et les fonctions sont comparables à ceux du breton, du basque, etc. en France. Ce régime a créé un Haut Conseil à l’Amazghité et ouvert de nombreux Instituts supérieurs d’étude des dialectes amazighs, comme pour les autres dialectes (arabes) de l’Algérie. La lutte des berbéristes qui a arraché ces acquis au pouvoir ? C’est vrai. Mais la résistance initiale du pouvoir s’explique par la crainte de la division des Algériens et du jeu politique trouble des berbéristes politiques en Algérie et à l’étranger, dont l’histoire et l’actualité ont donné surabondamment des preuves. Bien entendu, l’amazigh peut devenir une langue de culture écrite.Ce processus est en cours et j’y applaudis. Il pourra devenir aussi une langue du droit, des sciences et des techniques. Alors seulement sa candidature au statut de langue nationale au côté de l’arabe sera sérieusement posée.

Quant à l’Islam, il faut y distinguer le religieux et le culturel, communs à la quasi-totalité des Algériens, sans problème et constituant un élément de leur identité, et le politique qui oppose aujourd’hui trois options : l’intégrisme avec sa branche politique et sa branche "militaire" (terroriste) et la laïcité, courants diamétralement opposés mais minoritaires, et le courant actuellement majoritaire que j’appellerais l’islam éclairé ou la laïcité islamique (où l’Etat n’est ni opposé ni même neutre face à la culture islamique mais s’oppose fermement à l’intégrisme).

La langue du Coran et celle de la grande littérature du passé ne sont pas à la portée des Algériens moyennement instruits . Mais ils comprennent tout de même l’équivalent de ce qu’un Anglais moyennement instruit comprend à Shakespeare ! Il faut peut-être simplifier la langue enseignée à certains niveaux, mais pas l’appauvrir. Cette erreur a d’ailleurs été commise dans la pédagogie algérienne initiée par les structuralistes et les fonctionnalistes et a eu des conséquences négatives sur l’apprentissage de la langue. Le français est encore aussi la langue de beaucoup de cadres de l’économie et de la recherche. L’Algérie aura besoin de ces cadres... jusqu’à leur entrée dans la retraite, où il est normal qu’ils soient relevés par leurs cadets "arabisés" qui cherchent un emploi.

L’Algérie a besoin aussi de langues étrangères. Certains ont voulu mettre en concurrence et à égalité le français et l’anglais. Le président du Conseil supérieur de la langue arabe (et ex-ministre de l’Education) a déclaré que la première langue étrangère dès l’enseignement primaire doit rester le français. C’est du bon sens. Enfin, il doit aller de soi que la créativité personnelle de tout écrivain algérien lui donne le droit d’écrire en n’importe quelle langue. Mais s’il n’est lu que par une partie des Algériens, qu’il en prenne son parti...

Démocratie

Avant tout, il faut qu’en matière de politique linguistique et culturelle, tous les partisans de la démocratie républicaine et laïque en Algérie rompent avec les options et les pratiques politiques actuelles des partis et des forces :

1. qui lient la défense de la langue et de la culture berbères au berbérisme politique et à la défense explicite ou implicite de la francophonie politique, car perçus par la majorité des Algériens comme les partisans d’un régionalisme/ethnicisme facteur de division nationale et comme les vecteurs d’un néo-colonialisme culturel.

2. qui opposent la défense de la langue et de la culture berbères à l’arabisation et assimilent la défense de l’arabisation à l’arabisme politique et même à sa variante fascisante, le "baathisme", ou à l’islamisme politique, alors que c’est l’application d’un projet national, démocratique et populaire opposé au néo-colonialisme.

3. qui luttent contre le pouvoir en place de façon totale et inconditionnelle. Une politique républicaine, démocratique et progressiste doit au contraire lier la cause de la défense de la langue et de la culture berbères à la cause de l’arabisation (au troisième sens défini), rejeter les alliances avec l’intégrisme, avec le berbérisme et la francophonie politiques. C’est à ces conditions que la majorité actuelle dont font partie les islamistes "pacifistes" peut basculer en faveur des Républicains authentiques opposés à toutes les formes de l’islamisme politique.

* Universitaire algérien.

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  • Pas d’arabes en Algérie, mais des arabes contrefaçon. Ces pseudo-arabes de longue date respecte la langue Amazighe, seule le royaume arabe d’Algérie et les berbères ara-baisés/cora-niqués ne respectent pas cette langue autochtone et millénaire.
    L’arabe a été introduit en Algérie à partir du 13 ème siècle, mais Tamazight est né en Afrique depuis plus de 8 mille ans.
    l’arabe vient des bédouins hilaliens et Tamazight langue autochtone. Il faut donc renoncer à la langue étrangère bédouine pour favoriser Tamazight.
    Aussi ne pas perdre de vue l’invasion arabe du royaume français.
    les royaume arabes d’Afrique du Nord imposent l’apprentissage de la langue des bédouins arabes en France. De ce fait les Amazighs de France passifs et soumis à l’arabétisation et la cora-niquation , s’arabisent de plus en plus dans les écoles frnçaises, sous contrôle la ministre française d’éducation nationale (d’origine marocaine donc docile aux impulsions arabes du roi arabe du Maroc).
    De ce fait, des imams arabes venus massivement du Maroc (nouvelle filière de l’immigration marocaine), sous couvert de de arabiser et islamiser les Amazighs de France (notamment Kabyles).

    Awthem Le 19 mars 2016 à 12:24
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