Accueil > Culture | Enquête par Aline Pénitot | 15 juin 2011

Passer une oreille à travers le net...

Il y a une dizaine d’années, alors que la création radiophonique manquait cruellement d’espace sur les ondes, plusieurs webradios ont ouvert des lieux virtuels pour redonner un peu d’air à l’art radiophonique. Longtemps décrédibilisées par celles qui émettent sur les ondes, ces radios « on web » ont eu bien du mal à trouver leur légitimité. A lire avec un casque audio à portée de la main.

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La pionnière : Arte radio

La grosse blague est sans doute que l’on doit l’invention des webradios de création à une chaîne de télé. Au début des années 2000, il est question de prolonger les programmes de la chaîne sur le site d’Arte et l’idée d’une radio de talk est dans l’air. Après un passage par France Culture, Silvain Gire est dans les murs d’Arte et il rencontre Christophe Rault. En une conversation, ils osent se dire qu’ils n’ont pas du tout envie d’inviter des intellos à commenter des soirées Théma sur l’Afghanistan. Silvain Gire se souvient : « on voulait entendre des formats courts, populaires, centrés sur le travail du son, qui s’adressent à des gens qui vont écouter avec des casques, des émissions téléchargeables à la demande. Ça peut paraître risible mais à l’époque, ce langage était réservé aux pirates ou au pornocrates  ».

Internet explose, le matériel de son devient abordable et intuitif, une nouvelle génération de techniciens libère les techniques numériques. Christophe Rault a vingt-deux ans et l’oreille en pointe. À peine sorti de l’école, il invente un nouveau format de compression qui permet au son de ne pas rougir de son amaigrissement. Au passage, il impose la logique du « libre » et creuse une brèche juridique. Arte radio naît de cette double audace impossible à imaginer depuis les lourds studios de Radio France pas encore totalement libérés de la bande magnétique et pas du tout du droit d’auteur. À la même époque en Belgique, la radio nationale en finit avec la création radiophonique [1]. Abandonnée pas les ondes, une bande d’irréductibles du micro et de la découpe sonore monte des ateliers de créations radiophoniques indépendants. Parce qu’il n’y a pas de petite émancipation, ils imaginent une webradio qu’ils baptisent Silence Radio. Dans la foulée, à Marseille, Radio Grenouille se trouve un peu étriquée sur les ondes locales et fait le choix de développer la création radiophonique sur le site. Pour Xavier Thomas, de Radio Grenouille, « la webradio a permis de mettre Alger, Beyrouth et Montréal à notre porte et d’inventer des formes de radio où l’info peut entrer en articulation avec un travail d’auteur  ».

Istanbul à facette – Kuzguncuk , de Xavier Thomas.

Petit village de la côte asiatique d’Istanbul, Kuzguncuk fait aujourd’hui l’objet de grandes convoitises immobilières. Balade en compagnie de Tan Morgül, journaliste et activiste et Jean-François Pérouse, chercheur à l’Observatoire Urbain d’Istanbul.

http://media.radiogrenouille.com/20110405_kuzguncuk.mp3

Des traces tenaces

Les milieux autorisés de la radio ont vu d’un mauvais œil cette nouvelle génération qui s’éloigne du transistor. Pourtant, la manière de créer des sons s’inscrit dans une filiation radiophonique très claire. Pour Irvic D’Olivier, de Silence Radio, il s’agit de creuser les différents genres : « poésie sonore, fiction, prise de sons brute, travail sur le paysage sonore, les différentes formes de reportages sonores… Et de trouver de la qualité à l’intérieur du genre. »

Silvain Gire invite chacun à passer une oreille sur n’importe quel son d’Arte Radio, « la référence à Yann Paranthoën est évidente. » Entré à Radio France à la fin des années 50, Yann Paranthöen, opérateur son, est vite repéré par Jean Tardieu et Alain Trutat de l’Atelier de création radiophonique du France Culture. Ils décident de lui permettre d’user d’un studio à guise une semaine par mois. Yann Paranthoën prend ses distances avec la radio de tous les jours et impose l’idée qu’on peut faire quelque chose des sons qui serait de l’ordre du documentaire sonore. À travers le portrait de Lulu, femme de ménage, ou en dressant une fresque sonore de la course cycliste Paris-Roubaix, il emmène l’auditeur dans autre chose que le sujet initial.

Cette forme d’écriture est d’une élégance ultra-artisanale : zéro commentaire, une attention particulière à la sonorité des voix, aux prises de son et aux plans sonores, aucune source extérieure, pas de musique, un montage extrêmement raffiné. Dans cette lignée, après des premiers sons hasardeux, Arte Radio arrête les paroles d’experts, bannit les micros-trottoirs et se lance dans des formats plus longs. Chaque son s’attache à faire parler le réel de lui-même à travers l’hésitation d’une voix, une faute de français, un mensonge, un silence… Tout ce qui, ailleurs, serait tombé dans les poubelles d’une salle de montage.

Qui a connu Lolita ? , de Mehdi Ahoudig.

Le 20 janvier 2009, Lolita et ses deux filles sont retrouvées mortes dans leur appartement à Marseille. Ce drame fait la une des médias nationaux pendant quelques heures. En consacrant plusieurs mois à l’enquête, Mehdi Ahoudig fait entendre la richesse et les contradictions d’un quartier, d’une ville, d’un destin. Prix Europa 2010.

Ligne éditoriale ou direction artistique ?

Pendant que Silvain Gire cherche des pigistes et discute projet d’écriture, Irvic D’Oliver cherche des artistes, jeunes ou confirmés et discute esthétique et forme. À Silence radio, la perméabilité avec le monde branché des arts sonores est plus grande. À Silence Radio, faute de moyens, les mises en lignes sont rares et déconnectées de l’actualité.

Bruit blanc son noir , de Kaye Mortley.

Le flux radiophonique des informations incessantes et des bavardages futiles, ce bruit blanc, le "bruit des Blancs", ne masque-t-il pas le paysage sonore aborigène, celui qui préexistait, celui qui subsiste encore mais peine à se faire entendre ? Kaye Mortley, d’origine australienne, est productrice indépendante et travaille notamment pour les Ateliers de création radiophonique de France Culture.

La ligne éditoriale de Grenouille est plus floue, à chaque projet son format. Xavier Thomas parle « d’auteurs qui s’affranchissent des contraintes narratives et de toutes formes d’écriture conventionnelles ». À explorer avec attention, oreilles à l’affût !

Créer une posture d’écoute

Arte Radio se veut un magazine sonore et balance cinq nouveaux sons par semaine. Alors, les 1500 histoires disponibles depuis la création de la radio sont plus ou moins bonnes. Pour Sylvain Gire, « avec 350 000 connexions par mois et 12 minutes en moyenne par écoute, Arte Radio a surtout su créer une posture d’écoute analogue à celle de la lecture. Avec l’écoute en ligne et le podcast, l’auditeur prend le temps d’ouvrir un son et se laisse absorber par des images sonores très personnelles dont il se souviendra longtemps. » Un magazine certes, mais aussi une revue qui permet d’aborder très singulièrement certain sujet. Tapez par exemple « foot » dans le moteur de recherche et vous tomberez sur une question d’actu sur les fameux quotas, une ode groovy au baby-foot ou la géniale fiction en plusieurs épisodes "Comme un pied", de Mariannick Bellot. Si vous en avez marre des séries américaines ou que vous n’attendez plus rien de la ligue 1 :

Comme un pied , de Mariannick Bellot.

Memed (Adama Diop) est un jeune footballeur venu du Sénégal. Grâce à son agent (Christophe Brault), il débarque en France au petit club de St-Murc. L’entraîneur (Jackie Berroyer) lui présente l’équipe : La Tourette (Slimane Yefsah), Mon Chéri (Mustafa Abourachid), Dani (Jonathan Cohen), Frankie (Mohamed Rouabhi)...

Sur Arte radio, il est souvent question d’érotisme de manière parfois stimulante, parfois cul cul. À écouter : une pièce sonore cachée dans la rubrique écologie parce que le monde du son est pudique.

L’homme nu, « moi, j’enlève tout » , de Lucie Barbarin.

À propos de Christophe qui aime se balader à poil chez lui.

Un retour sur les ondes ?

Force est de constater qu’un monde est né, qu’une génération auteurs s’est levée. Ont suivi des collectifs, des festivals, des prix, des formations, des réseaux, des journées d’écoutes, des critiques… Peu à peu Radio France s’est mise au podcast. Le Monde, I-Télé, Télérama et Libération ont initié des webradios en marge de leur rédaction mère. Silvain Gire est optimiste : « je n’arrête pas d’entendre des bouts de son à France Inter ou France info dans des émissions où on ne les attend pas. » Pour Irvic D’Olivier, la création des webradios a permis de «  faire naître une génération qui avait vingt ans à l’époque et qui n’avait aucun a priori face au son  ».

Il y a un peu plus d’un an, la première association de documentaristes sonores s’est montée : l’Addor. Elle structure peu à peu une profession, sans statut, sous payée qui peine à subsister. Mais bonne nouvelle : Irène Omélianenko, présidente de l’Addor, vient d’être nommée conseillère des programmes pour le documentaire et la création radiophonique à France Culture. Alors envisage-t-on d’agrandir la place de la création radiophonique à Radio France ? Pas sûr. À l’heure des discussions sur les grilles des programmes de la rentrée, la peur de nouvelles suppressions d’émissions dédiées à la création ne cesse d’enfler.

Écoutes, expos et festivals

Goûter d’écoute d’Arte Radio, dimanche 19 juin 2011 à 17h, Point Éphémère, 200 Quai de Valmi, 75010 Paris. www.pointephemere.org

Onzième rencontre-écoute de l’Addor : lundi 27 juin 2011, à 19h30, avec Zoé Varier de France Inter, Voûtes, 19, rue des Frigos, 75013 Paris.
www.addor.org/Onzieme-rencontre-ecoute-d-Addor

Exposition sonore de Gilles Aubry, jusqu’au 22 juin 2011, Musée Réattu. 10, rue du Grand-Prieuré, 13200 Arles. Et à visiter toute l’année : le département arts sonores du musée. www.museereattu.arles.fr/

Exposition : Yann Paranthoën et la Bretagne, jusqu’au 6 novembre 2011, Manoir de Kernault, Route de Laz. 29520 Saint Goazec.

Festival les Radiophonies, 23, 24 et 25 septembre 2011, Auditorium de la Galerie Colbert de l’INHA, 6 Rue des Petits-Champs, 75002 Paris. www.radiophonies.blogspot.com

Longueur d’ondes, festival de la radio et de l’écoute, 1er au 4 décembre 2011, Brest, www.longueur-ondes.fr

Webradios

Arte radio : www.arteradio.com

Silence Radio : www.silenceradio.org

Radio Grenouille : www.radiogrenouille.com

Critique et lieu ressource

Ouvroir de sonorités potentielles : www.ousopo.info

Actualité et critique d’art radiophonique : www.syntone.fr

Association Phonurgia : www.phonurgia.org

Réseau Radia : www.radia.fm

Sur France Culture

L’atelier de création radiophonique, Franck Smith et Philippe Langlois, dimanche de 23h à minuit.

Les Passagers de la nuit, Thomas Baumgartner, du lundi au vendredi de 23h à 23h50.

Sur les docks, Irène Omélianenko et Alexandre Héraud, du lundi au vendredi de 17h à 18h.

Les pieds sur terre, Sonia Kronlund, du lundi au vendredi de 13h30 à 14h.

À lire

Yann Paranthoën, L’art de la radio

Ouvrage collectif dirigé par Christian Rosset,

livre CD-DVD, Phonurgia Nova Éditions, 2009, 156 pages, 49 €.

Carnet d’écoute, le son fait art

Editions Phonurgia Nova, 2004, 80 pages, 18 €.

Notes

[1Aujourd’hui, la RTBF produit l’émission de création radiophonique "par Ouie dire"

Portfolio

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