Photo Laurent Hazgui/Fedephoto
Accueil > Politique | Par Rémi Douat | 1er juillet 2011

Patrick Braouezec : « Il n’y a pas d’homme providentiel »

Après 37 ans au Parti communiste, le député, figure de la gauche
radicale, a tourné la page et appelle à poursuivre la dynamique unitaire
à la gauche de la gauche. Il a récemment présidé la commission d’enquête
interne à la Fédération française de foot et revient ici sur la prochaine
présidentielle, le Grand Paris ou encore les quartiers populaires.

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Regards.fr : Vous êtes président de la Fondation
du football et avez présidé
la commission d’enquête
interne à la Fédération française
de football suite aux
révélations de Mediapart sur les quotas de
« binationaux »… Comment sortez-vous de
cette expérience ?

Patrick Braouezec : Si je n’avais que la lecture de ce qui a été révélé
par Mediapart, je serais complètement assommé.
Les propos qui ont été tenus sont graves et
montrent qu’il y a dans le football des dérives
flagrantes, les mêmes que l’on peut retrouver
dans le reste de la société. C’est un football
d’élite qui montre ses limites. Les dirigeants
– aussi compétents et honnêtes soient-ils – ne
reflètent pas la diversité de la société. Ils sont
tous blancs et sexagénaires… C’est trop homogène.
Je parle de diversité sociale et d’origine,
mais pas seulement. Il faut aussi se donner
les moyens d’intégrer davantage de femmes
et de jeunes. Mais il ne faut pas négliger non
plus le rôle majeur que tiennent au quotidien
les éducateurs, bénévoles ou entraîneurs pour
les quelques 1,5 million de jeunes qui pratiquent
le football et pour qui cela représente véritablement
un deuxième lieu éducatif, un lieu où
ils apprennent le respect des autres et d’eux-mêmes.

Regards.fr : Cela fait tout juste un an que vous avez
quitté le PCF. Quel bilan en faites-vous ?

Patrick Braouezec : C’est vrai que ce départ n’était pas un acte anodin.
J’y ai passé trente-sept ans de ma vie, avec
beaucoup de joies et de satisfactions, mais aussi
de regrets et d’échecs. Un an après, je peux
dire que je n’ai aucune amertume ni esprit de
revanche. Mais j’en ai tiré des conclusions. Je ne
crois plus en cette forme d’organisation. Le parti
politique fonctionne verticalement or il faut justement
inventer des fonctionnements plus transversaux
et participatifs. Ce n’est pas simple.
D’autres s’y sont essayés et se sont cassé les
dents, comme Attac. Aujourd’hui, avec les Communistes
unitaires et la Fase (Fédération pour
une alternative sociale et écologique, ndlr
), les
deux espaces que j’ai rejoint après mon départ
du PCF, on tente de construire différemment.
On ne veut pas d’un pouvoir central qui impose
sa ligne de conduite à des militants dit de base.

Regards.fr : Quel bilan politique tirez-vous de l’expérience
des Communistes unitaires et de la Fase ?

Patrick Braouezec : Pour le résultat politique, on est sans doute
pas beaucoup plus nombreux que lorsque nous
sommes partis du PCF. Pour autant, on a pu
voir des choses positives se réaliser. Je pense
notamment aux régionales où de nouvelles dynamiques se sont créés, y compris avec les
organisations classiques comme le NPA ou le
PCF. Lors des cantonales, Pascal Beaudet, à
Aubervilliers (93), a porté une dynamique collective
et il a battu la candidate sortante socialiste.
Notre but n’est pas de tourner le dos aux organisations
existantes mais de montrer que le rassemblement
ne peut pas se faire autour d’elles
mais avec elles. La diversité est source de conflit,
on a eu l’occasion de s’en rendre compte, mais
aussi d’enrichissements et de dynamiques nouvelles.
Même si ça bouscule les pratiques et les
certitudes des partis, il faut accepter la remise
en question.

Regards.fr : Mais n’est-ce pas ce que font le PCF et
le Parti de gauche en entrant ensemble
dans la dynamique du Front de gauche ?

Patrick Braouezec : Ils ont fait une avancée. Mais il s’agit encore d’un
cartel d’organisations. Le PCF rejetait il y a encore
peu de temps la participation de forces politiques
moins structurées, moins organisées, sauf
à ce que ces structures se rallient purement et
simplement. S’agit-il, pour des structures comme
la Fase ou les Communistes unitaires, de se rallier
au Front de gauche ou d’avoir accès à un
front de gauche élargi, qui évolue avec la diversité
qu’il accueille en son sein ? Cela soulève des
questions aussi centrales que la distribution des
responsabilités et du pouvoir, de l’appropriation
par le plus grand nombre d’une campagne ou encore
de la transversalité. En d’autres termes, on
veut être traité à égalité, comme des partenaires
et non comme une force d’appoint.

Regards.fr : Vous allez faire quoi pour l’élection présidentielle ?

Patrick Braouezec : Difficile à dire aujourd’hui. La candidature de
Jean-Luc Mélenchon est peut-être porteuse
mais il ne faut pas qu’elle confisque le débat et
la diversité. Ça ne dépend pas seulement de lui,
mais aussi des forces politiques qui l’entourent.
Je suis justement parti du PCF, parce que j’ai
considéré qu’il étaient incapables de comprendre
cette nécessité. Ils ne l’ont pas compris
en 2007, alors même que l’expérience de
la mobilisation contre le référendum de 2005
donnait une possibilité d’occuper une place
centrale dans la dynamique collective, tout en
interrogeant et travaillant les questions du partage
des rôles et du pouvoir. Peut-être ont-ils
évolué depuis et sauront-ils le faire avec Jean-
Luc Mélenchon ? Mais s’il ne s’agit que de deux
organisations qui font leur cuisine ensemble, ça
ne m’intéresse pas.

Regards.fr : Au-delà de la nécessité de dynamique
collective que vous appelez de vos voeux,
qu’est-ce qui manque à Mélenchon pour
être le candidat idéal ?

Patrick Braouezec : Il doit être plus contemporain, travailler son
rapport à la modernité. Il a parfois des réactions
et des propositions très datées. Jean-Luc
Mélenchon a raison de travailler les questions
économiques et sociales, des enjeux primordiaux
comme logement ou le travail, mais il a
un effort particulier à faire vis-à-vis de la jeunesse,
notamment celle des quartiers populaires.
Ceux qui sont dans les mouvements, les associations ou tout simplement investis
dans le quartier font de la politique autrement.
Il faut aller au-devant d’eux, faire des signes
forts pour montrer que ces jeunes comptent,
et pas seulement se payer de bonne parole. Il
faut qu’ils y croient et qu’ils aient de bonne raisons
d’y croire, car pourquoi croiraient-ils en la
gauche de gauche a priori ? Cela peut passer
par le droit de vote des étrangers par exemple,
un geste fort, ou encore par des actions dans
les établissements scolaires de ces quartiers
populaires, une priorité. Voilà aussi pourquoi
une campagne électorale à plusieurs voix est
nécessaire. Moi, je suis plus pertinent pour
parler des quartiers que de la ruralité. Cette
diversité a du sens, ce n’est pas un affichage.
Et puis cela fera du bien à la gauche de divorcer
d’avec le fantasme de l’homme providentiel
qui rencontre un peuple. Le centre, c’est le projet,
pas l’homme.

Regards.fr : Vous semblez donner aux quartiers
populaires une place centrale dans les
échéances électorales à venir…

Patrick Braouezec : Je suis convaincu que c’est dans ces milieux
populaires que l’élection se jouera. C’est eux
qui vont faire la différence, pas seulement dans
les quartiers urbains mais aussi en zone rurale,
où il existe de véritables zones d’exclusion. Il
faut montrer qu’il n’y a pas d’opposition entre un
jeune sans emploi d’un village de 300 habitants
et un jeune dans la même situation d’une grande
cité populaire. Ils ont un ennemi commun, une
société libérale qui les laisse sur le bord du
chemin. Si on les néglige, ça va être une catastrophe
pour tout le monde. C’est loin de n’être
qu’un enjeu électoral, c’est aussi le devenir de
notre société qui est en jeu. Nous devons travailler
notre capacité à les associer à un projet
de société. Cela pose évidemment la question
de la politique par le plus grand nombre mais cela nous donne aussi des devoirs : contribuer
à ce que la politique ne soit pas incarnée
par un personnel politique formaté et stéréotypé.
Travailler dans ce sens-là pourrait provoquer
de bonnes surprises pour les prochaines
échéances électorales.

Regards.fr : Vous êtes attaché au débat sur le Grand
Paris. En quoi l’enjeu est-il central ?

Patrick Braouezec : Il est central car justement assez proche de
ce que je viens d’évoquer sur la nécessité de
prendre en compte les quartiers populaires.
Quand on a commencé à parler du Grand Paris,
on a vu tout de suite vu deux hypothèses se dessiner.
La première consistait à adjoindre à Paris
les trois départements limitrophes, pour en faire
une communauté urbaine de 6 millions d’habitants.
L’autre option consistait à agrandir la métropole
de manière radio-concentrique en englobant les
29 communes de la première ceinture. Contre
ces deux scénarios-là, la communauté d’agglomération
que je préside (Plaine Commune, qui
regroupe huit villes de Seine-Saint-Denis, ndlr
),
rejointe par d’autres, a émis l’idée qu’il fallait une
vision polycentrique de la métropole parisienne.
On ne peut pas continuer à reproduire un centre
et une périphérie, un dedans et un dehors. Ce
qui est posé, c’est la place du citoyen. Au-delà
du droit à la ville, il faut décréter le droit à la centralité.
Quelle que soit sa situation, un citoyen a
le droit d’être dans un endroit qui compte, à la
manière de ce que nous avons vécu avec Saint-Denis et le Stade de France. Autre enjeu : que
faire de cette métropole ? Une place financière,
comme le disait Nicolas Sarkozy, ou une ville
plus égalitaire, dans laquelle on repense le partage
de l’espace public et la mise en commun.
Ce qui n’exclut pas qu’une telle ville soit économiquement
attractive.

Regards.fr : Enfin terminons cette rencontre par
un conseil de lecture. Qu’avez-vous lu
récemment, qu’est-ce que vous nous recommandez ?

Patrick Braouezec : Alors il faut que je choisisse parmi pas mal de
bouquins ! Je lis entre trois et quatre livres par
semaine, c’est une vraie passion. Signalons
Fractures françaises, du géographe Christophe
Guilluy (éd. Bourin), un livre important pour
réfléchir sur les écarts entre territoires et nous
renseigner sur la situation réelle de notre pays.
Je recommande toujours l’auteur suédois Henning
Mankell et, j’aime beaucoup les polars, le
dernier Michael Connelly, je ne l’ai pas encore
lu et je m’en réjouis d’avance. Plus grave, le
très touchant Dans la mer il y a des crocodiles,
de Fabio Geda (éd. Liana Levi), qui raconte le
périple jusqu’en Italie d’un jeune Afghan, ou
encore Lawrence Block, qui nous propose une
vision dérangeante et stimulante de la société
américaine post-11-Septembre. Enfin, citons
Houellebecq, même si La carte et le territoire est
moins intéressant que les précédents ou encore
le dernier Laurent Gaudé, Mille orphelins (Actes
Sud). Et j’ajoute, puisqu’ils me reviennent, L’enfant
allemand
, de Camilla Lackberg (Actes Sud),
Chaos calme de Sandro Veroseni (Grasset) et
deux auteurs à découvrir pour ceux qui ne les
connaissent pas : Jonathan Coe et Ian McEwan.

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