Accueil > Politique | Reportage par Emmanuel Riondé | 22 novembre 2011

Paysans et politiques, des liens à réinventer

Le dernier recensement agricole confirme la baisse de la population
paysanne et du nombre d’exploitations. Au-delà du déclin, c’est une
recomposition des mondes agricoles qui se dessine. Le rapport au
politique n’échappe pas à la montée des préoccupations environnementales.
Reportage dans les Alpes-de-Haute-Provence.

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Sur ses 2,5 hectares de terres cultivées
en bio, il produit « 250 variétés
de légumes
 ». Il a aussi 1,7 hectares
d’oliviers et 0,8 de fruitiers. Il travaille
« 12 à 18 heures par jour, 340 jours
par an
 » et préside Univers paysan, une association
de vente en circuit court, qu’il a cofondé en
février 2010, rassemblant 35 producteurs locaux.
Il dit : « J’ai la chance d’être mon propre chef d’entreprise
et de vivre de ma passion.
 » Bref, Julien
Romilly, 32 ans, maraîcher depuis deux ans à
Niozelles dans le canton de Forcalquier, dans les
Alpes de Haute-Provence (04), est un homme
actif et heureux. Enfin presque. « À ce jour, je
touche 576 € net par mois. Mais j’ai encore
des charges d’investissement et, en plus, cette
année, j’ai pris la grêle. Quand ce sera passé,
j’aimerais toucher entre 1000 et 1500 € net
de salaire mensuel.
 » En attendant de pouvoir
« vivre dignement » de son travail, il voudrait voir
« la France », renouer avec « la qualité des matières
premières
 » issues de sa terre.

Intégriste-bio ? Écolo-militant ? Paysan-Vichy-la terre-
ne-ment-pas ? Taupe active des Verts ? Rien
de tout cela. Julien Romilly est un jeune agriculteur
convaincu que son secteur d’activité pourrait
être « générateur d’emplois » dans la société
française. Une vision ambitieuse qui, selon lui,
manque à tous les responsables politiques français
actuels. En 2012, il votera blanc.

Venu du centre de la France, il s’est posé dans
la région de sa compagne. Ils font partie des
quelques 15000 habitants du canton de Forcalquier.
À une heure et quart de Marseille, c’est
une Provence plus rauque que folklorique. Un
peu cabossée, avec du chêne, des cailloux et les
loups de la vallée de l’Ubaye aussi proches que
les bourgeois du Luberon. La montagne de Lure
en voisine imposante, les gorges du Verdon à
portée de main.

Besoin des élus

Bon élève, le canton de Forcalquier ne contredit
pas, ou à la marge, les enseignements que l’on peut tirer du recensement agricole 2010
« Agreste », dont les premiers chiffres sont disponibles
depuis fin septembre [1] : La France,
premier producteur agricole de l’Union européenne,
compte aujourd’hui un peu plus de 500
000 exploitations, soit 26 % de moins qu’en
2000, année du recensement précédent. Alors
qu’une exploitation sur quatre a disparu en 10
ans, la surface agricole utilisée (SAU) du pays
n’a chuté que de 3 % dans la même période (de
13% dans le canton). Du coup, c’est la SAU
moyenne par exploitation qui a augmenté de
31% au niveau national où elle est aujourd’hui
de 55 hectares (59 hectares à Forcalquier,
soit une augmentation de 45 %). Des exploitation
moins nombreuses mais plus importantes.
Quant à l’ensemble des « personnes [qui] participent
régulièrement au travail des exploitations
agricoles
 », elles sont aujourd’hui un peu plus
d’un million, saisonniers compris.

Ces chiffres, qui disent à la fois l’effacement
d’une profession et sa recomposition, Frédéric
Esmiol les connaît bien. Président élu CNJA
(Centre national des jeunes agriculteurs, syndicat
proche de la FNSEA) de la chambre
d’agriculture du département, il est aussi à la
tête d’une petite coopérative de collecte des
céréales. Installé depuis 1987 à Mane, un village
à trois kilomètres de Forcalquier, il y exploite 120
hectares de terre avec son frère. 45 ans, physique
de rugbyman, dynamique, Frédéric Esmiol,
en bon président de chambre d’agriculture (élu
en novembre 2008 pour un mandat de 6 ans),
a beaucoup à dire sur la Politique agricole commune
(PAC) européenne qui sera renégociée
en 2014. Enjeu principal : le montant du nouveau
Droit de paiement unique (DPU) versé par
Bruxelles aux agriculteurs. Au nom de la prise en
compte de « spécificités mediterranéennes » peu
généreuses - une montagne sèche et aride est
présente sur une bonne partie du département -, il espère que ce DPU sera « solidifié ». « On a
besoin des élus pour nous défendre sur ces dossiers
 ». Proche de l’UMP – dans son dos
trône une photo où il figure aux côtés de Nicolas
Sarkozy –, Frédéric Esmiol revendique des « relations
correctes
 » avec les trois élus du département :
le député et président du conseil général
Jean-Louis Bianco (PS), le sénateur Claude Domeizel
(PS) et le député-maire de Sisteron, Daniel
Spagnou (UMP). « À l’échelle locale, il n’ont pas
de divergences fondamentales
, juge-t-il. On peut
compter sur eux, mais ils ne sont que deux députés
et un sénateur. Par contre, au niveau national
,
s’inquiète-t-il, les approches économiques
de l’agriculture divergent selon les partis. La
gauche a une orientation très bio. Que feront-ils
quand ils négocieront avec les Verts ?
 » Son malaise
n’est pas feint. Quand Nicolas Sarkozy est
venu à propos du loup, dont la présence hante
les éleveurs du nord du département, « il a dit qu’il
fallait maintenir la biodiversité en France… J’ai le
sentiment qu’aujourd’hui, les politiques veulent à
la fois apporter des réponses aux attentes des
agriculteurs et donner des gages au discours
écolo. Il faudrait une position plus tranchée.
 »

Des attentes divergentes

Montée des préoccupations environnementales
et hausse de la demande de produits naturels
« bio », ces tendances sont bien à l’oeuvre dans
la société française. Mais travaillent-elles les
politiques au point qu’ils prendraient le risque de
froisser les « agromanagers » du terroir ?

Dans leur ferme à une dizaine de kilomètres
de Forcalquier, Patrice et Elisabeth Meynet ne
se font guère d’illusions. Ils se définissent eux-mêmes
comme des « néoruraux », ces « venus
d’ailleurs
 » installés dans les campagnes pour y
pratiquer une agriculture à taille humaine. Catégorie
marginale au sein du monde agricole, mais
bien représentée dans la région où la communauté
de Longo maï est implantée dans le village
de Limans.

Patrice et Elisabeth ont acheté en 1987 une
ferme pour y élever des chèvres. Avec un projet
simple : « Vivre », résume Patrice. Entre 20 et 25
000 tomes produites chaque année et écoulées
en vente directe à 2 € l’unité. « Pendant 20
ans, on a tiré deux SMIC de nos fromages
 »,
assure-t-il. Ici on prône la décroissance, on est
« écolo par politique, pas pour la santé, on s’en
fout de ça…
 » et, du haut des 12 hectares escarpés
du domaine et de la douzaine d’autres en
location, on jure que « trois petites fermes valent
mieux qu’une grande
 ». On s’intéresse à la Palestine,
on lit des bouquins, on ne regarde pas la
télé et… on a bien conscience d’être minoritaire
dans le monde agricole. Pour autant, « on voit de
plus en plus de gens qui étaient des chantres de
l’agriculture productiviste il y a vingt ans et qui tiennent aujourd’hui des discours radicalement
opposés…
 », s’étonne Elisabeth, sourire ironique
en coin. Ça, c’était pour les politiques, plutôt
considérés comme des « opportunistes » dans
la maison. Quant aux agriculteurs, « s’ils se sentent
mal aimés, c’est parce qu’ils entretiennent
un rapport très clientéliste aux élus
 », déplore
Elisabeth. Les Meynet jugent les politiques français
pas à la hauteur sur les enjeux agricoles.
Un constat partagé avec Frédéric Esmiol mais
qui procède d’attentes très différentes : quand
le président de la chambre espère plus de soutien
pour négocier des aides européennes à la
hausse, les Meynet aspirent à une politique qui
plafonnerait les productions, défendrait les circuits
courts de distribution et s’inscrirait dans un
projet global intégrant le respect des agricultures
du Sud de la planète. Ils sont en train de passer
la main à une jeune femme de 25 ans, selon
une tradition bien établie à la Confédération paysanne dont ils sont militants.

Gros méchant producteur
FNSEA contre gentil petit bio estampillé
Conf’, l’opposition est connue, en partie réelle, et
donc attrayante. Pourtant, il faut « sortir de cette
vision manichéenne du monde agricole
 », estime
François Purseigle, chercheur associé au Cevipof
et maître de conférences à l’École nationale
supérieure agronomique-INP Toulouse [2]. « Plusieurs
formes d’organisation sociale du travail
coexistent dans les mondes agricoles : une forme
familiale qui a pris le train de la modernisation
et est aujourd’hui déstabilisée ; une forme financiarisée
qui relève de logiques spéculatives ; et
à côté de ça des gens qui se trouvent dans des
situations de rélégation totale…
 »

Nouvelles approches politiques

Au plan politique, le chercheur démonte une
autre idée généralement bien ancrée à gauche :
«  Nicolas Sarkozy a compris l’éclatement des
mondes agricoles. Lorsqu’il se rend sur le terrain,
il s’adresse à des branches, des filières, éventuellement
connectées à des bassins d’emploi.
Il est sorti de la relation construite après-guerre
entre les politiques et le monde agricole qui reposait
sur le mythe de l’unité paysanne. On avait
gommé les différences parce que cela était plus
facile. Sauf que l’agriculture est devenue un métier
comme un autre, dans lequel on peut entrer
tardivement et dont on peut sortir précocément.
Les politiques ont du mal à comprendre ça. Lui
semble l’avoir fait.
 »

Le maire PS de Forcalquier, Christophe Castaner,
45 ans, élu en 2001, réélu en 2008, vice-président
du conseil régional PACA, fait lui aussi
le pari d’un autre type de relation. « Je ne suis pas
forcément utile aux paysans mais eux me sont
utiles
, lance-t-il. Sur ces questions d’agriculture
et de consommation responsable, j’apporte mon
soutien aux producteurs qui en sont acteurs. Je
veux utiliser cette approche pour marquer le territoire,
lui faire une carte de visite
. » Une vision
utilitariste assumée. « Je n’ai pas d’adjoint aux
questions agricoles et cela ne m’a pas été reproché.
En milieu rural, le poids du monde agricole
s’est dilué. Et les approches divergent : les
consulaires (chambres d’agriculture, ndlr) sont
dans un système construit dans le rapport à la
chose publique ; les nouveaux alternatifs, eux, ont
une autonomie économique que n’ont pas les conventionnels et leur rapport au politique n’est pas le même. La nouvelle génération veut le droit
d’exploiter, pas celui d’être financé…
 » Le maire
de Forcalquier a soutenu la création d’Univers
paysan de Julien Romilly. Ce dernier donne raison
à son approche pragmatique. « Que le maire
nous aide parce qu’il souhaite faire de cette plateforme
un marqueur “responsable” de sa ville
ne me gêne pas. C’est gagnant-gagnant.
 »

Pauline Ladet, la jeune femme associée aux Meynet
et qui s’apprête à reprendre leur ferme pour
la faire vivre dans le même esprit, est ingénieure
agronome. Adhérente elle aussi à la Confédération
paysanne, elle défend un choix et un projet de
vie : « Arriver à vivre de cette ferme, pouvoir manger,
gagner sa vie et pourquoi pas aller vers du
collectif en groupant des ateliers avec d’autres
exploitants…
 » Déçue par le manque de vision
globale des politiques en matière d’agriculture,
elle ne sait pas pour qui voter en 2012. « Le vote
du monde agricole est relativement homogène
à droite mais il ne lui est pas acquis…
 », avertit
François Purseigle. En attendant mai 2012,
le souci de Pauline, en ce mois d’octobre, c’est
de ne pas se laisser piquer les 12 hectares dont
elle a besoin pour ses chèvres par un entrepreneur
du coin qui envisagerait d’y faire une piste
d’ULM. 

« La vraie question aujourd’hui, c’est la
maîtrise du foncier
, assure Christophe Castaner.
Il faudrait arriver à démanteler la propriété privée.
 » François Purseigle, lui, cite des exemples
de pépinières d’entreprises. Et note : « Paradoxalement,
il y a aujourd’hui un désir d’agriculture
dans la société française. L’agriculture, c’est aussi
des trajectoires de vie. Et ces jeunes montrent
qu’il y a moyen de concilier projet de vie et projet
professionnel. Aujourd’hui, l’un des enjeux est
de considérer qu’ils participent du développement
du territoire.
 »
Avant d’ajouter qu’au-delà de l’accompagnement de
ces paysans « alternatifs », les politiques doivent aujourd’hui
« mieux identifier les soutiens dont
ont besoin tous les agriculteurs sur leurs territoires.
Sinon, on court à l’échec
 ».

En campagne

A six mois de l’échéance présidentielle, Regards poursuit sa série de reportages pour décrypter le rapport des français au politique.

Onze épisodes, onze territoires, onze questions, avant le dénouement de mai 2012. Sixième volet ce mois ci. En campagne vous emmène... à la campagne. La France reste le premier producteur agricole de l’Union européenne. Mais ses mondes agricoles sont en recomposition. Et le rapport au politique n’y échappe pas. Reportage dans le Sud-est de la France, dans la région de Forcalquier.

Notes

[1Chiffres à retrouver www.agreste.agriculture.gouv.fr

[2François Purseigle est coauteur de Les mondes agricoles
en politique. De la fin des paysans au retour de
la question agricole
, éd. Presses de Sciences Po, 25€.

Portfolio

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