Accueil > Monde | Par | 1er juillet 2005

Pékin-Tokyo/le choc des nationalismes

Le torchon brûle entre Tokyo et Pékin. Sur fond de nationalismes et de mondialisation, ce contentieux lié à l’histoire de la conquête japonaise en Asie est rajusté et entretenu des deux côtés. Enjeu : la domination régionale.

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par Chakri Belaïd

Par le passé, le Japon, à travers son administration et son agression coloniales, a causé des torts et des souffrances à des peuples de nombreux pays, en particulier de nations asiatiques... » Cette repentance du premier ministre japonais, Junichiro Koizumi, faite le 22 avril à Jakarta (1), intervient après trois semaines de crise ouverte entre Pékin et Tokyo. En cause ? La réédition d’un manuel scolaire japonais passant sous silence les atrocités commises en Asie par le Japon jusqu’en 1945 qui avait provoqué, début avril, une flambée de violence antijaponaise dans plusieurs villes de Chine. Le lendemain, impassible, mais saluant la contrition, le président chinois accepta la main tendue de Junichiro Koizumi, et tout deux se promirent alors de préserver « l’amitié » entre leurs deux pays.

Depuis, la tension accumulée, tant au niveau des gouvernements que de la population chinoise, ne s’est pas pour autant estompée. A Shanghai, théâtre de débordements particulièrement agressifs les 16 et 17 avril, la communauté japonaise craint une nouvelle escalade de violence, en dépit des mises en garde des autorités chinoises contre de nouvelles manifestations. Comment ne pas redouter les dérapages nationalistes, lesquels, d’ailleurs, ne datent pas de ce printemps, d’une opinion alimentée depuis des années par leur propagande antijaponaise ? Depuis des années, des matchs de foot dégénèrent en manifestations violentes quand l’arbitre ne satisfait pas le camp chinois. La récente vague de manifestations antijaponaises donnait, toutefois, le sentiment d’une coordination, d’une préparation particulière. Après le caillassage d’un consulat japonais à Shanghai, on a même vu les étudiants être sagement renvoyés dans leur campus dans des bus prévus à cet effet. Ce qui prouve l’évidente connivence des autorités. Quel sens donner à cette manipulation du sentiment antinippon ?

Frustrations chinoises

Le Japon est au cœur de toute la politique chinoise depuis près d’un siècle : après la chute du trône mandchou en 1911, c’est la lutte contre l’occupant japonais qui permet au Parti communiste chinois de capter le sentiment nationaliste que le Kuomintang ne parvenait plus à incarner. Quant au régime de Chine populaire, sa légitimité repose autant sur la guerre de résistance antijaponaise que sur la révolution sociale. Depuis la fin du maoïsme, le premier pilier s’est imposé. Avec l’ascension rapide de la Chine, l’enjeu de l’exploitation du sentiment patriotique devient double : compenser, devant la montée des contestations intérieures, les frustrations des centaines de millions de laissés-pour-compte de la croissance. « Face au développement de l’économie de marché et à l’ébranlement de l’idéologie socialiste, le Parti communiste chinois a pour unique chance de survie un patriotisme exacerbé », estimait Yomiuri Shimbun, quotidien japonais (centre droit), dans sa publication du 5 mai. D’autre part, la Chine entend reprendre sa place centrale sur l’échiquier asiatique sans que Tokyo intervienne [voir entretien]. C’est dans ce contexte que s’inscrivent les dernières manifestations antijaponaises.

Le gouvernement a donc fait de l’enseignement patriotique l’une de ses priorités. Dans les manuels scolaires, à chaque fois que l’occasion se présente, on rappelle l’humiliation vécue dans le passé sous l’impulsion des « démons occidentaux » (yang guizi) et des « démons » (guizi), c’est-à-dire les Japonais. Yomiuri Shimbun rapportait que dans Histoire de Chine, manuel scolaire le plus répandu dans les collèges chinois, pas moins de neuf chapitres abordent l’invasion japonaise en Chine, appuyant sur les massacres commis par l’armée impériale. Par ailleurs, depuis une dizaine d’années, le régime fait construire quantité de musées et de monuments à la mémoire des Chinois victimes de la « guerre antijaponaise », selon la terminologie officielle.

Révisionnisme japonais

Si les Japonais se montrent très attentifs à la montée du nationalisme chez leur voisin, de nombreux observateurs s’inquiètent d’une dérive similaire dans l’Archipel, même si celle-ci ne résulte pas d’une volonté politique affirmée.

Après la reddition du Japon en 1945, les nostalgiques d’un empire du Soleil-Levant rayonnant ont milité au sein de l’extrême droite. Circulant dans des camionnettes noires décorées du drapeau national et du chrysanthème (2), ils proféraient des discours sur la grandeur de l’archipel sans rencontrer d’écho particulier. On se préoccupait davantage des tentatives du gouvernement d’imposer une certaine lecture de l’histoire. A chaque nouvelle parution de manuels scolaires, la plupart des pays asiatiques, relayés à l’intérieur du Japon par les puissants syndicats d’enseignants, protestaient avec virulence contre toute censure imposée sur les exactions de l’armée impériale. Si cette vigilance n’a pas empêché des politiques de tenir des propos nationalistes ni de se rendre à Yasukuni (3), elle a joué un rôle essentiel de garde- fou. D’autant plus aisément que l’essor économique du Japon remplaçait toutes les formes d’expression nationaliste, l’archipel étant militairement protégé par les Etats-Unis. Entre temps, les bouleversements liés à l’effondrement de l’Union soviétique, redéfinissant les rapports entre les Etats-Unis et la Chine, ont coïncidé avec la grave crise financière fin 1989.

Le discours nationaliste s’est dès lors structuré autour de notions comme le « respect à l’égard de l’empereur » jusqu’à déferler, depuis une dizaine d’années, en rejet virulent d’une vision « culpabilisante » du passé, niant ou minimisant les atrocités commises par l’armée impériale dans la « guerre de la Grande Asie » (1931-1945) [lire encadré]. S’il peine à s’imposer dans les manuels scolaires, le révisionnisme bénéficie de tribunes dans une partie de la grande presse. A l’occasion, il sévit aussi au cinéma. Le film nippon Pride, sorti en 1998 dans 145 salles, dépeint ainsi le général et criminel de guerre Hideki Tojo en héros qui a « libéré l’Asie du joug de la domination occidentale ». Dans la bande dessinée (manga), média de masse s’il en est, le révisionnisme réalise en revanche une percée remarquable. En témoigne l’immense succès de Yoshinori Kobayashi, auteur notamment du Manifeste du nouvel orgueil, et dont le personnage (son double dessiné), tour à tour moralisateur et accusateur, encourage à se montrer plus fier d’être Japonais et à refuser les leçons données par les autres. Un tabac auprès des jeunes, lesquels, par ailleurs, emplissent désormais les stades, où ils n’hésitent plus à brandir le drapeau national et à reprendre en chœur l’hymne souvent décrié par le passé (4). Un « petit » nationalisme qui s’apparente davantage, selon des observateurs, à une quête identitaire pour une génération livrée à elle-même au lendemain de la crise des années 1990.

Quête identitaire

Yoshinori Kobayashi n’a jamais dissimulé ses accointances idéologiques. Déjà en 1995, il rejoignait le « libéralisme historique », un mouvement de type révisionniste mené par Nobukatsu Fujiyoka, professeur d’histoire à Todai, la plus prestigieuse université du pays. Les nombreux appuis de ce dernier au sein du PLD (Parti libéral-démocrate au pouvoir depuis l’après-guerre presque sans discontinuer) sont, par ailleurs, notoires. La commission de ce parti pour le réexamen de l’histoire ne concluait-elle pas, en 1995, dans un rapport, que « la guerre de la Grande Asie orientale n’était pas une guerre d’invasion mais une guerre d’autodéfense et de libération de l’Asie » ? Le gouvernement partage-t-il une telle vision ? « Ce qu’on peut dire, répond Patrick Beillevaire (5), c’est qu’il n’oppose pas de démenti à ces propos révisionnistes. On ne peut pas dire qu’il ne participe pas au soutien de l’exacerbation du sentiment de nation, ni qu’il soit vigilant à l’égard de ce qui pourrait raviver en Chine les blessures liées à la guerre de conquête... »

CH.B.

1. Il s’exprimait à l’occasion du sommet afro-asiatique commémorant le cinquantenaire de l’anniversaire de la Conférence de Bandung.

2. Emblème de la famille impériale japonaise.

3. Sanctuaire, à Tokyo, où sont conservées les cendres des soldats tombés sous les drapeaux, y compris celles de 14 criminels de guerre.

Souvenirs de guerres

En 1895, devenu une puissance industrielle et militaire naissante, le Japon s’arroge des droits coloniaux sur une partie de l’empire mandchou, qui régnait alors sur la Chine actuelle. Par le traité de Shimonoseki, il obtenait que le trône de Pékin renonce à Taiwan et reconnaisse le protectorat du Japon sur la Corée. Le Japon « rattrapait » ainsi le retard pris sur les puissances occidentales, dont l’implantation par la force, un demi-siècle plus tôt, restait une humiliation très présente dans la conscience chinoise. Le trône mandchou renversé en 1911, la Chine sombre dans des rivalités intestines et externes. En 1931, l’armée japonaise occupe la Mandchourie et y fonde l’Etat fantoche de Manchukuo avec, à sa tête, l’ex-empereur de Chine Pu Yi. Poursuivant sa poussée, le Japon finit par contrôler la Mongolie intérieure (« chinoise ») et plusieurs provinces du Nord chinois, sans réaction du gouvernement légal de Nankin. Le Japon s’y présente alors en « libérateur », promettant à ses nouveaux sujets une « zone de coprospérité asiatique » sous sa houlette. Le 7 juillet 1937, l’armée nippone conquiert la ville de Pékin puis s’empare de Nankin à la faveur d’un massacre où périrent, en quelques jours, entre 150 000 et 300 000 habitants. Elle s’assurera d’une part majeure du territoire chinois « viable », ses plaines orientales, ses ports (le Shanghai des concessions occidentales, Hong-Kong, alors britannique). Entre autres « souvenirs » encore mal explorés par les historiens, le Japon laisse en Chine les expérimentations bactériologiques de son armée sur des prisonniers chinois au sein de l’« Unité 731 », en Mandchourie, et l’affaire des « femmes de réconfort » niée par le gouvernement jusqu’en 1993 : cette année-là, des documents émanant du ministère de la Santé prouvent la responsabilité de l’armée dans l’enrôlement de jeunes femmes chinoises ou coréennes pendant la Seconde Guerre mondiale, pour servir de défouloir sexuel à ses soldats. On estime le nombre de ces « femmes de réconfort », dont on admet aujourd’hui qu’elles étaient forcées à le devenir et très souvent brutalisées, entre 150 000 et 200 000 personnes.

CH.B.

François Godement* « L’axe économique sino-américain laisse les Japonais sur le sable »

*François Godement est Professeur à Langues o’

et directeur du département des Hautes études internationales.

Quel est l’intérêt concret du nationalisme antijaponais exploité par le pouvoir chinois ?

François Godement. Il est de raviver le sentiment antijaponais parmi les pays de la région, dont un certain nombre ont été victimes de l’armée impériale, afin d’en jouer dans le cadre de la rivalité large pour le leadership qui s’affirme en Asie depuis la crise financière de 1997. Le Japon, dont le poids a un peu diminué, et la Chine, puissance commerciale devenue majeure, se livrent à un véritable bras de fer dans la région. Une diplomatie d’accords bilatéraux de libre échange et une diplomatie d’influence notamment en Asie du Sud-Est sont au cœur de ces enjeux. Des contentieux territoriaux, parfois très anciens, sont actuellement agités par Pékin : en mer de Chine de l’Est, terrain actuel d’explorations gazières, mais aussi sur les îles au sud d’Okinawa, position stratégique dans le cadre d’un conflit militaire avec Taiwan. Taiwan est d’ailleurs à l’origine de la dégradation nette des relations sino-japonaises, qui remonte à 1998 : le président chinois exigeait alors un engagement formel japonais à ne pas s’immiscer dans la défense de Taiwan dans le cas d’un conflit, assurance que Tokyo a refusé de donner. Par ailleurs, la Chine, dont les besoins énergétiques deviennent énormes, se retrouve au coude à coude avec le Japon concernant l’approvisionnement en pétrole en Asie de l’Est. Enfin, elle redoute tout effort séparé de l’archipel pour acquérir une défense à soi. Elle a vivement réagi contre le programme de défense antimissile conduit par le Japon, de nature à périmer les forces limitées de dissuasion nucléaire de la Chine.

Quelle lecture faites-vous du regain actuel du nationalisme japonais ?

François Godement. Le sentiment de culpabilité des Japonais du passé impérial s’éteint. La génération née dans les années 1960, 1970, 1980, dans une société démocratique, a vu les crimes collectifs de l’ère maoïste. La jeunesse, quant à elle, est décomplexée et en majorité très pacifique. A côté, on a une montée du « réalisme », une volonté de retour à une situation d’Etat normal, l’envie de jouer un rôle politique voire militaire sur la scène internationale, la restauration du sentiment national en somme. La gauche, qui jouait le rôle de verrou, a été obligée, avec son expérience au pouvoir, de se convertir à certains éléments minimaux tels que l’alliance militaire avec les Etats-Unis. C’est pourquoi elle est moins pacifiste qu’elle n’a pu l’être par le passé. Au point que la restauration des droits du Japon à avoir une politique de défense normale fait pratiquement consensus dans la classe politique. Cela implique notamment la révision de l’article 9 de la Constitution, qui interdit au Japon le recours à la guerre et entrave sa participation à un système de défense régionale collectif. Soixante ans après la Deuxième Guerre mondiale, est-ce vraiment anormal, s’agissant d’une puissance économique qui représente encore 60 % du PNB de l’Asie ? D’autre part, le Japon a vu les Etats-Unis, en particulier sous la présidence Clinton, évoluer de plus en plus vers une équidistance entre le Japon et la Chine. L’importance croissante de l’axe économique sino-américain laisse un peu les Japonais sur le sable... Et puis il y a cette volonté d’assurer soi-même sa propre sécurité : la nucléarisation de la Corée du Nord, son acquisition de missiles balistiques, leur test au dessus de la mer du Japon en 1998, offrent autant de prétextes. Mais cette résurgence du nationalisme n’est pas agressive ou militante, les éléments d’ultra-nationalisme y sont en fait très limités.

Quels sont les risques que peut générer cette rivalité sino-japonaise ?

François Godement. Je ne crois pas à un scénario géopolitique catastrophique. Un conflit militaire est inenvisageable. Les liens entre les deux économies sont extrêmement importants sur le plan du commerce et des firmes. Les entreprises japonaises essaiment en Chine, elles ont des filiales, il y a quantité de partenariats. Reste l’hypothèse d’un conflit autour de Taiwan, lequel pourrait entraîner une déflagration générale. Mais la conséquence la plus probable est l’incapacité de l’Asie orientale à construire une organisation régionale et de passer à une intégration sur le modèle un peu de ce qu’a été la construction européenne. Or, une Asie divisée peut sembler servir les intérêts des Etats-Unis, qui d’un côté pratiquent une alliance de sécurité bilatérale, et de l’autre réalisent leur symbiose économique grandissante avec une Chine qui s’enrichit mais devient de plus en plus dépendante de son client américain... La question est : les bénéfices de la coopération politique régionale peuvent-ils prendre le pas en Chine sur la géopolitique classique et les rapports de force internationaux ?

Ces choix sont-ils à ce point incompatibles ?

François Godement. Ce n’est pas totalement incompatible, mais les choix ne sont pas les mêmes. Dans le cadre d’une intégration régionale, vous êtes obligé de faire des concessions à vos voisins sur le plan économique. Dans celui d’une affirmation de la souveraineté nationale, au XXIe siècle, vous pouvez jouer de vos atouts et affaiblir vos voisins. Pour l’heure, les problèmes de conservation du pouvoir imposent aux dirigeants chinois de favoriser la seconde option. En Chine, on a, par ailleurs, tendance à estimer qu’on sera plus puissant demain qu’aujourd’hui et après-demain que demain. Donc à différer tout accord régional de façon à bénéficier d’un laps de temps pendant lequel on peut continuer à développer sa puissance jusqu’à devenir vraiment dominant dans la région. En dehors des Etats-Unis, la Chine est le seul autre Etat-nation viable en tant que tel à l’heure de la globalisation. Ils ont un marché immense, la force géopolitique et nombre d’atouts qui leur permettent de négocier.

Recueilli par CH.B.

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