Accueil > Culture | Par Marion Rousset | 1er septembre 2006

Polar nordique : la partie cachée de l’iceberg

Si le modèle social scandinave excite l’imaginaire des politiques européens, le roman noir de ces pays frais compte sur la fiction pour révéler la part d’ombre de ce modèle. Cet automne, les rayons des librairies lui font une place importante. Et il y a des cadavres dans le frigo...

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Le modèle social scandinave fait pâlir d’envie ses voisins européens. Englués dans un chômage de masse, aux prises avec des inégalités galopantes, ils ne jurent plus que par lui. De Ségolène Royal à Nicolas Sarkozy, en passant par Dominique de Villepin et Jean-Louis Borloo, la France est de plus en plus tentée de s’en inspirer. Dans la bouche de nos politiques, cette alliance si convoitée de flexibilité et de sécurité répond désormais au doux nom de « flexisécurité ». Récemment, à l’occasion d’un vibrant plaidoyer pour le système nordique, deux auteurs se demandaient même, tout de go, s’il ne fallait pas brûler le modèle social français. Champions en matière d’emploi, précurseurs dans le domaine de la parité, les pays nordiques ont des têtes de premiers de la classe. On pourrait rétorquer que leurs chômeurs sont outrancièrement surveillés, qu’en Suède ils doivent faire état de leurs recherches toutes les deux semaines, et qu’au Danemark, ils doivent accepter un poste quitte à changer de métier, être moins bien payés, faire quatre heures de transport par jour... Mais pourquoi ne pas tout simplement tendre l’oreille, écouter les écrivains scandinaves parler de leur ville, de leur pays, savourer les polars de ces froides contrées qui, en apportant un bémol au concert habituel de louanges, savent se montrer convaincants ? Là-bas, ils rencontrent un gigantesque succès. Une passion qui s’est propagée jusqu’en France où Henning Mankell, la coqueluche, a maintenant de la concurrence. Depuis quelques années, les Jo Nesbø, Anne Holt, Matti Yrjänä Joensuu, Åke Edwardson, Gunnar Staalesen, Liza Marklund, Åsa Larsson, et autres auteurs de polar polaire émergent sur les étals des librairies.

Violence et discrétion

« La Scandinavie se compose de pays très riches où l’individu n’a pas de problèmes majeurs. On est gâté, protégé, on n’a même pas vécu de guerre, si bien qu’on a tendance à penser que rien de mal ne peut nous arriver. Les auteurs de romans policiers nordiques ont envie de lever le voile », explique Susanne Juul, responsable des éditions Gaïa, spécialisées dans la littérature scandinave et défricheuses de nouveaux talents. Ces auteurs creusent, raclent, fouillent pour faire surgir la partie immergée de l’iceberg. Démystificateurs acharnés, ils déterrent des secrets inavouables, mettent à jour des plaies invisibles qui minent le présent. Parce qu’elle ne s’exhibe pas comme aux Etats-Unis, la violence des sociétés scandinaves n’est pas aisée à saisir. Il faut aller la chercher. Elle ne clame pas sa puissance dans une débauche d’armes à feu, des explosions et des fusillades à s’en faire péter les tympans, des sirènes hurlantes déferlant sur une ville apeurée. Elle vit cachée derrière les murs d’appartements cossus ou à l’ombre d’une obscure forêt. Les cadavres ne gisent pas sous le regard des passants, étendus sur la voie publique, ils sont oubliés au fond d’un frigidaire ou encore six pieds sous terre, dans une cave poisseuse ou au pied d’un groseillier. « La violence américaine est brutale, historique. Dans ces pays, elle s’exprime de façon plus sous-jacente. Il y des cadavres dans le placard des familles respectables », avance l’historien du polar Claude Mesplède, auteur du Dictionnaire des littératures policières (1). Sans doute le climat explique-t-il en partie cette différence. C’est en tout cas l’hypothèse de Michèle Witta qui travaille à la Bilipo, la Bibliothèque des littératures policières de Paris : « Dans les pays nordiques, la vie est plus lente, les hivers interminables, comme au Canada où la criminalité ne ressemble pas à celle des grandes métropoles américaines : par grand froid, il faut bien rester au chaud », avance-t-elle.

Qu’on se rassure, toutefois, les crimes des auteurs nordiques sont tout aussi sordides qu’ailleurs. On coupe des têtes, on éviscère, on torture sans prendre de gants, que ce soit dans les polars du Suédois Henning Mankell, de l’Islandais Arnaldur Indridason ou du Norvégien Gunnar Staalesen. Mais ce qui change, c’est le rythme. Les enquêtes prennent du temps, de vraies preuves en fausses pistes, elles cheminent avec pondération, sous la houlette de anti-héros moins virtuoses que tenaces, policiers ou détectives désabusés, alcooliques, dépressifs, solitaires, quand ils ne cumulent pas tous les penchants. Et finalement, la poursuite du coupable : parfois lui-même victime, c’est une caractéristique intéressante... : semble servir d’alibi au portrait cru et réaliste d’une société moins idyllique qu’elle n’en a l’air. Une société qui ne cesse de désarçonner Kurt Wallander, l’inspecteur taciturne de Henning Mankell, dans un pays qui à force de changements lui est devenu étranger. Au fond, ce que les écrivains explorent, c’est l’arrière-cour de l’Etat-providence, la part d’ombre de ce modèle social admiré de tous. Avec une infinie patience, ils déblayent, époussettent, rassemblent les morceaux, et retirent des entrailles de leur pays ce qu’il comporte de racisme, d’homophobie et de violence faite aux femmes.

Commissaires et détectives

Arnaldur Indridason sait, mieux que quiconque, filer la métaphore. Dans ses deux romans traduits en français, La Cité des Jarres et La Femme en vert, Erlendur, l’enquêteur, passe son temps à inspecter le sous-sol islandais. « La pelle s’éleva en l’air et s’enfonça dans la terre détrempée. Erlendur regarda l’excavatrice rouvrir une vieille plaie de trente ans. Il tressaillait de douleur à chaque incursion de la pelle. Le tas de terre augmentait constamment ; plus le trou gagnait en profondeur, plus l’obscurité s’y engouffrait », écrit-il dans La Cité des Jarres. A cette évocation de l’exhumation d’un cercueil, répond la découverte de deux squelettes plongés à même la terre dans La Femme en vert. Le deuxième roman de cet auteur talentueux est merveilleusement bien mené. Cette histoire haletante d’une femme battue, devenue le souffre-douleur d’un mari au caractère possessif dévastateur, vient nuancer les conquêtes féministes arrachées de haute lutte dans les pays nordiques. Le Finlandais Joensuu enfonce le clou avec Harjunpää et le prêtre du mal qui s’ouvre sur une scène d’une violence inouïe à l’abri d’un appartement cossu : cela sera révélé plus tard : loin de toute visibilité médiatique. Henning Mankell a, quant à lui, un penchant pour les criminels justiciers : La Cinquième Femme est le récit de la vengeance d’une femme.

Au roman d’énigme classique, les auteurs actuels préfèrent le roman noir, plus dérangeant, moins ludique. « Le message du roman d’énigme est clair : « Citoyens, dormez tranquilles la police veille. »Dans les Agatha Christie, le coupable est toujours puni. Dans le roman noir, il peut échapper à son destin. Ce genre est plus anticonformiste, il montre que la société n’est pas telle qu’on l’imagine, pointe ce qui se cache derrière la façade. » L’époque baptisée « âge d’or » du polar, à laquelle Maria Lang, Kerstin Ekman, et bien d’autres étaient publiées au Masque, est révolue. Une nouvelle génération fortement inspirée par la veine du réalisme critique a vu le jour. Un couple de Suédois est à l’origine de cette onde de choc. Leurs noms : Maj Sjöwall et Per Wahlöö. « Avant, on trouvait beaucoup en Scandinavie, comme ailleurs, d’histoires à la Agatha Christie adaptées au terroir », raconte Claude Mesplède.

Entre 1965 et 1975, ils écrivent dix enquêtes menées par le commissaire Beck. « Ils avaient pour projet de montrer que la social-démocratie avait trahi la classe ouvrière et que la violence sociale venait d’une violence politique. A leurs yeux, cette Suède qu’on disait socialiste dans les années 1960, n’était pas mieux que les autres, sinon pire », poursuit l’historien du polar. Dans le dernier volet de la série, Les Terroristes, mettant en scène l’assassinat du premier ministre Olof Palme, le couple montre des dons d’anticipation surprenants. Quinze ans plus tard, la fiction devenait soudain réalité... Sjöwall et Wahlöö font de très nombreux émules chez les écrivains scandinaves. Le Norvégien Jon Michelet confiait récemment à la revue Transfuge (2) : « Cette vague d’auteurs, des années 70 à aujourd’hui, a été une rébellion contre l’aveuglement d’une certaine tradition psychologique. (...) Nous ne sommes pas devenus l’un des pays les plus riches du monde sans qu’il y ait de la casse. Notre égalitarisme n’est que de façade. Avec l’enrichissement du pays, la différence entre les riches et les pauvres s’est accentuée. La corruption est apparue : en Norvège, un des dirigeants d’une compagnie pétrolifère a dû démissionner à cause de cela. Les immigrés sont venus, une première vague de Pakistanais, une deuxième de gens des Balkans et d’Afrique. Les crimes racistes les ont suivis. Le polar a rendu compte de cela. »

Immigration et xénophobie

L’immigration et la xénophobie sont des thèmes qui traversent le polar scandinave. C’est une préoccupation particulièrement omniprésente dans l’œuvre de Henning Mankell. Oscillant entre plaies anciennes et résurgences actuelles, son dernier roman publié au Seuil, Le Retour du professeur de danse, explore le passé trouble de son pays pendant la Deuxième Guerre mondiale. L’écrivain, qui partage sa vie entre le Mozambique et la Suède, a-t-il le même sentiment d’étrangeté que son héros, sans cesse tenté de démissionner ? « Tous ne pensent qu’à fuir. Les gens dans ce pays sont constamment à la recherche de refuges paradisiaques. J’ai parfois l’impression que je ne reconnais plus mon propre pays », dit l’inspecteur Wallander dans La Cinquième femme. Le constat est amer.

1. A paraître chez Joseph K.

2. Transfuge, mai-juin 2006, n°11. www.transfuge.fr

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?