Accueil > N° 6 - Juin 2004 | Par Rémi Douat | 1er juin 2004

Politique K.O.tique

Le K.O. social mêle joyeusement politique et musique dans une « lutte contre les politiques réactionnaires » . Issu des modes de contestation alternatifs, il pose une fois encore la question des modes d’appropriation du politique et de la place des partis. Décryptage avant les nouvelles vagues de K.O. à Toulouse et ailleurs cet été.

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« Il y a peu, une jeune femme a accouché menottée, dans l’indifférence générale. Il y a dix ans, on aurait eu des milliers de personnes dans la rue pour dénoncer un tel scandale » , résume Marc Fromentin, du GISTI, l’une des quarante organisations qui participe au K.O. social, grand bazar contestataire et musical dressé contre l’indifférence et l’apathie générale face aux casses libérales, aux « attaques à la solidarité » et aux lois liberticides. Né à Lyon en décembre dernier, mûri à Paris le 1er mars, au printemps de Bourges et fin mai à Marseille, le K.O. prévoit de secouer Toulouse et deux ou trois villes cet été. Avant de revenir à Paris, en septembre, pour faire un bilan, voir si l’indéniable énergie communicative qui émane de ces concerts-manifs porte une réelle impulsion militante.

Le principe est simple : les Têtes Raides, groupe initiateur du projet, Benabar, Kent, Yann Tiersen, M, Massilia Sound System, Java, Rodolphe Burger et Jeanne Balibar et bien d’autres montrent leur bobine de têtes d’affiche aux côtés d’une quarantaine de structures militantes. Entre les séquences musicales, qui assurent des salles combles, interviennent la Confédération paysanne, AC, Act up, Sud, le Droit au Logement, le Syndicat de la magistrature, Greenpeace... Avec eux, les intermittents, les chercheurs ou encore les urgentistes. Le mot d’ordre : lutter contre « les politiques réactionnaires menées par les gouvernements successifs » . Pour cela, la convergence doit dépasser partis, syndicats et associations. Drapeaux et corporatismes doivent disparaître derrière l’unité, pour des combats transversaux : précarité, chômage, santé, libertés individuelles, exclusion, culture... Dans les manifestations qui précèdent les concerts, seules quelques banderoles reprennent des slogans communs adoptés ensemble : « Y’en a marre » , « A l’attaque... » , « On a faim » et « Liberté de circulation » . « Porte-voix » , « démultiplicateur » ou encore « caisse de résonance » ... Pour les organisations, il s’agit, au-delà des concerts festifs, de porter le verbe contestataire. Tous partagent un sentiment commun de patiner devant l’ampleur du désastre né de l’action des gouvernements successifs et le peu de mobilisation. « A l’automne, alors que passaient des lois liberticides, on s’est aperçu qu’on communiquait dans le vide, se souvient Marc Fromentin. Depuis le K.O. social, la presse revient nous voir. »

LE VERBE CONTESTATAIRE

Les germes de cette contestation aux méthodes renouvelées a poussé sur le même terreau que l’Appel contre la guerre à l’intelligence lancé par Les Inrockuptibles, la lutte des chercheurs ou les urgentistes... Tous apparaissent comme les rhizomes d’un combat initié par les intermittents du spectacle. Philippe Corcuff, sociologue et chroniqueur à Charlie Hebdo, a regardé son élaboration « de l’extérieur, mais avec sympathie » . Il juge « très intéressante cette articulation des formes de luttes artistiques et militantes révélées par les intermittents. C’est une manière de rompre avec le politique routinier, clos et dominant » . Mais n’avait-on pas déjà vu cette forme de convergence entre lutte et construction culturelle alternative ? Pour Philippe Corcuff, « c’est déjà arrivé en période d’effervescence et non dans une période de résistance à la casse sociale, comme aujourd’hui » .

Dans un contexte que beaucoup définissent comme inédit, tant par la violence des attaques gouvernementales que par la forme des réponses, le K.O. social voit la rencontre d’univers qui ne se connaissent pas, de méthodes et d’approches différentes. « On craignait que le côté spectacle ne nuise à l’attention du public, explique Pierre Cordelier, de Sud. Au contraire, il s’est avéré être un catalyseur. » Dans cette rencontre à la forme artistique assumée, Cyril Laporte du collectif des exilés du 10e, voit lui aussi « une manière de donner du sens aux revendications » . Car, derrière le K.O. social, pointe la question des modes d’organisation militants : « Il faut sortir de cet élan pathétique du militant fossile, poursuit Cyril Laporte. Il faut reconsidérer les formes de l’engagement, faire un effort pour que cela prenne mieux. Il faut remettre ensemble des gens dont on pense qu’ils sont en train de se séparer » , explique-t-il. Il est vrai que le K.O. draine de nouveaux publics, et en particulier des jeunes qui désertent les formes traditionnelles de l’engagement politique.

« PEU IMPORTE LA PERENNITE »

Convergence, le mot est lâché. Dans les cercles d’organisation, on raconte que Chirac et Raffarin sont les meilleurs artisans de la convergence entre les structures militantes ! En un mot, l’unité pourrait bien être aidée par la conjoncture, socle commun d’une lutte contre « la régression généralisée » . Mais quid de demain et de la difficulté à rassembler les troupes ? D’associations en syndicats et collectifs, l’inquiétude du manque de mobilisation

est récurrente et le K.O. social apparaît comme un outil de rassemblement opportun. Du côté d’ATTAC, où l’on s’inquiète de l’âge (plutôt élevé) et de l’homogénéité socio-économique des troupes, on est ravi de cette rencontre. « La musique permet de toucher d’autres couches sociales que celles qui vont traditionnellement vers la politique, se réjouit Bernadette Jonquet, responsable du groupe Souffrance sociale à ATTAC. La démarche de base ressemble à celle qui nous avait fondés : l’invention d’autres manières de faire de la politique, la conscience que chacun peut changer quelque chose là où il est et l’espoir que tout cela peut faire tâche d’huile. Peu importe que le K.O. social soit pérenne. L’essentiel est d’essaimer. » Même analyse pour Aïda Chouk, présidente du Syndicat de la magistrature, qui se souvient du succès du stand qu’avait tenu le syndicat dans l’enceinte du Zenith, en marge du concert du 1er mars dernier : « C’était de nouveaux visiteurs pour nous, mais très curieux des problématiques inhérentes à la justice. Le K.O. social nous a permis d’alerter un autre public mais aussi de rencontrer des associations avec lesquelles nous n’avions pas l’habitude de travailler. » Un sentiment que confirme Pierre Cordelier de SUD, qui estime que « l’importance des réseaux créés pendant cette expérience va se révéler plus tard, dans de prochaines luttes » . Il lui semble que les rencontres auront aussi permis à certains militants de moins focaliser « sur les enjeux de leur propre organisation, ceux auxquels ils ont l’habitude de se confronter. On a pu voir cela dans le soutien aux chômeurs recalculés ou au Collectif des 62 anti-pub » , analyse-t-il.

REJET DES PARTIS

Miguel Benasayag, observateur extérieur, est intéressé mais reste prudent : « On a largement surestimé la force du mouvement alternatif dans les années 90 » , prévient-il. En effet, si le forum social européen de Florence ou la rencontre au Larzac peuvent se prévaloir de la présence de plusieurs centaines de milliers de participants, les lois liberticides du gouvernement Raffarin n’en sont pas moins passées sans la moindre mobilisation d’envergure. « C’est pour cela qu’il faut se méfier de la course au quantitatif, analyse-t-il. L’idée qu’il faudrait coûte que coûte fédérer les luttes demeure casse-gueule ! En revanche, s’il s’agit de construire des liens éphémères et évolutifs, dans l’optique d’échanger et de capitaliser les expériences, ça peut être très intéressant. » Derrière la question nodale qui fonde le K.O. social : « qu’est-ce que faire de la politique »  :, celle du rejet des formations politiques classiques n’est pas bien loin. La présence du sénateur communiste Jack Ralite, seul « politique » présent sur la scène parisienne du K.O. du 1er mars, a fait grincer des dents. En coulisses, on explique qu’il doit un salut d’estime, confirmé par les applaudissements du public, à son soutien aux intermittents et à son excellente connaissance du dossier. Pour Miguel Benasayag, cette énième manifestation de défiance envers la forme partisane traditionnelle est logique. « Un parti politique est un médiateur entre aujourd’hui et demain. Or nous sommes dans une société qui a peur du futur. Cela fonctionne d’autant plus mal pour la gauche et l’extrême gauche. Les sociaux-démocrates et la droite s’en tirent un peu mieux parce qu’ils ne se rangent pas sur le registre des lendemains qui chantent mais sur celui du bon gestionnaire. »

ICI ET MAINTENANT

A l’instar de ce qui se joue dans les sphères altermondialistes, le K.O. social séduit par son offre qui détourne cette peur de l’avenir. « La politique, c’est ici et maintenant » , dit en substance le mode d’action « K. Otique » . Dans ce cadre, les partis ne peuvent faire l’économie d’une interrogation. Sur la crise de la forme partisane, Yves Contassot, élu des Verts à Paris, a tendance à s’agacer : « On a déjà entendu ça en 1968 ou lors du mouvement de 1995. Ce n’est pas vrai. Dans une dynamique de convergence, il faut tenter d’utiliser les bons leviers au bon moment, ne pas rejeter les uns au service des autres. » La crise des partis « s’explique davantage par la faiblesse du débat et l’absence d’expression d’une vraie alternative au projet libéral » . Il estime d’ailleurs que c’est la distance qui peut soutenir au mieux une initiative comme le K.O. social : « Nous devons soutenir et relayer mais il faut se garder d’accompagner plus directement ce type de mouvement. Chacun son rôle » , explique-t-il. Pour Patrice Cohen-Seat, du Parti communiste, le K.O. social, comme les forums sociaux, montre que la société est profondément traversée par l’interrogation du rapport au politique. « Les partis traditionnels, y compris le Parti communiste, sont passés à côté de nouvelles formes de mobilisation. Chez les jeunes, s’engager dans un parti, c’est renoncer à sa liberté. De son côté, le PC a mis du temps à prendre en compte les aspirations qui tournent autour de l’individu. » Pour autant, et contrairement à l’élu Vert, Patrice Cohen-Seat estime que le rassemblement des forces antilibérales doit être « au cœur des objectifs politiques. Cet avis de K.O. social est une manière de cristalliser un rassemblement qui porte le germe d’un rapport au politique. Dès lors qu’on se place dans la dénonciation de l’entreprise de démantèlement du gouvernement, on n’est plus dans le mouvement social mais dans le mouvement politique » , plaide-t-il. Pour Philippe Corcuff, « les partis doivent accepter de se faire critiquer et bousculer. Proudhon parlait d’une nécessité d’équilibration des contradictions. Il faut bannir l’idée que tout cela devienne harmonieux » , cite-t-il. En un mot, tous révèlent qu’il est compliqué de prendre ses marques face à l’émergence de nouveaux modes d’appropriation du politique. Compliqué aussi de comprendre l’harmonie d’un chaos. R.D.

Paru dans Regards n°6, juin 2004

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