Accueil > Monde | Par Charlotte Noblet | 1er février 2008

Pologne-Allemagne : des frontières dépassées

Plus besoin de s’arrêter aux postes-frontières germano-polonais le long de l’Oder et de la Neisse. L’entrée de la Pologne dans l’espace Schengen rend obsolète cette ligne de démarcation issue de la Seconde Guerre. Reste l’espoir d’un essor de la région frontalière et le souci d’un quotidien perturbé.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

C’est en grande pompe que les représentants des gouvernements allemand et polonais ont célébré, le 21 décembre dernier, l’ouverture de leur frontière commune. « Tout le monde en parle, mais pourtant, ça ne va pas changer grand-chose », dit Werner Bode, retraité allemand habitant à proximité de la frontière, à une quinzaine de kilomètres au sud de Francfort sur l’Oder-Subice. « Ceux qui le voulaient pouvaient déjà aller de l’autre côté, il fallait juste penser à la carte d’identité. » Et d’ajouter, en haussant les épaules : « Ça facilitera peut-être la magouille aux escrocs et autres fricoteurs parce qu’ils se feront seulement pincer par hasard, par recherches ciblées ou sur dénonciation de la population. » « L’entrée de la Pologne dans Schengen ne devrait pas avoir grand impact dans la région, mais le côté allemand a vraiment peur », constate de son côté Leszek Ludwiniak, directeur du service éducatif et social de la ville polonaise de Gryfino. Un peu plus au nord, à Küstrin-Kietz, Andre Schneider, fils de pêcheur allemand reconverti en capitaine pour les touristes, attend de voir : « Pour nous, l’ouverture de la frontière a ses bons côtés : nous pouvons maintenant proposer des tours en bateau à l’intérieur de la Pologne sans aucun contrôle. Ça devrait plaire aux touristes. Mais elle a aussi ses travers : nous gagnons notre vie grâce à ceux qui viennent faire leurs courses en Pologne. Si les prix s’ajustent, les clients se feront plus rares. »

Une page se tourne dans l’histoire de la « frontière de la paix », longtemps symbole de la fin de la Seconde Guerre mondiale comme de la séparation Est/Ouest. Et cela un peu plus de soixante ans seulement après la conférence de Potsdam, en 1945, lors de laquelle les Alliés s’accordèrent sur le tracé de la « ligne Oder-Neisse ».

Traumatismes

Cette frontière germano-polonaise a été reconnue dès 1950 par l’Allemagne de l’Est (accords de Görlitz) et en 1970 par l’Allemagne de l’Ouest (traité de Varsovie). En 1990, à la demande des Polonais craintifs à l’idée d’une Allemagne toute- puissante, les Alliés soumirent la reconnaissance de l’Allemagne réunifiée à la garantie du maintien de ses frontières. La frontière Oder-Neisse fut ainsi pérennisée par le traité germano-polonais et devint une « frontière Schengen », sévèrement contrôlée. Une quinzaine d’années plus tard, alors que la Pologne intègre l’Union européenne (mai 2004) puis l’espace Schengen (janvier 2008), la frontière née de la guerre et si longtemps problématique tend à perdre de son importance. Du moins pour les formalités. Car dans les esprits, la « ligne Oder-Neisse » est encore présente. En 1945, les frontières polonaises sont décalées vers l’ouest. Beaucoup de Polonais quittent les régions frontalières orientales et vont repeupler l’Ouest du pays, notamment les bords de la Neisse, alors délaissés par les Allemands en raison du redécoupage des frontières d’avant-guerre. « Ces déplacements de guerre ont traumatisé toute une génération, aussi bien en Pologne qu’en Allemagne », explique Caroline Mekelburg, de l’Institut pour l’histoire appliquée (1) de l’Université de Francfort-sur-l’Oder. « Maintenant, les Allemands ont renoncé à repasser la Neisse pour retrouver leurs propriétés d’avant-guerre et, doucement, les Polonais se sentent chez eux. » Et de raconter comment se déroulent les voyages organisés en Pologne pour inviter Allemands et Polonais à partager leurs expérience de déplacés : « Il y a moins de ressentiments entre les deux populations, mais peu s’identifient déjà avec la région. » Cet intérêt pour la région et plus précisément pour la Silésie (au sud de la frontière germano-polonaise), c’est ce à quoi travaille Markus Bauer, directeur du nouveau musée de Silésie, à Görlitz. « Nous travaillons avec les Silésiens vivant en Allemagne depuis 1945 et avec les Polonais habitant aujourd’hui en Silésie. Il a fallu un certain temps, mais maintenant l’intérêt pour l’histoire de la Silésie est bien là ! »

Eurorégions

Les mentalités auraient changé dans la région. Peut-être pour avoir connu l’isolement de la périphérie pendant plus de quarante ans. Peut-être aussi par le renouvellement des générations, avec des jeunes qui penseraient plus « européen ». « Depuis la transition de 1989, de nouveaux mouvements émergent. Les jeunes Allemands partent travailler à l’Ouest et les entreprises font appel aux Polonais », explique Barbara A. Despiney Zochowska, chercheuse au CNRS, qui s’est penchée sur l’industrie textile en Basse-Silésie, Saxe et Bohême (2). « Les traditions industrielles locales ont subi plus de quarante ans de frontière, mais depuis la transition, on remarque de nouvelles coopérations transfrontalières entre les PME. Celles-ci sont d’ailleurs encouragées d’en haut, avec les eurorégions. »

Une bonne douzaine d’eurorégions jalonnent aujourd’hui la frontière germano-polonaise. Ces structures de coopération transnationale entre Etats membres sont soutenues par les institutions de l’UE afin de promouvoir les intérêts communs entre Etats européens le long d’une frontière commune. Catalyseur d’identité régionale ou nouvelle forme de gouvernance, les eurorégions participent ainsi au dynamisme de la région frontalière entre Allemagne et Pologne : région qui subit une baisse du commerce frontalier (souvent illégal) depuis 1998 : et à l’intégration progressive de l’acquis communautaire en Pologne. « Seulement, il y a un problème avec les salaires, témoigne Miroslaw Swiecicki, conducteur d’ambulance à Zgorzelec. Les Allemands gagnent en moyenne 2 000 à 3 000 euros et les Polonais 200 à 300 euros par mois. Ça aussi, ça doit changer. »

Harmonisation

L’harmonisation des salaires comme le manque d’infrastructures pour passer la frontière handicapent encore le développement économique et social de la région. De la centaine de ponts et de ferries qui permettaient de passer l’Oder et la Neisse avant la Seconde Guerre mondiale, seulement un tiers sont de nouveau en service.

Mais qu’importe : les regards se tournent maintenant vers la nouvelle frontière Schengen, entre Pologne, Biélorussie et Ukraine. Là où l’Europe investit des centaines de millions pour garder ses frontières. « Début septembre, on remarquait déjà la « schengenisation » de la frontière », raconte Tina Veihelmann, auteure allemande étudiant les migrations de travail des Ukrainiens au poste-frontière de Przemysl. « Les Ukrainiens se faisaient du souci. Le passage en Pologne s’annonçait plus cher, que ce soit avec le visa Schengen ou en corrompant les gardes-frontière polonais. Et la frontière était déjà moins facile à passer. Les miradors répartis tous les 500 mètres, la barrière de quelque 2,50 mètres de haut ainsi que la zone labourée la longeant ne facilitaient pas la tâche. Mais à cet attirail datant de l’URSS s’ajoute tout un équipement high-tech. Invisible mais redoutable. » Et tandis que les Polonais, nouveaux gardiens de la forteresse Europe, sont sous les projecteurs, la région Oder-Neisse, elle, est laissée à son nouveau sort, celui d’un jardin que deux voisins qui cohabitent depuis longtemps sans guère se connaître décident de partager. Une vraie chance pour assumer le passé et vivre au présent, mais qui nécessite soutiens politiques et engagements citoyens. Charlotte Noblet

1. Institut für angewandte Geschichte.

2. Barbara A. Despiney-Zochowska, « Les eurorégions en Pologne. Un essai d’analyse en termes de district industriel », Strates (en ligne).

Regards n°48, Février 2008

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?