Accueil > Culture | Par Catherine Wagner | 1er janvier 2000

Portraits de musiciens en groupe

Les musiques qui sillonnent l’univers de l’ouïe sont porteuses des réalités de notre temps, de ses désirs, de ses fracas. Elles fabriquent ces vérités que sont l’échange, le métissage. Exemple, le Festival "Sons d’Hiver".

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Fabien Barontini dirige depuis neuf années le festival "Sons d’hiver" qui se déroule tout au long du mois de janvier 2000 en Val-de-Marne. Lorsqu’il parle de son métier ou plutôt de ses aventures en musique moderne, son discours se nourrit agréablement d’images, d’odeurs et d’émotions. A l’entendre, on perd souvent le fil de ses idées. Mais cela n’a pas vraiment d’importance car ses mots vibrent, tout comme les musiques qu’il désire défendre, vibrent au-delà des clichés et des formes conventionnelles pour s’installer avec conviction et élégance dans des frontières indécises. Festival de jazz, rock, de rap, de trip-hop, de musique traditionnelle, urbaine ou encore contemporaine ? Difficile de donner une réponse bien précise, le festival est en effet né du désir de créer des sons en utilisant tous les styles, sans rechercher pour autant à avoir un style particulier. "Sons d’hiver", c’est en quelque sorte rentrer dans des univers, des mondes éphémères qui inventent, le temps d’une rencontre, un langage commun possible, pas un mélange, juste des ponts pour se comprendre.

Jeu de hasard ou jeu de nécessité, la notion de jeu s’est peu à peu perdue en musique au profit des résultats et des preuves qui rassurent les âmes sensibles. Ce jeu qui fait appel à la spontanéité, à l’intuition et à l’imagination des musiciens n’impose qu’une seule et unique règle : être soi-même. Akosh Szelevenyi, dit Akosh S., est hongrois. Arrivé en France depuis plus de dix ans, il a gardé au coeur un farouche désir d’indépendance et de liberté. La musique qu’il aime est une sorte de free-jazz allumé aux rythmes d’Europe centrale et baigné d’effluves venus du monde entier. Musicien et compositeur, Rabih Abou Khalil appartient à la jeune génération d’artistes venant du tiers monde (le monde émergent, comme on dit aujourd’hui) et qui, vivant en Occident et prenant la juste mesure de leurs responsabilités à l’égard de leur culture d’origine, ont acquis une place décisive dans l’évolution des formes d’expression artistique de leur pays d’origine. La musique de Rabih Abou Khalil évoque la poésie antique arabe, mais donne une musique actuelle où l’essence orientale épouse naturellement l’improvisation jazz.

Etre soi-même, c’est aussi, lorsqu’on sort du Conservatoire national supérieur de musique avec des diplômes prometteurs, encouragé de plus par Boulez à évoluer dans le paysage musical contemporain parisien, savoir un jour tout plaquer, si l’envie vous démange. Bernard Lubat est ainsi parti au fin fond de la France profonde, pour reprendre dans un village le café de son père. Depuis, il invite régulièrement des amis, des musiciens amateurs et professionnels. Ensemble, ils ont alors imaginé des concerts dans les forêts avec des formations qui n’ont jamais existé et qui n’existeront plus jamais pour vivre des expériences rares et radicalement barges.

Le jeu, spontanéité, intuition, imagination : être soi-même

Dans le cas de Yann-Fanch Kemener, qui symbolise la persistance d’une identité au travers du collectage et la restitution vivante du chant breton, il y voit une simple volonté d’être soi-même pour aller plus spontanément à la rencontre d’artistes qui, venant de pratiques et d’horizons différents, cherchent les uns comme les autres tout simplement à élaborer collectivement une musique. Frottant les vocabulaires de la musique traditionnelle bretonne et occitane à d’autres univers qui seraient ceux de l’instant, de l’éphémère et de l’improvisation, Yann-Fanch Kemener et François Corneloup ne cherchent plus seuls, mais ensemble. De cette pratique collective à laquelle on attribue une vertu de créativité instinctive, de cet échange momentané, la musique traditionnelle et le jazz désirent créer un langage où les modes de communications deviendraient énergies, tensions, mouvements et sons.

Jeu de hasard ou jeu de nécessité, le jeu laisse place aux rencontres pour les âmes amoureuses d’aventures sonores. Pascal Contet, qui fut récemment le clown accordéoniste dans le dernier opéra de Luciano Berio, Outis, créé en automne dernier au Théâtre du Châtelet, s’est profondément engagé dans la création et l’intégration de l’accordéon contemporain. Son désir de rompre les frontières artistiques et stylistiques lui a permis de voyager entre les musiques improvisées et théâtralisées (Jean-Pierre Drouet, Jacques Rebotier), de participer à des productions chorégraphiques (Stéphanie Aubin, Angelin Preljocaj). Sa rencontre avec la contrebassiste Joëlle Léandre fut aussi capitale pour sa démarche, car tous deux, suprêmement attentifs à la vie des sons, ont créé des duos guidés par l’esprit de liberté. Ils sont de nouveau réunis au programme de "Sons d’hiver", début février, pour une soirée assez atypique. D’après une idée originale de Pascal Contet, "Lumières d’accordéon" est une rencontre poétique et tonique entre l’accordéon contemporain, le musette et la tradition portugaise. Plus qu’un hommage à cet instrument dont on découvre les richesses et les ressources musicales, c’est une véritable fête de toutes les musiques. Ainsi, le temps d’une rencontre, la musique savante courtise les airs populaires, allant de l’identité de chacun à un véritable métissage culturel.

Quand la musique savante courtise les airs populaires...

Un autre grand accordéoniste, Marc Perrone, propose "Voyages" qui est un "parcours dans la mémoire, sa mémoire, celle de sa famille ; une tentative de mise en perspective de la grande Histoire du passé au crible des histoires que colporte le roman familial... l’épopée de ses ascendants immigrants italiens". Marc Perrone et ses invités, Bernard Lubat (batterie, bandonéon, accordéon), Marie-Odile Chantran (danse), Jean-Marc Chapoulie (images), André Minvielle et Arthur H. (voix), tentent de traduire les émotions qui les envahissent tandis que des images seront projetées, commentant musicalement un film imaginaire, entre Rome et Naples, entre les montagnes et les oliviers.

Les manières multiples d’emprunter un chemin et l’art de se perdre en cours de route sont des étapes aussi importantes que le lieu où l’on arrive lors d’un voyage. Jeu de hasard ou jeu de nécessité, si les airs traditionnels fleurtent avec le jazz qui se mêle aussi bien à la vie de scène qu’aux décors du nouveau théâtre ou encore aux techniques cinématographiques, et si l’art savant vient s’encanailler avec les activités expérimentales, c’est grâce aux rencontres entre des artistes qui ont désiré confronter leurs sensibilités, mesurer en quelque sorte la hauteur, la nuance, la profondeur du vrai. En cela que "Sons d’hiver" est un grand festival d’improvisation, elle est la force de tous ces artistes invités qui se considèrent comme "multipistes et multipluri-indisciplinaires". Quelle importance si le voyage ne dure qu’une soirée ou quelques années, l’essentiel, c’est d’avoir partagé ensemble une expérience musicale et le plaisir de parler. L’écrivain, compositeur et metteur en scène Jacques Rebotier propose ainsi avec sa compagnie "voQue" et les interprètes de "Zoo Muzique" un safari délirant où le spectateur-promeneur est invité à parcourir librement les installations, muni d’un plan de campagne. Il s’agit d’une exposition de musiciens-parlants, selon les "Brèves" de Jacques Rebotier qui déclare : "La parole est aussi une musique, c’est même une musique tout à fait complexe qui met en jeu d’innombrables muscles, qui requiert une auto-écoute extrêmement fine".

... et l’art savant s’encanaille avec les activités expérimentales

Daniel Herrero (ancien international et entraîneur de rugby, écrivain, billettiste au Journal du Dimanche et commentateur à Sud-Radio) et Jean-Marc Chapoulie (réalisateur, monteur, ciné vidéaste) se croisent aux "Sons d’hiver" pour s’amuser dans un sorte de "Test match d’art et d’essai" : Daniel Herrero commentera en direct un match de rugby-jazzy, tandis que la Compagnie Lubat, en polyrythmie, cherchera à bousculer, à le provoquer, à le déborder, à le libérer. Quant au "Collectif Perturbation", qui réunit quatre groupes musicaux (Rap), et au groupe de théatre "La Génération chaos", ils préfèrent se réunir afin de faire émerger une réflexion sur l’exclusion, le racisme, l’intégration et la citoyenneté. Venus du rap, du rock, du punk ou de la philosophie, ils se retrouvent tous à tenter ensemble, une autre conception du spectacle et de la société. Enfin, le poète et le militant des droits des Indiens d’Amérique du Nord, John Trudell, les musiciens Tony Hymas et Barney Bush vont s’unir lors d’une soirée unique : car, ensemble, la douleur devient moins amère, car, ensemble, on peut bâtir un nouveau monde sur les ruines de la désolation. Ici, c’est le rock qui donnera une pulsion vivante aux textes et à la poésie de John Trudell. n C.W.

"Sons d’hiver", du 7/01:5/02/2000, sillonne 15 villes du Val-de-Marne : Alfortville, Arcueil, Bonneuil, Choisy-le-Roi, Créteil, Fontenay-sous-Bois, Fresnes, Gentilly, Ivry- sur-Seine, Le Kremlin-Bicêtre, Rungis, Villejuif, Villeneuve-le-Roi, Vincennes et Vitry-sur-Seine. Réservations : 01 46 87 31 31.

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