Accueil > Monde | Par | 1er février 2005

Post-tsunami

Le défi des peuples touchés par le tsunami est plus complexe qu’une simple reconstruction. Ce choc émotionnel pourra-t-il enclencher la naissance d’une société civile forte ? La redéfinition des relations Nord-Sud et du rôle de l’Etat en dépend. Enjeux suivis d’un détour sur les côtes du Tamil Nadu, l’Etat du sud-est de l’Inde le plus ravagé.

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Quel crédit accorder aux différentes propositions d’aide occidentale ? Sera-t-elle à la hauteur des besoins de la reconstruction ? Plus d’un mois après le passage du tsunami, l’ONU en est encore à réclamer l’arrivée immédiate de 970 millions de dollars, alors que le montant des promesses de dons publics et privés atteignaient 8 milliards de dollars quelques jours après la catastrophe. A supposer qu’elles soient respectées, les dons seront de toute façon très déséquilibrés. Que sait-on des dégâts humains et matériels en Birmanie, dont l’expertise demeure interdite par les autorités militaires ? L’orchestration par l’ONU de l’assistance internationale offre toutefois quelques garanties que le scénario iranien (1) ne se reproduira pas et que les détournements de l’aide par l’Etat et sur le terrain seront limités.

Moratoire versus annulation

Déjà refusée par l’Inde et la Thaïlande, l’idée d’un moratoire sur la dette proposé par le club de Paris (2) est, elle, bien plus controversée : « Il n’implique pas d’accord avec le FMI, semble-t-il, ni d’intérêts de retard, ni de baisse de leur note par l’organisme de notation. Mais dans l’esprit des créanciers, fait remarquer Bernard Dréano, membre du Cedetim (3), il risque d’y avoir tout de même des effets dissuasifs : si suspendre une dette aboutit à ce que ces pays se coupent du marché des capitaux, ils n’ont pas forcément gagné au change ! » « Combien de temps va durer ce moratoire ? s’interroge-t-il par ailleurs. Quel est le programme de reconstruction ? Quelles conditions met-on sur l’utilisation de l’argent qu’il aura libéré ? C’est le flou... Dans le passé, il a souvent abouti à du gaspillage, de la corruption. »

Selon Damien Millet, président du CADTM France (4), le moratoire ne règle rien : « Ces pays devront rembourser un jour puisqu’on n’annule pas leur dette. Et tout va se passer comme si les milliards de dons promis allaient repartir immédiatement en remboursement ! Bref, à long terme on ne change rien ! On aura géré une reconstruction urgente mais sans mise en place de structures capables de pallier les besoins fondamentaux. Il y avait de la misère en Indonésie, il y en aura plus avec les ravages et le moratoire. »

Aussi préconise-t-il l’annulation totale de la dette des pays victimes du tsunami, qu’il souhaite élargie, du reste, à tous les pays en voie de développement, en raison de son « illégitimité » : il faut une redistribution des richesses au niveau planétaire. Or, le mécanisme du remboursement de la dette maintient le Sud dans un sous-développement qui a fait d’ailleurs le lit de l’ampleur de la catastrophe.

L’enjeu de cette annulation, souligne le militant, dépasse l’atténuation des inégalités Nord-Sud : « Dans la mesure où la dette sous-tend la domination du néolibéralisme dans les pays du Sud, via les ajustements structurels imposés par le FMI, son annulation met à mal le pouvoir détenu par les élites capitalistes du Nord et du Sud. Si les mouvements sociaux réussissent à l’imposer aux créanciers du Nord, ils sauront exiger leur association à la gestion des fonds alors libérés. Dès lors, tout devient possible ! Ces populations peuvent alors imaginer un développement économique qui respecte l’homme et la nature, et promouvoir un Etat qui les protège et organise la prise de décision de la part des citoyens de ces pays. »

Annulation ou non, on imagine mal la Thaïlande ou l’Indonésie renoncer demain au système néolibéral, dont le tsunami a illustré la hiérarchie des priorités. « La Thaïlande, assure Bernard Dréano, raisonne comme une entreprise : il lui faut préserver son image de marque, sa niche économique. Dans l’assistance aux victimes, il était clair que les touristes passaient avant les pêcheurs... » C’est pourquoi l’avènement d’une société civile pugnace, soucieuse d’affirmer son droit notamment à la sécurité est impérieuse. Face aux choix d’aménagement de l’immobilier touristique, en l’occurrence, qui ont repoussé les villages de pêcheurs dans des zones insécurisées.

Gestion de la crise

La gestion de la catastrophe par les Etats des pays touchés est ici directement mise en cause. Qu’il s’agisse de prévention ou d’assistance aux victimes, le pouvoir s’est illustré par l’absence. Comment, depuis trente ans, les gouvernements indonésiens ont-ils pu encourager le surpeuplement de la côte ouest de la province d’Aceh, une zone notoirement très sismique ? Mais on pourrait dire la même chose de l’Inde, du Sri Lanka et de la Thaïlande. A quoi sont dues ces incuries des Etats ? S’agit-il de négligence ou de manque de moyens ? « La crise financière de 1997-98, explique François Raillon, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de l’Asie du Sud-Est, a fait passer la Thaïlande et l’Indonésie du miracle économique au sous-développement. La dérégulation économique alors imposée par le FMI s’est traduite par le très net appauvrissement de l’Etat, notamment indonésien. Conséquence indirecte, l’impossibilité pour ce pays de financer l’entretien et le développement de ses infrastructures notamment militaires. Pas étonnant que le 26 décembre, Jakarta ait eu les plus grandes difficultés à envoyer des secours. Cette dérégulation, qui fut aussi politique, s’est traduite par le passage brutal de l’autoritarisme à une démocratie encore inachevée, affaiblissant l’Etat indonésien dans son organisation civile et militaire. A la veille du tsunami, ce pays est donc engagé dans un effort de reconstruction nationale... »

A l’abri de la crise de 1997, l’Inde, dotée d’un Etat fort, prétendument socialiste, n’a pas moins failli dans sa prévention et son assistance aux victimes. L’Etat n’avait du reste ni les structures nécessaires ni les moyens de prévenir les chefs de villages côtiers. « Même sans le FMI, résume-t-il, il n’y avait de dispositif ni en Inde socialiste, ni en Thaïlande capitaliste, ni en Indonésie post-autoritaire. » Autrement dit, on ne peut tout imputer à l’idéologie et à la conjoncture : « Parmi les pays du tiers-monde, explique le scientifique, persiste cette espèce de fatalisme qui fait qu’on n’y pouvait pas grand-chose. Qu’ils soient confucéens ou musulmans, les gouvernements d’Asie du Sud-Est n’échappent pas à un contexte mental, culturel et religieux, qui fait qu’une catastrophe naturelle y tient moins de la physique que de la métaphysique. C’est le ciel, dit-on ! Aussi, les Etats : rejoints par leurs opinions là-dessus : se sentent-ils presque libérés de leurs responsabilités, convaincus que la gestion d’un tel phénomène ne relève pas de leurs compétences. »

Au-delà du fatalisme

La réactivité des Etats occidentaux, du fait de la globalisation de cette catastrophe, aura sans doute le mérite d’avoir interpellé ces gouvernements d’Asie du Sud-Est sur le rôle que les opinions occidentales attendent que jouent leurs gouvernements. « La reconstruction post-tsunami en Indonésie et ailleurs, conclut le chercheur, nécessite des autorités provinciales et centrales plus fortes, mieux organisées, capables de planifier la reconstruction, de coordonner les aides. Un Etat qui fournit des services publics tels que la sécurité, capable de mener des programmes de construction d’infrastructures, de recherche, d’anticipation de pareilles catastrophes. Bref, un Etat qui organise la société. »

D’un mal peut sortir un bien : espérons que le choc émotionnel lié au tsunami amènera à reconsidérer les mécanismes financiers qui pénalisent tant les peuples du Sud et conduira les Etats du Sud à refuser ces « ajustements structurels » du FMI qui mutilent leurs capacités d’intervention. Conditions indispensables à la redéfinition nécessaire du rôle de l’Etat, et pas seulement en Asie du Sud-Est.

Chakir Belaïd

1. Après le séisme de Bam, il y a juste un an, seulement 15 % de l’aide promise était arrivée réellement.

2. Groupe de 19 pays du Nord créanciers.

3. Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale.

4. Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde.

La vague caritative, sur les côtes indiennes

Une vague humanitaire a déferlé sur les côtes ravagées du Tamil Nadu : les Indiens font preuve d’un formidable élan de solidarité. Cette ardeur unanime s’adresse moins aux intouchables et se heurte aux enjeux du modèle de développement à choisir.

Enveloppée dans un sari grenat, Priya, 22 ans, fait la queue devant une école de Chennai réquisitionnée pour accueillir une centaine des 378 000 sans-abri du pays. Rescapée du tsunami, elle attend sa ration de riz. Affrétés par des particuliers, des associations, des groupes religieux, des partis politiques, des entreprises privées, par la diaspora, des centaines de convois de dons affluent chaque jour vers les côtes du Tamil Nadu, l’Etat du sud-est de l’Inde le plus ravagé, dont Chennai est la capitale. On y répertorie environ 8 000 morts sur les 10 000 que pleure le pays (sans parler des 5 630 disparus). 900 villages de pêcheurs y ont été touchés. Dans cette grande pagaille humanitaire, les estomacs ne sont pas vides. Pourtant Priya se sent désavantagée : « L’aide va surtout aux pêcheurs, pas aux dalits ! » « Dalits » signifie « opprimés », selon l’appellation popularisée pour réfuter le terme « intouchables ».

Priya est une intouchable. Dans l’ordre social indou, elle est « impure » et ne jouit pas du statut « supérieur » des pêcheurs qui appartiennent, eux, à une caste. Si l’intouchabilité a été abolie par la Constitution de 1947, dans la pratique, les discriminations ont survécu à la loi... et au tsunami : « Les rescapés pêcheurs de notre hameau ne veulent pas habiter avec nous dans l’école, mais viennent y prendre notre riz ! », dénonce Priya. Sur cette côte plate, formée d’une interminable frange sablonneuse, les dalits habitent derrière les plages occupées par les pêcheurs. Les uns et les autres logeaient dans des huttes en palmes. En revanche, ils n’avaient pas la même activité : ne pouvant pêcher, selon le système complexe des Jati attribuant à chaque caste certains métiers, les dalits sont domestiques ou ouvriers agricoles. En retrait du rivage, leurs communautés ont donc été moins affectées. Toutefois, rien que dans le district le plus dévasté, celui de Nagappattinam, 79 dalits sont morts, 63 hameaux dalits ont été affectés, sur lesquels 30 ont été détruits.

Héritiers des intouchables

Une ségrégation s’est établie dans plusieurs camps de réfugiés. Comme dans l’école de Priya, des pêcheurs ont refusé de partager l’espace et les vivres avec des dalits. Ailleurs, des pêcheurs ont franchement empêché l’accès aux camps aux intouchables. Selon l’enquête de deux organisations de défense des droits des dalits, HRFDL (1) et NCDHR (2), d’autres discriminations ont été généralisées : l’attention du gouvernement et d’organisations s’est entièrement tournée vers les pêcheurs ; seules les familles de pêcheurs ont été indemnisées pour le décès d’un des leurs ; la réparation des services et des équipements publics a démarré rapidement dans les zones des pêcheurs, alors que certaines zones de dalits n’étaient toujours pas nettoyées à la mi-janvier ; seuls des dalits ont été employés pour ramasser les cadavres et ils n’ont pas même reçu de gants et de masques de protection...

A l’heure de la reconstruction, les associations dalits se mobilisent pour que ces discriminations cessent. « Le tsunami doit offrir une opportunité de logements neufs pour toutes les victimes ! », défend le coordinateur de HRFDL. Mais les autorités du Tamil Nadu qui ont promis aux pêcheurs des maisons en dur et des bateaux neufs se sont, pour l’heure, moins préoccupées des dalits. Priya est inquiète : « Où nous habitions, les pêcheurs nous louaient des huttes. Le gouvernement veut construire de nouvelles maisons aux pêcheurs. Mais pour nous, les locataires ? Où allons-nous vivre ? »

La plage d’Ururkuppam où elle habitait est devenue une décharge en bord de mer. Des centaines de maisons de palmes et de troncs se sont affaissées sous la puissance du raz de marée. Ces matériaux naturels ont été balayés, broyés, mélangés à ce qu’ils abritaient : gamelles, télévisions, cahiers d’écolier, saris, filets de pêche. Ces débris sont surmontés de restes de barques et de poutres qui, reliées, formaient des radeaux traditionnels, embarcations de pêcheurs démunis. Pêcheurs ou dalits, ce sont les plus pauvres qui ont été le plus touchés par le tsunami. Ils ont perdu tout ce peu qu’ils possédaient.

A ciel ouvert

Sur une plage voisine, une vieille femme pleure, inconsolable : « Ici, à Srinivasapuram, il y a eu 400 morts ! Les enfants ont été engloutis ! » Vingt jours après le désastre, elle erre parmi les ruines de son passé, encore incapable de lui faire face. Comme ce jeune couple silencieux : « Ils ont perdu leurs deux enfants. C’est la première fois qu’ils reviennent sur les lieux depuis le 26 décembre », sanglote-t-elle. En attendant que le gouvernement leur construise un abri provisoire, son fils a replanté quatre bouts de bois et tendu des saris en guise de toit. La plupart des rescapés ont été relogés dans des écoles ou des campements de tentes. Mais à Srinivasapuram, mi-janvier, nombreux préfèrent dormir à ciel ouvert le long de la route côtière. « Là, nous sommes sûrs de recevoir l’aide. Ceux qui retournent sur la plage arrivent trop tard et n’ont que les restes ! », se plaint une mère de famille.

La route longe l’arrière-plage déjà nettoyée par l’une de ces nombreuses hordes de bulldozers efficacement mis au travail par le gouvernement indien. Une queue de 200 mètres de long : accompagnée d’une équipe médicale, l’armée distribue des rations de riz, de lentilles et de lait en poudre. De crainte qu’il manque, la foule se bouscule. Trop faibles pour affronter ce chahut, les vieux, rescapés ou non, mendient aux alentours. Plus loin, l’armée du salut a monté un stand. Des volontaires en habits de scouts distribuent des sacs de vivres à proximité d’une multinationale de café qui propose gratuitement des sachets de poudre. L’aide humanitaire prend un air de foire...

Dans ce pays d’un milliard d’habitants, la solidarité nationale s’est littéralement déchaînée dans les heures qui ont suivi le raz de marée. Toute cette générosité a quelque chose de grandiose. Elle dépasse les rivalités religieuses entre hindouistes et musulmans. Les Indiens en sont fiers. Et il y a de quoi. Mais par sa nature spontanée et diverse, elle s’exerce dans un grand bazar parfois excessif, injuste, souvent paternaliste, éventuellement prosélytiste et intéressé.

Nagappattinam, le petit port de pêche, s’est transformé en plate-forme humanitaire. Pour répartir la distribution de l’aide, les autorités locales tentent d’y canaliser les arrivages. Elles délivrent un certificat aux bonnes volontés qui acceptent de leur confier leurs dons. Si bien que l’un des bâtiments de trois étages, rempli, abrite des montagnes de riz, de couvertures, de gamelles, de seaux... Peu de réchauds de cuisine, pourtant utiles. Un énorme tas de vêtements d’occasion est à l’abandon que les familles de pêcheurs ont refusé par dignité. Elles veulent des vêtements neufs. Dans le village de Taramgambadi, ces piles de fripes inutiles polluent les chemins.

Les aides s’organisent

Curieusement, pour l’Inde, malgré les pertes humaines et matérielles (d’une facture d’au moins 1,6 milliard de dollars), le tsunami représente une opportunité : renforcer son image d’acteur dominant dans la région et démontrer qu’en tant que méga-puissance émergente, elle peut mener, plutôt qu’être menée. C’est pourquoi juste après la tragédie, son premier ministre, Manmohan Singh, a non seulement envoyé des navires d’aide en Indonésie et au Sri Lanka, mais il a rejeté l’assistance étrangère pour son pays. Du moins l’aide étrangère directe. Dans la réalité, l’Unicef est active, ainsi que des ONG internationales soutenant des partenaires locaux (AID, CARE, Caritas...) « L’Inde a de l’argent. Elle est capable de se prendre en charge », confirme M. Vivekanandan, représentant de la Fédération des coopératives de pêcheurs du Sud de l’Inde (SIFFS). « Il y a presque trop d’argent ! Trop de gens et si peu de management ! »

Dans un premier temps, le refus d’assistance du gouvernement central a exaspéré. La contribution étatique d’urgence, en effet, n’est arrivée que trois ou quatre jours après le drame, alors que les initiatives de la société civile, elles, furent immédiates. Toutefois, si le gouvernement a été lent, quand il a réagi, il l’a fait au quart de tour. « Dans le district de Nagappattinam, il a mis en place onze équipes aux compétences multiples, composées d’ingénieurs en aménagement du territoire, eau, électricité, et de spécialistes de la pêche très compétents. Ces équipes ont abattu en quelques jours un travail de titan », reconnaît M. Vivekanandan. Il suffit d’ouvrir les yeux pour approuver : ponts, voies de communication, électricité ont été rétablis ; partout les bulldozers dégagent le chaos tsunamique. Le 14 décembre, jour de fête dans le Tamil Nadu, les abris provisoires promis étaient en place ou en cours d’achèvement à Tarangambadi, Nagore, Nagappattinam. Sur 11 000 abris temporaires prévus dans le district, 6 000 devraient être construits par l’Etat, 5 000 par les ONG.

Ce sont des blocs d’habitations de 15 m2 par famille, dressés à la va-vite : structure de poutres liées, murs, cloisons et toit en plaques goudronnées cloutées. Les familles (de 5 à 10 personnes) doivent y passer de six à neuf mois, le temps que des maisons définitives leur soient construites, cette fois-ci en retrait d’au moins 500 m du bord de mer. « Le tsunami doit être une opportunité pour améliorer les conditions de vie des communautés de pêcheurs », insiste M. Vivekanandan. A condition que l’Etat tienne ses promesses. Les ONG ne peuvent relâcher la vigilance.

Les ONG en direct

C’est pourquoi, le 1er janvier, ce délégué des petits pêcheurs a participé à la création d’une coordination d’ONG, à l’initiative de deux associations locales bien implantées. Elle a pris pied dans l’enceinte administrative de Nagappattinam, sous des toiles de tentes. C’était la cohue humanitaire. Il fallait coordonner les actions. « Les autorités nous ont demandé d’enregistrer les ONG qui souhaitent participer à l’aide », expose une bénévole pointant une liste de 300 associations. « Cela paraît énorme ! Nous savons pourtant que beaucoup ne se sont pas fait connaître... Le terme ONG dit ce qu’elles ne sont pas, « non-gouvernementales », mais il ne dit pas ce qu’elles sont ! Il y a des paroisses, des collèges, des clubs sportifs... Et nombre d’entre elles veulent donner en direct, c’est plus valorisant pour elles ! »

La coordination des ONG tente néanmoins de rationaliser l’urgence et sa répartition. Elle réfléchit aussi à la deuxième phase : une reconstruction responsable et durable. Plusieurs secteurs d’actions ont été identifiés qui mobilisent quotidiennement des groupes de travail : habitat, santé, gagne-pain... Des réunions ont lieu chaque jour et des rencontres régulières avec les autorités. « Mais le gouvernement travaille trop de son côté ! », regrette

M. Vivekanandan. C’est aussi l’avis de Medha Patkar, l’une des figures de proue du National Alliance of People’s movements, principale coalition altermondialiste du pays. Elle dénonce le manque de participation des communautés pour décider de leur logement, de leur sort.

Mme Patkar réclame la mise en route de conseils de village décisionnaires dans lesquels ONG et autorités seraient représentées. « C’est possible, ce type d’entité existe traditionnellement en Inde », assure-t-elle.

Reconstruction, le débat

Même si les pêcheurs sont traumatisés et ne peuvent retourner en mer maintenant, il est temps de passer de l’assistance à la responsabilisation. « Les rescapés commencent à tendre la main et devenir fainéants ! », considère un prêtre actif sur le terrain. Certains pêcheurs boivent les indemnités versées cash par l’Etat, instantanément récupérées en TVA. Comme le gouvernement a promis des bateaux neufs, ils attendent, oisifs, ce paquet cadeau qui tardera forcément. Car des milliers de bateaux sont nécessaires. Certains bateaux peu endommagés ne trouvent plus de propriétaires : ceux-là espèrent aussi le pactole... « Nous dressons des listes des pertes dans chaque communauté. Certaines sont raisonnables, d’autres abusent. C’est un cauchemar administratif ! Mais puisque argent il y a, offrons un bateau à tous ! », s’exclame M. Vivekanandan.

Le débat sur la viabilité du modèle de reconstruction a démarré. Il questionne notamment la pérennité des ressources en poissons, stagnantes depuis une dizaine d’années. Le père Tom Kocherry, leader du Forum national des pêcheurs, défend une position ferme : miser sur la pêche artisanale. Il a lutté contre l’acceptation par le gouvernement des politiques libérales qui ont permis aux pêcheries industrielles de dépeupler les mers, au point que de nombreux petits pêcheurs ne pêchent plus chaque jour : dix millions de petits pêcheurs pratiquent une pêche traditionnelle durable, alors que les chalutiers, qui représentent 50 % des prises, n’emploient que 15 % des travailleurs du secteur. Mais les lobbies de la pêche industrielle accepteront-ils une indemnité de reconversion ? Peut-on parallèlement proposer des formations et des aides aux pêcheurs artisanaux et à leurs enfants qui souhaiteraient se réorienter ? Va-t-on faire appliquer les mécanismes légaux qui protègent l’environnement des bords de mer ? « L’aquaculture et le développement du tourisme ont détruit les protections naturelles qu’étaient les mangroves et les dunes de sable ! », accuse le père Kocherry, favorable au retour des pêcheurs en bord de mer dans des habitats traditionnels, non pas à leur installation dans des cités éloignées. Et si, une fois les plages libérées des pêcheurs, la spéculation immobilière et industrielle ravageait de nouveau les côtes ?

Dans ce vaste débat en cours, la proposition de Medha Patkar prend toute sa dimension : l’organisation de conseils communautaires chargés de gérer la reconstruction permettrait non seulement de répondre aux vraies attentes des rescapés, mais autoriserait plus de transparence (dans un Etat où la corruption administrative est notoire) et d’équité dans l’attribution des fonds. « L’impact du tsunami ne touche pas seulement les pêcheurs, mais aussi leurs équipages, et une multitude d’emplois indirects ou d’autres métiers : les intouchables qui fabriquaient des paniers pour transporter le poisson doivent être aidés, et ceux qui travaillaient comme ouvriers agricoles dans les rizières côtières dévastées ! » Sinon, le tsunami et les flots d’argent qu’il continue à drainer manqueront une opportunité : celle d’un développement différent. Mal gérée, l’aide renforcerait le système aberrant des castes. A l’image de ces crève-la-faim du Tamil Nadu qui continuent à mendier près des montagnes d’aide parce qu’ils n’avaient pas même une maison ou un bateau en bord de mer...

Cécile Raimbeau

1. HRFDL : Human Rights Forum For Dalit Liberation

2. NCDHR : National Campaign on Dalit Human Rights

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