Accueil > Idées | Par Marc Endeweld | 29 septembre 2010

Pourquoi France Télévisions est mal barrée

Alors que le nouveau président de France Télévisions, Rémy Pflimlin a pris ses fonctions à la fin août, l’avenir de la télévision publique est plus que jamais incertain. Petite revue en détail

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On le dit « inconnu » du grand public. Rémy Pflimlin avec son physique tout en rondeur est pourtant le nouveau patron de France Télévisions depuis le 22 août. Fini le panache façon Carolis, et ses opérations de communication savamment orchestrées, place à un « gestionnaire » qui connaît bien la maison. Rémy Pflimlin a en effet été directeur général de France 3 de 1999 à 2005 sous la présidence de Marc Tessier. Issu de la presse régionale L’Alsace, les Dernières nouvelles d’Alsace ), ce Mulhousien de 56 ans avait été introduit au sein du PAF en 1999 par l’ancienne ministre socialiste de la Culture et de la Communication, Catherine Trautmann, qui avait soufflé son nom au président d’alors de France Télévisions qui cherchait un « régional » pour driver France 3, ses 1 600 journalistes et ses 80 implantations.

Bref, Rémy Pflimlin, ou l’homme de « l’intérieur », ayant l’habitude de négocier avec la CGT. Fin août, le nouveau patron devait ainsi confier le pôle relations humaines, relations sociales, organisation et communication interne, à un de ses proches Patrice Papet, jusque-là directeur des ressources humaines de Radio France, ayant été l’ancien DRH de France 3 de 1999 à 2005. Patrice Papet dont la propre soeur, Jacqueline, est une des anciennes figures journalistiques de RFI, ayant milité de nombreuses années à l’ancienne CFDT Radio Télévision. De quoi rassurer les nombreux journalistes de France 3 ! Jean-François Téaldi, figure du SNJ-CGT (Syndicat National des Journalistes : CGT) a d’ailleurs exprimé à plusieurs reprises sa satisfaction de voir une tête connue à la présidence de France Télévisions, tout en rappelant que la grève de 2002 à France 3 fut l’une des plus longues qu’a connu le service public...

Pflimlin prend son temps ...

Rémy Pflimlin devait également s’entourer de Bruno Patino, l’ancien patron de France Culture ayant dirigé de 2000 à 2008 Le Monde Interactif, la filiale interactive du groupe Le Monde (dans laquelle a investi le groupe Lagardère). Patino aura ainsi la périlleuse mission de donner un peu de consistance au virage numérique que son nouveau patron souhaite voir impulser à France Télévisions. En juillet, Rémy Pflimlin avait en effet déclaré, devant les sages du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), faire du numérique «  l’axe central  » de son projet. Et il y a du boulot !

Alors que les grilles de septembre ont été préparées par la précédente équipe, et notamment par l’ancien numéro deux du groupe, Patrice Duhamel, Rémy Pflimlin semble vouloir prendre son temps concernant les programmes du groupe. En juillet, il affirmait sa volonté de mettre en place un feuilleton quotidien sur France 2, pour réitérer le succès de Plus belle la vie, diffusé depuis 2004 sur France 3, et lancé, à l’époque, sous son impulsion. Autre piste évoquée : la création d’un journal télévisé davantage tourné vers l’actualité européenne. Mais sinon, le nouveau patron n’a rien annoncé de plus... Rémy Pflimlin a décidé de prendre son temps, alors que le petit Paris est persuadé, depuis plusieurs mois, que le futur organigramme de France Télévisions sera concocté directement par les conseillers du Président. Il est comme ça Rémy Pflimlin, pas pressé. «  Pflimlin n’est pas un homme qui se fait dicter son tempo , prévient un de ses proches. Il a annoncé qu’il procéderait à un « état des lieux » avant de déterminer clairement sa stratégie d’ensemble . » «  Il est avant tout un Alsacien qui se comporte comme un chef d’entreprise à l’allemande  », ajoute un de ses anciens collaborateurs. Sous-entendu, malgré ses airs de bons élèves, il n’aura pas le petit doigt sur la couture du pantalon. On aimerait le croire.

L’emprise des technocrates

Avec la disparition de la pub décidée par Sarkozy, l’avenir de la télévision publique est pourtant plus que jamais lié aux futures négociations budgétaires avec Bercy. On le sait, depuis toujours, la haute administration d’Etat pèse sur le destin de France Télévisions. Patrick de Carolis l’a appris à ses dépends dès 2005 en réalité. Ainsi, depuis dix ans, l’emprise des hauts fonctionnaires du Budget, de la Culture et de la Direction des médias s’est renforcée dans l’ombre. En réalité, les conditions d’un « contrôle sarkozyste » de France Télévisions étaient réunies depuis fort longtemps.

Pour Rémy Pflimlin, la mission est périlleuse car l’Etat n’a jamais accepté que France Télévisions soit une entreprise publique comme une autre, de peur qu’elle ne devienne un véritable contre-pouvoir. Pour ses dirigeants successifs, c’est l’histoire d’une stratégie impossible. Toute perspective de développement a toujours été tuée dans l’oeuf. Du côté des responsables politiques, de gauche comme de droite, la télévision publique a toujours été considérée comme un moyen de contrôle politique. Un outil d’intervention économique ? Mais vous n’y pensez pas ! Résultat, si tous souhaitent l’indépendance de la télévision publique, aucun n’est prêt à lui assurer l’essentiel : son autonomie économique. Jusqu’à présent, l’existence de la publicité avait jeté un voile sur cette évidence.

C’est sous la triple influence : des politiques, des producteurs et des médias concurrents : qu’il faut comprendre l’échec de la télévision publique en France. Tous ces lobbys, aux intérêts souvent divergents, se sont toujours retrouvés sur l’essentiel : France Télévisions doit rester à sa place. La télé publique est légitime sans moteur. Avec, elle serait sans contrôle. D’où l’absence criante de projet industriel du côté de son actionnaire, l’Etat, lui-même écartelé entre la tutelle budgétaire (Bercy), la tutelle réglementaire (ministère de la Culture) et les intérêts à court terme du pouvoir (l’Elysée, Matignon).

Gare à la nostalgie

On a souvent dit que Nicolas Sarkozy rêvait d’une télé héritée de son enfance. Mais on a tendance à l’oublier : la nostalgie guette l’ensemble des personnels de France Télévisions, dont la pyramide des âges est renversée. A France 2, le nom de Pierre Desgraupes, directeur d’Antenne 2 de 1981 à 1984 revient sans cesse parmi nos interlocuteurs. Un homme qui savait dire non aux pouvoirs, et qui dirigeait la deuxième chaîne à son apogée. Pour le service public, c’est l’âge d’or au sein d’un PAF non libéralisé, où les chaînes d’alors (TF1, Antenne 2, FR3), savaient se concurrencer en proposant des programmes innovants.

A la télé publique, le compteur est donc resté bloqué en 1974, date de l’éclatement de l’ORTF, une institution perçue encore comme un repoussoir... Comme si les enjeux d’aujourd’hui se situaient là ! Résultat, seul le SNRT-CGT, le puissant syndicat des techniciens à France Télévisions a soutenu réellement le projet de Patrick de Carolis de mettre en place « l’entreprise unique », qui vise à fusionner l’ensemble des chaînes, chapeautées depuis la loi du 1er août 2000 par une holding peu efficace.

Et si le SNRT-CGT a soutenu Carolis, c’est que le syndicat espérait qu’à travers « l’entreprise unique », un véritable projet industriel puisse être mis en place, valorisant enfin la production en interne (et notamment les cars de production de France 3). Mais le projet industriel se fait toujours attendre... De leur côté, les salariés de France 2, moins nombreux que ceux de sa petite soeur des régions, ont l’impression de se faire phagocyter. D’où un malaise grandissant.

Pourtant, face à la concurrence acharnée du privé, les chaînes publiques issues de l’éclatement de l’ORTF, orphelines de TF1, ne pouvaient que s’allier. Mais par le passé, ce dessein n’a eu de cesse d’être repoussé, au gré des alternances politiques. Et en guise d’un développement attendu, les salariés du groupe ont plutôt subi des plans d’économies successifs, avec plus ou moins de bonheur. En fait, jusqu’à l’arrivée de la TNT et de l’Internet, la perspective de privatisation de France 2 pèsera fortement dans ces changements de cap. Par ailleurs, France 2 utilisée depuis toujours comme un contrepoint à l’influence de TF1 voit sa raison d’être déstabilisée depuis la décision de supprimer la pub.

Le blitzkrieg Sarkozy

Et deux ans et demi après l’annonce présidentielle du 8 janvier 2008, force est de constater que France Télévisions a profondément été désorganisée, sans qu’un réel projet ne prenne la relève. Les salariés sont démobilisés, perdus, amers. Si les téléspectateurs plébiscitent l’arrêt de la publicité après 20 heures, ils ne voient guère la différence dans les programmes. L’annonce blitzkrieg de Sarkozy a surtout eu le don de provoquer une peur immense parmi les professionnels de télévision qui travaillent avec le service public, et notamment les producteurs. Or, la peur n’est jamais bonne conseillère. Et Sarkozy, au lieu de révolutionner l’univers du service public, a surtout réussi à renforcer les contraintes qui pesaient précédemment sur lui. Le chef de l’Etat voulait un « manager » à sa tête, mais au final, France Télévisions est plus que jamais transformée en grosse administration culturelle, aux mains de hauts fonctionnaires et de conseillers peu enclins à développer le service public.

L’urgence est pourtant là : concurrencée par les bouleversements de la TNT et de l’Internet, France Télévisions n’arrive plus à attirer les jeunes téléspectateurs, ou même les cadres actifs, qui préfèrent investir dans des abonne-ents ADSL, ou dans Canal +. Pire, le « virage culturel » initié par Carolis a renforcé le vieillissement des audiences de France Télévisions, la moyenne des chaînes se situant désormais à 55 ans, lorsque celle de la BBC tourne aux alentours de 45 ans ! L’audience de France 3 chute inexorablement se rapprochant à vitesse grand V de celle de M6. Sur France 2, une fiction comme Chez Maupassant réalisait peut être 26 % lors de sa première saison, mais elle n’en a réalisée que 14 % lors de sa dernière saison. Une situation d’autant plus critique que le groupe public ne dispose ni des droits dérivés des programmes qu’il commande, ni d’un appareil de production conquérant.

Au service des producteurs

Depuis deux ans, les commentateurs ont tous pointé le lobbying de TF1, mais bien peu ont soulevé la question des droits. Celle-ci devrait pourtant être au centre du débat, dans un monde numérique où la notion même de « diffuseur » devient très aléatoire. Dans ce contexte, les intérêts immédiats des producteurs privés : qui disposent de la plupart des droits d’exploitation de programmes financés sur fonds publics : se retrouvent en réalité totalement en contradiction avec l’avenir du service public.

«  Les producteurs sont en train de scier la branche sur laquelle ils sont assis  », déplorent un haut cadre de France Télévisions. Car seule la propriété des droits permettrait à la télévision publique de trouver de nouvelles ressources, en toute indépendance à l’égard de l’Etat. Et c’est bien là tout le non-dit du débat à gauche : depuis plus de vingt ans, la télévision publique ad’abord été utilisée comme une grande agence de financement au bénéfice des producteurs privés, et au nom de « l’exception culturelle », sans que l’intérêt social de l’entreprise audiovisuelle qu’est France Télévisions ne soit pris en compte.

En Grande-Bretagne, 17 % du chiffre d’affaires de la BBC en 2005 était issu de la valorisation de ses programmes en dehors de la sacro-sainte antenne (produits dérivés, sites internet...). Mais va-t-on permettre à France Télévisions d’en faire autant ? Tout laisse à penser le contraire... Dans ces conditions, seul le maintien de la pub avant 20 heures permettrait d’éviter le pire. Au moment même où le « PAF de papa » est en train de mourir.

Marc Endeweld

À LIRE

France Télévisions off the record. Histoires secrètes d’une télé publique sous influences ,

de Marc Endeweld ,

éd. Flammarion, 22 ?. Sortie le 29 septembre

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