Accueil > Monde | Par Jean Sébastien Mora | 21 novembre 2011

Pourquoi les Verts espagnols ne décollent pas

Le parti vert Equo n’obtient qu’un « demi » siège au parlement espagnol. Malgré la situation environnementale catastrophique dans le pays, l’écologie politique reste insignifiante au royaume ibérique.

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«  Après de bons résultats en Allemagne et au Danemark, le parti vert européen place beaucoup d’espoir dans les élections générales espagnoles » confiait fin septembre Monica Frassoni, présidente du groupe écologiste au parlement européen. Fait unique sur le vieux continent, les écologistes ne s’étaient encore jamais présentés aux élections générales espagnoles. En créant Equo il y a presque un an, Juantxo Uralde, ancien président de Greenpeace Espagne, aurait bien aimé bouleverser le paysage politique et peser au parlement en cette période de crise profonde. En effet, le modèle de croissance espagnole, fondé sur la construction de logements et d’infrastructures, s’est écroulé en 2008 lorsque la bulle immobilière a éclaté au grand jour. Depuis, l’Espagne présente un secteur bancaire plus que fragile, le taux chômage le plus élevé de l’UE avec 22% de la population active, mais aussi un ensemble de conséquences irréversibles pour l’environnement. Un exemple : entre 1986 et 2006, la superficie asphaltée et les émissions de CO2 espagnoles ont augmenté de 60%.

Pourtant, il faudra encore attendre avant de voir l’émergence du vote vert dans le royaume ibérique. Le parti politique Equo, avec seulement 215 000 voix n’a pas profité de la mobilisation sociale sans précédent que connait l’Espagne depuis le 15 mai. Equo n’obtient qu’un seul siège et ce dans la Communauté Automne de Valencia, où la formation avait rejoint la coalition régionaliste Compromis. Un demi-siège donc, qui fait d’Equo une « fourmi » politique dans une assemblée largement dominée par le gagnant historique du scrutin : le Partido Popular (PP) qui compte désormais 186 députés (sur 350 sièges).

Si pour la première fois une liste écologiste est présentée aux élections générales, le vote vert semble être resté fidèle à Izquierda Unida (IU), troisième force politique du pays avec 11 sièges, ou encore à la nouvelle formation de la gauche basque Amaiur qui fait une entrée fracassante au parlement avec 7 députés. « Equo malgré les bonnes intentions de ses votants, affaiblit le vote de la gauche et promeut une écologie molle » confie un militant d’IU. Plus consensuelle que son équivalent français, Equo défend en effet une vision environnementaliste sous le modèle anglo-saxon Greenpeace. Ceci lui a valu beaucoup de critiques : faiblesse de son projet en matière de justice sociale ; absence de remise en cause des problèmes à la racine ; trop grande place donnée à la communication ; etc.

Retard de la prise de conscience

«  L’écologie est une métaphore de notre époque car elle met en relief les contradictions et les stigmates de nos sociétés » explique la philosophe Beatriz Santamaria Campos. En Espagne, la marginalité du vote vert s’explique par l’héritage franquiste de la société espagnole, lui-même encore incarné par la criminalisation de l’activisme politique. En effet, l’éclosion du mouvement écologiste moderne survient dans le contexte des mobilisations universitaires des sixties, marquées par l’influence du « Club de Rome », groupe de réflexion éclectique a qui l’on doit notamment la notion d’empreinte écologique. A l’époque, le phénomène environnemental se normalise et s’institutionnalise dans les pays développés. Aux Etats-Unis c’est la naissance des agences fédérales comme l’Environmental Protection Agency et la création du World Wildlife Fund (WWF). Or au même moment, l’Espagne vit encore sous la dictature Franquiste, cet héritage anachronique de l’après-seconde-guerre mondiale. La mobilisation universitaire est considérable mais la répression toute autant : les valeurs écologistes ne parviendront pas s’ancrer et aujourd’hui, le retard en matière de prise de conscience environnementale est encore manifeste en Espagne. La consommation de produits biologiques y est l’une des plus faibles de l’UE alors que les OGM y sont commercialisés depuis 2002, faisant du royaume ibérique le seul pays où les cultures transgéniques sont vraiment significatives : 100 000 hectares y sont dédiés.

Par ailleurs, «  pendant des années, le terrorisme de basse intensité d’ETA a légitimé les dérives répressives de l’état à l’encontre des mouvements sociaux et écologistes » explique Inaki Barcena, professeur de sciences politiques à l’UPV de Bilbao. Le dernier épisode en date fait froid dans le dos ! Pour avoir entarté à Toulouse le 27 octobre dernier la présidente de la communauté forale de Navarre [1], trois militants anti-LGV (ligne ferroviaire à grande vitesse) ont été jugés le 16 novembre à Madrid par un tribunal d’exception. Ces écologistes du mouvement Mugitu encourent entre quatre et six ans de prison ferme car l’Audience nationale, la plus haute instance pénale espagnole, les a mis en cause pour "attentat contre une personne dépositaire de l’autorité publique". Vu de ce coté des Pyrénées, le chef d’accusation apparait disproportionné, voir ubuesque. A titre de comparaison, pour avoir fait de ses victimes, Bernard-Henri Lévy, Bill Gates, Nicolas Sarkozy ou PPDA, le célèbre entarteur belge Georges Le Gloupier n’a jamais été poursuivi par la justice.

Une droite anti-écolo

Mais la droite espagnole présente encore les traits du franquisme sociologique, avec notamment comme président d’honneur Manuel Fraga, ex-ministre du dictateur Franco. L’élection de Mariano Rajoy, président du parti populaire à la tête de l’exécutif madrilène annonce le retour du conservatisme et le mépris environnemental. La protection du milieu naturel, la biodiversité, Fukushima, la surpêche n’ont pas constitué des enjeux électoraux pour le Parti Socialiste (PSOE) et le PP lors du scrutin du 20 novembre. Le discours écologiste a souvent été perçu comme une provocation, en raison de sa mise en échec des systèmes de pensée classique et parce que la menace environnementale oblige à interpréter différemment le monde de demain. Les cadres du PP se sont souvent alignés sur les positions des climato-septiques. Et Mariano Rajoy a annoncé que dans l’état actuel de la crise, le nouveau gouvernement n’accomplirait pas l’objectif souhaité par l’UE à savoir une réduction de 30% des gaz à effet de serre d’ici 2020. Le PP qui avait décidé de ne pas voter en faveur de la résolution de la commission européenne, a même présenté un rapport où il recommande aux autres pays développés de ne pas défendre la proposition. « La lutte contre le changement climatique ne doit pas entraver la compétition de l’industrie européenne. » pouvait-on y lire. Et ce n’est donc qu’un début.

Notes

[1une des 17 communautés autonomes d’Espagne, capitale Pampelune

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